Les
publications sur Talleyrand depuis 1928
http://www.napoleon.org/fr/salle_lecture/articles/files/publications_sur_Talleyrand_depuis1.asp,
avec l'accord de la Fondation Napoléon.
par Philip G. Dwyer
Vice-Président
hipgd@cc.newcastle.edu.au
L'historien hollandais, Pieter Geyl, avait signalé autrefois que,
" dans le domaine purement politique ", le seul personnage à avoir
maintenu son rang dans l'histoire pendant l'époque napoléonienne,
à part Napoléon bien sûr, était Charles-Maurice
de Talleyrand-Périgord et il avait l'intention d'inclure un chapitre
sur le prince dans son fameux ouvrage Napoléon: For and Against
(Harmondsworth, 1949) (1).
Talleyrand est, sans aucun doute, un des personnages les plus remarquables
de l'histoire de la fin du dix-huitième et du début du dix-neuvième
siècle, et certainement un des plus controversés. Il fut l'un
de ces rares caractères capables de couvrir un large éventail
de positions politiques et sociales, aussi bien dans sa vie publique que
dans sa vie privée. Dans une certaine mesure, il était bel
et bien le représentant de son époque, que ce soit sous les
habits de l'Ancien Régime, du noble qui travaillait pour la Révolution,
ou du seigneur du château de Valençay pendant la Restauration.
Mais on se souvient de lui, bien sûr, pour le plus important de ces
rôles, comme ministre des Affaires étrangères pendant
le Directoire, le Consulat, l'Empire et la Restauration. La parution d'un
livre récent dans la série ambitieuse de Michel Poniatowski
nous permet de saisir l'occasion de revoir la bibliographie sur Talleyrand,
d'évaluer les contributions que ces ouvrages peuvent apporter à
nos connaissances, et de suggérer des orientations de recherche.
L'étude de Lacour-Gayet, l'ouvrage classique sur Talleyrand, est le
point de départ de cette revue (2). Les quatre volumes, parus entre 1928 et 1934
et qui ont pris dix-sept ans à achever, ont été salués
à l'époque comme l'ouvrage définitif sur la question.
Bien que ce soit de loin l'étude la plus complète sur Talleyrand,
elle comporte de nombreuses imperfections. Même si la préface
nous assure que l'auteur n'a aucun parti pris, Lacour-Gayet fait preuve d'une
hostilité évidente à l'égard de Talleyrand et
paraît avoir été guidé par une sorte d'indignation
morale. Mais ce qui compte davantage, c'est qu'il semble avoir manqué
de perspicacité sur le caractère de Talleyrand et, dans l'ensemble,
l'ouvrage, qui se lit comme un recueil d'essais, est trop long, fondé
uniquement sur des sources françaises et en tire des conclusions douteuses.
En somme, l'ouvrage est un bon exemple d'un genre de biographie assez répandu,
qui explique l'attitude politique de Talleyrand en se référant
à son soi-disant manque de principes moraux.
Malgré l'intérêt montré pour la carrière
diplomatique et politique de Talleyrand depuis la parution de l'ouvrage de
Lacour-Gayet, on peut affirmer qu'il n'a pas encore trouvé un biographe
comparable à Heinrich von Srbik ou Enno Kraehe pour Metternich, ou
Charles Webster pour Castlereagh (3). On est frappé par le manque d'analyses
sérieuses, par le nombre de récits anecdotiques et par le fait
que la plupart des historiens de la Révolution et de l'Empire l'ont
ignoré entièrement (4). On pourrait ajouter que, parmi ceux qui ont
étudié Talleyrand, aucun n'a réussi à comprendre
son caractère ambigu et élusif. Presque tous ont été
impressionnés par le nombre d'exploits exceptionnels qui ont marqué
sa carrière. Pourtant, très peu admirent ouvertement son caractère
et quelques-uns mettent en doute sa réputation de diplomate (5). Puisque sa vie est assez
bien documentée, les différences d'opinion ne se fondent par
sur ce qu'il aurait ou n'aurait pas fait (bien qu'il reste encore des interrogations
sur sa participation dans certains événements de l'époque
impériale, notamment son rôle dans l'assassinat du duc d'Enghien
et dans l'invasion de l'Espagne), mais sur l'interprétation de ses
motivations. La source de ces interprétations réside souvent
dans des notions abstraites et morales comme la fidélité, la
trahison, et l'hypocrisie. La plupart des anti-Talleyrandistes condamnent
le fait qu'il a survécu à tant de gouvernements alors qu'il
ne croyait en aucun, qu'il était opportuniste et qu'il n'avait aucun
principe, ou tout au moins qu'il modifiait ses principes pour s'adapter au
gouvernement au pouvoir. De ce point de vue, un homme sans principes est
condamnable devant l'Histoire. De l'autre côté, on trouve des
oeuvres où Talleyrand est dépeint comme un homme gouverné
par un idéal politique (6). Bien que peu d'ouvrages écrits avant
1945 entrent dans cette catégorie, il y a sans aucun doute une tendance
chez les biographes plus récents à interpréter les actions
et les motifs de Talleyrand avec un regard plus bienveillant.
Tentatives de réhabilitation
Tournons-nous maintenant vers ces ouvrages. Après la condamnation
de Lacour-Gayet, un certain nombre d'historiens ont tenté ce qu'on
pourrait appeler une réhabilitation. Le premier fut Y. Guyomard avec
un essai intitulé Le secret de Talleyrand (Cherbourg, 1934).
Guyomard soutient que Talleyrand était un partisan résolu de
la paix et de l'équilibre européen, et qu'il poursuivit les
mêmes buts politiques tout au long de sa carrière. Ce livre
a été suivi par un essai écrit par l'arrière-petit-neveu
de Talleyrand, Jean de Castellane, Talleyrand. Le diplomate et le
gentilhomme, vu par l'un des siens (Paris, 1934). C'est un récit agréable,
sinon trop favorable et quelque peu inexact qui, sans entrer dans trop de
détails, tente de dépeindre l'homme et sa philosophie politique.
Il contient probablement la collection la plus complète de citations
des propres paroles de Talleyrand.
Les historiens anglo-saxons ont généralement traité
Talleyrand plus favorablement, mais on devait attendre la publication de
Duff Cooper, Talleyrand (New York, 1932) avant qu'un ouvrage adéquat
ne paraisse en anglais. L'ouvrage de Cooper, dans lequel Talleyrand est dépeint
comme un diplomate capable mais un peu rusé, est probablement la biographie
la plus lue en anglais et fut longtemps considérée une des
meilleurs études disponibles. Bien que périmé et qu'on
puisse le classer dans la " petite histoire ", il vaut encore la peine d'être
lu par son style divertissant. Après Cooper, la contribution la plus
connue est celle de Crane Brinton, The Lives of Talleyrand (New
York, 1936). Le titre affiche l'attitude de l'auteur envers le caractère
de Talleyrand. Dans l'ensemble, le livre est bien écrit et favorable
à Talleyrand tout en étant critique, avec une approche thématique
plutôt que chronologique. Il a probablement fait plus que tout autre
ouvrage pour sauver Talleyrand des critiques contre sa moralité. Certes,
de nombreuses imperfections gâchent l'ouvrage. Un des thèmes
principaux est la " bonté " de Talleyrand ; les premier et dernier
chapitres qui y sont consacrés sont verbeux, ainsi que le chapitre
dévolu à l'analyse de Talleyrand en tant qu'homme politique
et moraliste. Mais bien que cet ouvrage soit périmé, il vaut
la peine d'être lu à cause de sa finesse psychologique et parce
qu'il est certainement une des rares études à placer le sujet
dans un contexte intellectuel et politique convenable.
Dans l'ensemble, les historiens anglo-saxons ont prêté très
peu d'attention à Talleyrand et on a dû attendre presque quarante
ans avant qu'un autre ouvrage paraisse en anglais: Jack F. Bernard, Talleyrand:
A Biography (New York, 1973). Bien qu'il contienne quelques inexactitudes
et que l'auteur ait tendance à exagérer l'importance de la
contribution de Talleyrand, il est très lisible et représente
une bonne introduction au sujet. Mais en tant qu'ouvrage savant, il est gâté
par le manque d'appareil critique et de recherche d'archives. En outre, les
sections concernant Napoléon et les relations internationales sont
parfois faibles. C'est néanmoins le meilleur ouvrage disponible en
anglais, et vingt ans après sa publication, il n'a pas encore été
remplacé.
La tradition "populaire" française
La tradition "populaire" française qui dominait l'approche
des études sur Talleyrand au dix-neuvième siècle s'est
perpétuée jusqu'à nos jours. Aucun des biographes récents
n'a accru nos connaissances et la plupart peuvent être rejetés
comme sans valeur du point de vue universitaire. Le livre de Gérard
Sellier, Humeurs et humour de Monsieur de Talleyrand (Paris, 1992),
consacré à l'humour de Talleyrand, est, par définition,
anecdotique, rédigé par un " historien du dimanche ". Le livre
de André Beau, Talleyrand : chronique indiscrète de la
vie d'un prince : Consulat, Empire, Restauration (Paris, 1992), est
un peu plus intéressant car l'auteur utilise un nombre de sources
inédites pour décrire la vie de Talleyrand au château
de Valençay. Néanmoins, le livre reste essentiellement anecdotique.
Celui de François Bonneau, Les Princes d'Espagne à Valençay
ou l'Espagne humiliée (Châteauroux, 1986), est un récit
assez bien documenté sur la vie au château de Valençay
pendant l'époque où les princes d'Asturie y résidaient
(1809-1812). Toutefois, un manque de références et de bibliographie
nuit à l'ouvrage.
Deux études, dont la qualité principale est de rendre Talleyrand
accessible au grand public, sont celles de Jean Orieux, Talleyrand ou
le sphinx incompris (Paris, 1970), et d'André Castelot, Talleyrand
ou le cynisme (Paris, 1980). Toutes les deux sont fondées sur
une lecture étendue de la littérature sur Talleyrand. Le livre
d'Orieux a l'avantage d'être une véritable réussite littéraire.
L'ouvrage de Castelot est franc et très agréable à lire.
Malheureusement, Orieux dépeint Talleyrand sous un jour très
cynique et son livre contient tant d'inexactitudes qu'il n'a que peu de valeur
historique. On trouve enfin peu de choses utiles dans un des ouvrages les
plus récents, Georges-Albert Morlot, Talleyrand : une mystification
historique (Paris, 1991) qui n'apporte rien de nouveau sur le sujet
et s'appuie trop sur les mémoires de gens hostiles à Talleyrand,
comme Thiers. Ce qui est plus grave, l'auteur ignore les recherches intéressantes
qui ont été faites en anglais depuis 1945.
Le cas particulier des livres de Michel Poniatowski
D'un tout autre genre est l'oeuvre de Michel Poniatowski, riche
en extraits de documents et en récits d'époque. Jusqu'à
présent cinq livres sont parus : Talleyrand aux États-Unis
(Paris, 1967) ; Talleyrand et le Directoire (Paris, 1982) ; Talleyrand
et le Consulat (Paris, 1986) ; Talleyrand et l'Ancienne France (Paris,
1988) ; et, le tout dernier, Talleyrand. Les années occultées,
1789-1792 (Paris, 1995) (7). Ces livres examinent dans le plus grand détail
la carrière de Talleyrand et, puisque Poniatowski n'a encore abordé
ni l'Empire ni la Restauration, on peut s'attendre à d'autres tomes
dans l'avenir. L'aspect le plus décevant, c'est que ces livres consistent
en une narration émaillée de longues citations extraites de
divers journaux et de sources déjà publiées. S'ils deviendront
ainsi, sans doute, des ouvrages de référence, la lecture n'est
destinée qu'aux " fans " de Talleyrand les plus assidus. Enfin, malgré
des preuves de recherches en archives, Poniatowski semble éviter toute
analyse de caractère ou de faits, à l'exception de son livre
le plus récent où il adopte une attitude beaucoup plus critique
de Talleyrand qu'à son habitude. Mais il est à craindre que,
dans ce cas particulier, l'auteur est en train d'utiliser Talleyrand pour
exprimer ses vues conservatrices sur la Révolution.
La carrière ecclésiastique de Talleyrand
Une des rares études qui ait avancé nos connaissances
sur Talleyrand se concentre sur sa carrière ecclésiastique:
Louis S. Greenbaum, Talleyrand, Statesman Priest. The Agent-General of
the Clergy and the Church of France at the End of the Old Regime (Washington,
1970). Ce livre est, sans aucun doute, le meilleur à être sorti
depuis de nombreuses années et remplace pratiquement toute la littérature
précédente sur les débuts de sa carrière. Basé
sur des documents d'archives, il éclaire de nouveau le rôle
de Talleyrand en tant qu'agent général du clergé, un
poste qu'il a occupé entre 1780 et 1785. Greenbaum nous présente
un agent général modèle qui oeuvrait à protéger
les droits du clergé contre les assauts de la monarchie. La contribution
la plus importante de Talleyrand était dans la formulation d'un plan
adopté vers la fin de son mandat et qui avait pour but la consolidation
de l'église. Greenbaum a aussi publié un certain nombre d'articles
sur Talleyrand prêtre avant la parution de son livre, ainsi : " Talleyrand
and His Uncle: The Genesis of a Clerical Career ", Journal of Modern History
(1957), pp. 226-236, qui révise la notion d'un Talleyrand destiné
à la carrière ecclésiastique à cause d'une décision
prise par ses parents et qui attribue la décision à l'ambition
personnelle de son oncle, résolu à construire un empire ecclésiastique
; " Talleyrand and the Temporal Problems of the French Church from 1780 to
1785 ", French Historical Studies, 3 (1963), pp. 41-71, qui montre
comment Talleyrand, en tant qu'agent général, a maintenu les
droits de l'Église face à la monarchie ; " Talleyrand as Agent-General
of the Clergy of France: A Study in Comparative Influence ", Catholic
Historical Review, 48 (1963), pp. 473-486, une évaluation des
succès de Talleyrand pendant son agence générale et
qui confirme que lui seul en était responsable ; et " Ten Priests
in Search of a Miter: How Talleyrand Became a Bishop ", Catholic Historical
Review, 50 (1964), pp. 307-331, qui rediscute l'opinion que Talleyrand
avait été refusé par l'épiscopat à cause
de sa conduite scandaleuse et démontre que des " considérations
institutionnelles et ecclésiastiques " ont joué un rôle
beaucoup plus important. Malgré l'importance des résultats
de ses recherches, Greenbaum semble avoir été totalement négligé
par les historiens français. Pourtant, l'implication pour des recherches
futures sur Talleyrand est importante, car Greenbaum le dépeint comme
travailleur, ambitieux et même obéissant à des principes
moraux, ce qui contraste fortement avec l'image dissolue de tant de biographes.
Il serait intéressant de savoir
d'où provient cette différence entre l'image de Talleyrand
avant et après la Révolution et d'examiner jusqu'à quel
point il aurait lui-même encouragé ce portrait de quelqu'un
de paresseux, frivole, peu scrupuleux, joueur et coureur de jupons.
Le séjour aux États-Unis
Le seul livre qui traite de la période d'exil de Talleyrand aux États-Unis
est celui de Michel Poniatowski, Talleyrand aux États-Unis,
1794-1796. C'est un livre assez bien écrit mais un peu superficiel
et on peut se demander s'il valait la peine de consacrer tout un livre à
ce sujet. On peut aussi consulter la collection de documents sur les activités
financières de Talleyrand pendant son séjour en Amérique
du Nord : Hans Huth et Wilma J. Pught, Talleyrand in America as a financial
promoter, 1794-96 (Washington, 1942). Il existe aussi deux thèses
américaines écrites à peu près en même
temps mais qui sont un peu décevantes : Edwin Rockefeller Baldrige
Jr., " Talleyrand in the United States, 1794 to 1796 " (Université
de Lehigh, 1963) qui a, au moins, la valeur d'avoir réfuté
quelques idées fausses au sujet de son séjour – Talleyrand
n'a pas acheté de terrain et il n'a pas fait fortune par la spéculation
; et John L. Earl III, " Talleyrand in America. A Study of his exile
in the United States, 1794-1796 " (Université de Georgetown,
1964), qui a le mérite d'être un peu plus profonde que celle
de Baldwin en couvrant le même sujet. Aucune des deux thèses
n'utilise des sources d'archives et, tout comme pour le livre de Poniatowski,
on peut se demander si le sujet convient à une étude approfondie.
Earl a publié les résultats de ses recherches dans un article
intitulé " Talleyrand in Philadelphia, 1794-1796 ", Pennsylvania
Magazine of History and Biography, 91 (1967), pp. 282-298, qui constitue
un exposé bien renseigné sur son séjour en Amérique.
Le rôle pendant la Révolution
Deux études analysent le rôle de Talleyrand pendant la Révolution,
un aspect de sa vie qui a généralement été négligé
par les historiens : la thèse de Peter V. Curl, " Talleyrand and
the Revolution Nobiliaire " (Université de Cornell, 1951), et
le livre de Michel Poniatowski, Talleyrand. Les années
occultées. De loin le meilleur des deux est celui de Curl qui
traite bien du caractère de Talleyrand et qui attire l'attention sur
ses relations avec Mirabeau, Calonne et Necker. Il soutient que la participation
de Talleyrand dans la Révolution n'était pas uniquement une
question d'opportunisme, comme beaucoup d'historiens le soutiennent, mais
qu'il était politiquement engagé au côté des révolutionnaires.
Il explique le fait que Talleyrand a servi six régimes successifs
par l'argument que l'État était un " concept métaphysique
" qui devait être obéi et servi de la manière la plus
éclairée possible. À noter un chapitre sur la tentative
de Talleyrand d'obtenir le ministère des Finances en 1789, un autre
sur ses relations avec La Fayette et un autre encore, qui est central dans
la thèse de Curl, à savoir que Talleyrand aurait tenté
de sauver la monarchie à travers une politique de réconciliation
nationale et une guerre limitée. Un des défauts majeurs de
ce travail, cependant, est le manque total de sources d'archives. Poniatowski
a également attiré l'attention sur la participation de Talleyrand
au processus révolutionnaire et va jusqu'à prétendre
qu'il était un des fondateurs de la Révolution avec Mirabeau
et La Fayette ! C'est injustement qu'il tient Talleyrand pour responsable
du schisme de l'église et le surnomme "père de l'Église
constitutionnelle". Tandis que les autres livres de Poniatowski sur Talleyrand
ont tendance à manquer d'analyse, celles qu'on trouve dans ce livre
sont beaucoup trop simplistes et réduisent les questions les plus
complexes à leur plus simple expression. Dans l'ensemble, il condamne
les motivations et le comportement de Talleyrand, ce qui nous conduit à
penser que son attitude est compatible avec la vue traditionnelle des historiens
français qui voient Talleyrand comme un traître à sa
classe, une notion qui fut avancée en premier par l'historien Louis
Madelin. Il n'est peut-être pas étonnant que Poniatowski et
Madelin, à l'opposé de l'éventail politique, aient tous
deux quelque chose en commun. Madelin a été un des rares universitaires
français spécialistes de la Révolution qui ait daigné
jeter un coup d'oeil sur Talleyrand, mais son évaluation dans ce domaine
s'est limitée à un article assez court dans lequel il examine
les trois années que Talleyrand a passées à l'Assemblée
nationale, les événements qui ont mené à la nationalisation
des biens de l'église et le schisme qui a résulté de
la constitution civile du clergé. Madelin explique le comportement
de Talleyrand pendant le début de la Révolution comme étant
motivé par l'ambition personnelle, une vue qui néglige le rôle
complexe que joua la noblesse dans le processus révolutionnaire (8).
Le diplomate
La majeure partie de la littérature critique a pour objet l'étude
de Talleyrand diplomate. Or on distingue, ce qui n'est pas étonnant,
deux tendances principales : ceux qui doutent de la capacité de Talleyrand
à faire de la diplomatie et qui le considèrent comme traître
à son pays (cette tendance est particulièrement marquée
parmi les auteurs français) ; et ceux qui le regardent comme un diplomate
capable, voire un des plus grands diplomates du dix-neuvième siècle.
Cette dernière vue a souvent été exposée par
d'anciens diplomates qui éprouvent une crainte presque respectueuse
des talents de Talleyrand comme négociateur, souvent au détriment
de facteurs domestiques et politiques plus importants. Les traditions diplomatiques
et la politique internationale qui existaient, bien avant que Talleyrand
n'arrive sur la scène, ne sont pas souvent prises en considération
et ce fut seulement beaucoup plus tard, avec des historiens comme Sorel et
Bourgeois, qu'un lien a été établi entre le talent évident
de Talleyrand et la nature traditionnelle de la politique dont il était
l'avocat.
Alfred Fabre-Luce est un bon exemple du diplomate devenu historien, intrigué
par le caractère de Talleyrand (9). Bien que ce livre n'atteigne pas le strict
minimum requis pour un travail historique, des remarques faites par l'auteur
sur l'enfance de Talleyrand et son insatisfaction dans sa carrière
ont servi de base à une réévaluation de sa vie. Fabre-Luce
avance l'argument que Talleyrand n'a rien, ou presque rien fait pour dissiper
une image défavorable de lui-même. Il a, en fait, grandement
contribué à la créer. Il est assez intéressant
de remarquer que l'opinion de l'auteur sur Talleyrand a changé du
tout au tout au cours des années comme en témoigne la préface
à une nouvelle édition de son livre parue en 1969. Dans la
première édition, Talleyrand était considéré
comme un bon citoyen avec un certain nombre de faiblesses qui pourraient
être pardonnées à cause de son intelligence et des circonstances
de sa vie, mais cette interprétation a cédé la place
au portrait d'un Talleyrand gangster qui aurait volé régulièrement
et qui aurait même songé à utiliser l'assassinat comme
instrument politique. Malheureusement, l'auteur ne nous explique pas les
raisons de cette volte-face.
Un autre diplomate qui a admiré Talleyrand, le comte de Saint-Aulaire,
sympathisant de l'Action française, a écrit une biographie
élogieuse publiée quelques années avant le centenaire
de la naissance de Talleyrand (10). Il prétend que Talleyrand était
un génie de la politique qui chercha à devenir indispensable
à ses maîtres politiques. Il établit un parallèle
entre sa vie et la carrière de Bonaparte. Malheureusement, l'auteur
a trop tendance à se faire lyrique et beaucoup trop tendance à
excuser, plutôt qu'à analyser, le comportement de son sujet.
Les débuts diplomatiques de la carrière de Talleyrand remontent
à l'Ancien Régime. Quelquefois, on le dépeint comme
l'héritier de Vergennes, ministre des Affaires étrangères
entre 1774-1787, et parfois comme l'héritier de Mirabeau. Dans un
article intitulé " Talleyrand and Vergennes: The Debut of a Diplomat
", Catholic Historical Review, 56 (1970), pp. 543-550, l'historien
américain, Louis Greenbaum, décrit la situation précédant
l'échange de lettres entre Talleyrand et Vergennes et qui fut son
introduction au monde diplomatique. Il constate qu'en raison de la continuité
dans l'art de gouverner, Talleyrand et Vergennes sont très liés.
L'implication de Talleyrand dans l'origine de la campagne d'Égypte
est suffisamment traitée dans l'article d'Alain Silvera, " Egypt and
the French Revolution ", Revue Française d'Histoire d'Outre-Mer,
69 (1982), pp. 307-322 ; tandis que Carl Ludwig Lokke, " Pourquoi Talleyrand
ne fut pas envoyé à Constantinople ", Annales historiques
de la Révolution française, 10 (1933), pp. 153-159, explique
pourquoi Talleyrand a abandonné le projet d'aller à Constantinople
comme ambassadeur. Talleyrand devait s'occuper du côté diplomatique
de l'expédition égyptienne et fut accusé plus tard par
Lacour-Gayet de perfidie pour avoir laissé Bonaparte quitter la France
sans avoir l'intention de le soutenir. Mais, comme Lokke nous le démontre,
Talleyrand, bien qu'il ait été ministre des Affaires étrangères,
était souvent traité comme un fonctionnaire par les autres
membres du Directoire et n'avait aucune voix au chapitre pour désigner
la personne susceptible d'occuper le poste à pourvoir à Constantinople.
Le livre d'Émile Dard, Napoléon et Talleyrand (Paris,
1935), décrit par Jean Savant comme " magistral ", traite de la période
entre 1797-1815 et étudie les relations entre les deux hommes. Malgré
quelques défauts dans la peinture des actions et des motivations de
Talleyrand, ce travail est précieux pour les détails qu'il
donne sur Talleyrand ministre des Affaires étrangères. Pourtant,
on est obligé de souligner le fait que les relations véritables
entre ces deux hommes resteront toujours, au fond, un mystère, puisque
la correspondance dont disposent les historiens est une correspondance officielle
qui révèle peu sur leurs pensées et leurs sentiments
profonds. Le travail de Dard a été le premier à révéler
jusqu'à quel point Talleyrand trahissait des secrets militaires aux
Alliés, ce qui est à l'opposé de l'impression que donne
Lacour-Gayet d'un Talleyrand serviteur de Napoléon. On peut aussi
mentionner la thèse de Peter Hans Olden, " Napoleon und Talleyrand.
Die französiche Politik während des Feldzugs in Deutschland 1805
" (Université de Tübingen, 1927), étude sur les buts
militaires divergents de Talleyrand et Napoléon pendant la campagne
de 1805. Olden base sa thèse sur un mémoire connu de Talleyrand
écrit en octobre 1805 à Strasbourg, dans lequel il presse Napoléon
de conclure une paix modérée avec l'Autriche. Edward A. Whitcomb,
en revanche, refuse de prendre ce mémoire pour argent comptant et
le critique sévèrement dans son livre sur les services diplomatiques
de Napoléon en concluant que " le célèbre mémoire
de Talleyrand de 1805 n'était pas modéré, il n'assurait
pas la paix européenne, il n'exigeait pas un équilibre des
pouvoirs et il n'était pas pratique " (11). Paul Schroeder soulève
un point intéressant dans son article, " Napoleon's Foreign Policy:
A Criminal Enterprise? " Journal of Military History, 54 (1990), pp.
157, quand il avance, l'argument que juger le mémoire strasbourgeois
de Talleyrand sur ses mérites en tant que solution pratique aux problèmes
vécus par la France est à côté de la question.
Ce qu'il illustre avant tout, ce sont les différences fondamentales
qui existaient entre Talleyrand et Napoléon. Talleyrand, selon Schroeder,
" considérait comme convenu qu'on devait trouver une place permanente
et un rôle pour l'Autriche au sein du système international,
et il a tenté d'en imaginer un qui plairait à Napoléon.
Napoléon, véritable criminel dans la politique internationale,
considérait comme allant de soi qu'il n'était pas obligé
de donner un quelconque rôle à l'Autriche s'il en décidait
ainsi ". Une étude plus récente sur les rapports entre Talleyrand
et Napoléon est le livre de Barbara Norman Makanowitzky, Napoleon
and Talleyrand: The Last Two Weeks (New York, 1976). Il décrit
les événements qui se sont déroulés entre le
23 mars et le 5 avril 1814 mais n'apporte rien de neuf bien que l'auteur
ait visiblement consulté des archives.
Le ministre et sa correspondance
Il est surprenant qu'il n'existe pas une étude traitant spécifiquement
de Talleyrand comme ministre des Affaires étrangères, omission
incroyable au vu des jugements contradictoires sur ses talents de diplomate.
De nombreux documents qui relèvent de sa période au ministère
ont été publiés – et l'on recommande surtout ceux de
Pallain et de Bertrand (12)
– mais le gros de sa correspondance diplomatique pendant le Consulat
et l'Empire reste presque entièrement inédit (à l'exception
de Bertrand), et il est un peu surprenant qu'un recueil complet n'ait jamais
été réuni. La seule collection de correspondance publiée
récemment est celle de Gaston Palewski, Le miroir de Talleyrand.
Lettres inédites à la duchesse de Courlande pendant le Congrès
de Vienne (Paris, 1976) (13)
et de Ernst Eberhard, Talleyrand und der Herzog von Dalberg: unveroffentlichte
Briefe (1816-1832) (Frankfurt am Main, New York, 1987). Ce volume, qui
est une sélection de la correspondance entre Talleyrand et la duchesse
de Courlande, est essentiel pour le Congrès de Vienne. Chacune des
soixante et onze lettres est accompagnée par une note explicative
qui la resitue dans son contexte historique. Le recueil d'Eberhard se compose
de cinquante-neuf lettres de Talleyrand au duc de Dalberg, représentant
de l'électeur de Bade à Paris. Rien de " renversant " n'y est
révélé, pourtant. Pour des détails sur la manière
dont le ministère des Affaires étrangères fonctionnait
on peut consulter l'ouvrage de Whitcomb cité ci-dessus. C'est le récit
le plus récent qui, par rapport à l'étude classique
de Frédéric Masson, se concentre sur le personnel et qui conclut
que la qualité des services diplomatiques s'est essentiellement améliorée
pendant le règne de Napoléon. Nous trouvons, toutefois, ses
vues sur les talents diplomatiques de Talleyrand excessivement sévères.
Un dictionnaire assez utile sur le personnel diplomatique pendant l'époque
napoléonienne est celui de Henri Robert, Dictionnaire des diplomates
de Napoléon (Paris, 1990). Il comporte, cependant, de nombreuses
inexactitudes et il devrait être utilisé avec prudence.
On peut aussi consulter Émile Dard, " Lettres inédites de Dalberg
à Talleyrand ", Revue d'histoire diplomatique, 51 (1937), pp.
164-183, qui contient huit lettres de Dalberg à Talleyrand datées
du 26 avril au 11 juin 1807. Un grand nombre de courts extraits émanant
de sa correspondance ont été publiés dans diverses revues.
Voici une sélection des extraits les plus importants :
– Émile Dard, " Napoléon et Talleyrand. Lettres inédites
de Talleyrand (1804-1808) ", Revue de France, 14 (1934), pp. 601-619.
Ibid, " Talleyrand et la correspondance de Napoléon ", Revue des
Deux Mondes, 19 (1934), pp. 183-200, seules les pages 183-186 nous intéressent
directement. Dard explique comment, le 12 janvier 1817, Talleyrand adressa
à Metternich une proposition de vendre toute la correspondance que
lui avait adressée Napoléon pendant son séjour au ministère
des Affaires étrangères (1799-1807). Metternich accepta l'offre
et l'affaire fut conclue pour 500 000 francs.
– Georges Lacour-Gayet, " Pages inédites de Talleyrand sur l'Assemblée,
Constituante ", Revue bleue politique et littéraire, 13 (1934),
pp. 481-483, qui contient une copie du document écrit de la main de
Talleyrand et qui faisait sans doute partie de ses Mémoires, correspondant
aux pages 125-136 (vol. 1 de l'édition de 1891). Il y a des différences
entre les deux mais pas assez pour mettre en doute l'authenticité
des Mémoires.
– Jean Hanoteau, " Lettres de Talleyrand à Caulaincourt ", Revue
des Deux Mondes, 29 (1935), pp. 782-816 ; 30 (1935), pp. 142-180, une
copie des lettres adressées à Caulaincourt pendant son ambassade
à Pétersbourg, 1807-1809, et pendant sa période au ministère
des Affaires étrangères, 1809-1815.
– Carl Ludwig, Lokke, " Mémoire sur les États-Unis d'Amérique
par Joseph Fauchet ", American Historical Association, 1 (1936), pp.
83-123, qui contient plusieurs procès-verbaux de Talleyrand au Directoire
(1797-1799) sur l'affaire dite " XYZ ".
– Quelques articles fondés sur des documents trouvés dans les
archives familiales (bien que le nom de la famille ne soit pas mentionné)
ont été écrits par Fleuriot de Langle, " Le portefeuille
Fouché-Talleyrand ", Revue des Deux Mondes (Mai 1949), pp.
221-231. Il explique qu'il a découvert la correspondance relative
à Talleyrand en triant les archives liées à Fouché.
Il est fait aussi mention de Talleyrand et de ses liens avec Metternich sur
la vente des documents. Ibid., " Le portefeuille Fouché-Talleyrand.
Correspondance avec l'Empereur ", Revue des Deux Mondes (juin 1949),
pp. 493-515, soutient Chateaubriand qui a mentionné un texte concernant
l'exécution du duc d'Enghien daté 8 mars 1804. Ibid., " Le
portefeuille Fouché-Talleyrand Austerlitz ", Revue des Deux Mondes
(août 1949), pp. 672-693, un recueil de lettres de Talleyrand à
Napoléon pendant que ce dernier était à Strasbourg en
1805. Ibid., " Le portefeuille Fouché-Talleyrand. Lettres inédites
de Talleyrand, Fouché, etc. ", Revue des Deux Mondes (mai 1951),
pp. 300-316, contient un certain nombre de lettres de Talleyrand avec des
indications sur la vie à Valençay et l'organisation du château
pendant la captivité des princes d'Espagne.
– Michel Missoffe, " Talleyrand et Maret, duc de Bassano. Lettres inédites
", Revue des Deux Mondes, 15 (1954), pp. 459-472, un recueil de lettres
datées 1791 à 1809 des archives Maret.
– Jean de Bourgoing, " Lettres de Talleyrand à Metternich ", Revue
de l'Institut Napoléon, 95
(1965), pp. 65-75, contient dix-huit lettres de Talleyrand à Metternich
datées de 1809 à 1816, bien que l'auteur
ne donne aucune indication sur l'origine de ces documents.
– Émile Dard, " Une lettre inédite de la comtesse Tyskievitch
à Talleyrand ", Revue d'histoire diplomatique, 48 (1934), pp.
321-329, fait partie d'une correspondance dans les archives de Vienne restée
inédite jusqu'ici. Cette lettre, interceptée par les Autrichiens,
est datée de décembre 1812 et contient des détails sur
Napoléon à Varsovie.
Le système politique de Talleyrand
Aucune analyse exhaustive sur la politique étrangère
de Talleyrand n'a été tentée, à supposer qu'il
en ait eu une... Maurice Schumann croit que Talleyrand avait bien un système
politique, surtout en ce qui concerne l'Allemagne et l'Angleterre, et suggère
que sa maxime politique peut être résumée en une phrase
– lier et subordonner l'intérêt national de la France à
la notion d'un ordre général européen (14). Il nous offre les bases
d'une discussion fructueuse et attire l'attention sur un élément
qui se retrouve dans toute la carrière de Talleyrand, c'est-à-dire
sa préférence pour une alliance avec l'Angleterre. Ceci n'explique
pourtant pas le rôle de Talleyrand dans la campagne d'Égypte
ni son attitude envers l'Angleterre avec la reprise de la guerre en 1803.
La thèse d'Ernst Mechthild, " Talleyrand und die angelsächsiche
Welt, 1729-1799 " (Université de Münster, 1969) est une
tentative d'analyser sa politique envers les États-Unis et l'Angleterre.
Une autre tentative d'examiner les " principes " gouvernant la politique
de Talleyrand est celle de Johannes Kraft, Prinzipien Talleyrands in
der Aussen- und Innenpolitik (Bonn, 1958). Le livre de Kraft, qui décrit
à grands traits la politique suivie par Talleyrand à des périodes
particulières dans sa carrière, est intéressant et a
de la valeur, mais n'est pas aussi détaillé ni consciencieux
que l'on aurait souhaité. Une des rares tentatives d'en venir au fond
avec les idées politiques de Talleyrand est celle de H. Wendorf, "
Die Ideenwelt des Fürsten Talleyrand. Ein Versuch ", Historische
Vierteljahrschrift, 28 (1933-34), pp. 335-384, qui se demande si Talleyrand
était un sophiste ou s'il y avait une Weltanschaung derrière
la façade diplomatique. Wendorf a aussi l'honneur d'être le
seul historien à tâcher de comprendre le comportement de Talleyrand
dans l'esprit du siècle des Lumières. Il décrit Talleyrand
comme le disciple de Montesquieu dans la mesure où il croyait que
les circonstances singulières d'une nation dictaient l'évolution
d'une société ; ainsi que le disciple de Voltaire, dans la
mesure où il prescrivait l'avènement d'une sorte de " machinerie
mondiale " sur le modèle de Newton pour l'Europe ; et celui de Locke,
dans la mesure où il était convaincu que le gouvernement le
plus convenable se faisait connaître par sa durée.
Le rôle dans l'assassinat du duc d'Enghien et dans l'affaire
d'Espagne
Il existe un manque relatif d'études sur un des aspects les plus controversés
de la carrière de Talleyrand – son implication dans l'assassinat du
duc d'Enghien – bien que cette lacune soit due évidemment à
un manque de sources documentaires. Toutefois Lacour-Gayet, " Talleyrand
et l'affaire du duc d'Enghien ", Revue de Paris, 4 (1929), pp. 387-405,
soutient qu'il était responsable d'avoir suggéré et
transmis l'ordre et de ne pas avoir empêché l'exécution.
On manque aussi de travaux concernant Talleyrand et l'invasion de l'Espagne,
une fois de plus à cause de l'absence de documents. G.-A. Pordea,
" Talleyrand et la couronne d'Espagne. L'intrigue de Bayonne à la
lumière des documents diplomatiques ", Société des
Sciences, lettres et arts de Bayonne, 114 (1967), pp. 103-130, consacre
une partie de son article au rôle de Talleyrand dans l'affaire, mais
le jugement défavorable sur sa vie privée éclipse la
discussion sur son implication dans la politique. Il en tire la conclusion
que Talleyrand était bel et bien impliqué et qu'il a même
conseillé une invasion dans un effort pour regagner l'estime de Napoléon,
mécontent qu'il aît quitté le ministère ! Émile
Dard, " Napoléon et Talleyrand " (Paris, 1935), croit que
Talleyrand était responsable et de l'assassinat du duc d'Enghien et
de l'affaire d'Espagne, et que son rôle ne devient compréhensible
que si on le considère comme une conséquence logique de sa
haine envers les Bourbons. Cet argument tombe à plat quand on considère
que Talleyrand a manigancé le retour des Bourbons en 1814. Par ailleurs,
Dard fait une distinction entre l'avis que Talleyrand aurait donné
à Napoléon sur la nécessité de renverser les
Bourbons d'Espagne et les actes de brigandages politiques qui ont suivi.
Bien sûr, on trouve d'abondantes discussions sur ces deux épisodes
dans des études sur l'époque napoléonienne mais, étant
donné le manque de sources documentaires, il est peu probable que
l'on ne saura jamais définitivement le rôle qu'il aurait joué
dans ces affaires.
Le rôle au Congrès de Vienne
Les seuls ouvrages à paraître dans le cadre de cette
étude traitant spécifiquement de Talleyrand et du Congrès
de Vienne sont ceux de Guglielmo Ferrero, Riconstruzione. Talleyrand
a Vienna (1814-1815) (Milan, 1941) ; et la thèse d'Ernest J.
Knapton, " A Reconsideration of the Diplomatic Policy of Prince Talleyrand,
1814-1815 " (Université de Harvard, 1934). Ferrero, un éminent
anti-fasciste d'avant la guerre, établit un parallèle entre
l'échec du traité de Campo Formio et l'échec du traité
de Versailles en 1919. C'était un appel à la génération
de la guerre d'en venir à un arrangement semblable au Congrès
de Vienne pour vaincre le despotisme en Europe. Les graines de la Première
et même de la Deuxième guerre mondiale ont été
semées pendant le Congrès de Vienne et ont été
fertilisées par l'incapacité à en venir à une
solution permanente des problèmes créés par les guerres
napoléoniennes. Par opposition à d'autres interprétations
du Congrès, Talleyrand émerge comme un héros de la "
reconstruction " qui, dans la pensée de l'auteur, se met à
restaurer les gouvernements légitimes. Il en conclut que : " Le Congrès
de Vienne a donné à l'Europe un siècle de paix parce
qu'il a appliqué la doctrine de Talleyrand à la reconstruction
de l'Europe en éliminant tous les gouvernements révolutionnaires
dont Napoléon a accablé le continent ". Bien que cette interprétation
donne beaucoup trop d'importance à l'influence qu'aurait exercée
Talleyrand au Congrès, elle est jusqu'ici l'étude la plus détaillée
sur ce sujet. L'aspect le plus fâcheux de ce travail, toutefois, est
le manque presque total de citations de sources et le fait qu'il est impossible
de savoir à quel point il se fonde sur des sources d'archives.
La thèse de Knapton est une étude détaillée qui
pose toutes les bonnes questions sur le rôle de Talleyrand dans la
diplomatie française en 1814 et 1815. En se référant
à des sources imprimées, il commence par une analyse de la
politique alliée et française pendant les mois qui précèdent
l'ouverture du Congrès et il examine longuement les questions de la
Pologne, du Saxe et de l'Italie où l'influence de Talleyrand a été
considérable. Knapton avoue que son intention n'était pas de
peindre un portrait nouveau de Talleyrand ; il avait un but plus subtil,
celui de faire la lumière sur des points qui restaient encore obscurs.
Il en tire la conclusion que Talleyrand a contribué à l'oeuvre
du Congrès, mais pas autant que beaucoup d'historiens l'ont supposé
jusqu'ici, et que Talleyrand n'a déterminé ni les questions
à l'ordre du jour ni les buts du Congrès. Le livre de Ferdinand
Bac, Le secret de Talleyrand, d'après des témoignages contemporains
(Paris, 1933), est un récit anecdotique du Congrès et des événements
qui y ont mené, et s'inspire des journaux contemporains, surtout celui
du baron de Stettin. Le secret, implicite dans le titre, n'est rien moins
qu'un pacte improbable entre Talleyrand et les Anglais pour aider discrètement
l'évasion de Napoléon de l'île d'Elbe, ou tout au moins
de fermer les yeux, le menant ainsi sur la voie de sa chute irrémédiable.
Le travail de Tekla Krotoska, Stosunek Talleyrand'a do sprawy Polskiej
w dobie I. cesarstwa i kongresu wiedenskiego (1806-1814) (Cracovie,
1935) traite de Talleyrand et de la question polonaise entre 1806 et 1814.
Beaucoup plus nombreux sont les articles et les essais dédiés
à Talleyrand et au Congrès, mais la plupart sont anecdotiques
et peu utiles au chercheur. La plupart de ces articles ont été
écrits avant la fin du dix-neuvième siècle, à
quelques exception près, mais ils ont tous tendance à exagérer
l'importance du rôle de Talleyrand et négligent complètement
l'influence que les intrigues de la Cour de Paris auraient pu avoir sur les
décisions prises à Vienne (15). En comparaison, un nombre d'articles parus
soit pendant soit après la Première guerre mondiale, sont critiques
sur la position de Talleyrand et surtout la décision prise par rapport
à la Prusse et la possession de la rive gauche du Rhin (16). Il faudra attendre la
fin de la Seconde guerre mondiale pour voir une réévaluation
de la politique de Talleyrand à l'égard de la Prusse et la
possession des provinces rhénanes avec l'article de Paul Mantoux,
" Talleyrand et la rive gauche du Rhin ", Schweizer Beiträge zur
Allgemeinen Geschichte, 3 (1945), pp. 158-178. L'essai le plus récent
est celui de Claude Guillaumin, " Talleyrand et le Congrès de Vienne
", dans Les grandes énigmes du temps jadis (Paris, 1969),
pp. 11-167, de la " petite histoire ", un récit historiquement correct
et divertissant, mais que les historiens peuvent sans doute négliger.
Un autre article vaut la peine d'être mentionné, celui de Harold
E. Blinn, " New Light on Talleyrand at the Congress of Vienna ", Pacific
Historical Review, 4 (1935), pp. 143-160, dans lequel il avance l'idée
que l'action de Talleyrand, à l'égard des négociations
italiennes tout au moins, fut un échec.
Pendant la Monarchie de Juillet
Très peu a été écrit sur le rôle
de Talleyrand pendant la monarchie de Juillet. Une étude de valeur
existe néanmoins, celle de Raymond Guyot, " La dernière négociation
de Talleyrand. L'indépendance de la Belgique ", Revue d'histoire
moderne et contemporaine, 2 (1900), pp. 573-594 ; 3 (1091), pp. 237-281,
sur l'ambassade de Talleyrand à Londres entre 1830 et 1834 et sa participation
à la conférence de Londres sur la Belgique. Il existe aussi
une monographie relativement complète sur le sujet, J.S. Fishman,
Diplomacy and Revolution: The London Conference of 1830 and the Belgian
Revolt (Amsterdam, 1988). Pas de récit exhaustif en revanche
sur la politique étrangère de la monarchie de Juillet. On peut
néanmoins consulter avec profit H.A.C. Collingham, The July Monarchy.
A Political History of France 1830-1848 (Londres et New York, 1988)
qui est une bonne introduction à la période.
La conversion
La conversion de Talleyrand sur son lit de mort est devenue un sujet de discussion.
La mise à jour des archives privées de Mgr de Quelen (qui a
présidé à la conversion de Talleyrand en 1838) dans
les années cinquante a permis à R. Limouzin-Lamothe d'entamer
une étude sur des documents auxquels les historiens n'avaient pas
eu accès jusque-là. Trois articles ont suivi. Dans le premier,
" La rétractation de Talleyrand ", Revue d'histoire de l'Église
de France, 40 (1954), pp. 229-241, l'auteur raconte l'histoire des négociations
concernant le texte même de la rétractation et qui prouvent
que Mgr de Quelen a fait son possible pour obtenir un texte précis
de Talleyrand et que le prince a coopéré de bonne foi avec
l'Église. L'auteur semble avoir changé d'avis quelques années
plus tard pourtant, quand il a publié " Mgr de Quelen et la conversion
de Talleyrand. Documents inédits ", Bulletin de littérature
ecclésiastique, 3 (1957), pp. 151-172 ; et " Mgr de Quelen et
la conversion de Talleyrand. Documents inédits (suite) ", Bulletin
de littérature ecclésiastique, 59 (1958), pp. 73-94. Dans
ces deux articles, il tire la conclusion que Talleyrand a simplement signé
la rétractation qui lui aurait été de toute façon
imposée.
Les " trahisons " de Talleyrand
Pieter Geyl fait remarquer que, dans l'ensemble, les historiens
français sont incapables de regarder Talleyrand comme un homme d'État
et qu'on le juge dans le contexte de sa trahison de Napoléon. Dard
est probablement le premier avocat de cette idée et il accuse Talleyrand,
non seulement d'avoir vendu Napoléon, mais aussi d'avoir vendu la
France. Il est intéressant de noter comment les notions de Napoléon
et de la France sont souvent confondues par ces historiens comme si l'un
incarnait l'autre. Louis Madelin, " Talleyrand trahissait son maître
", Historia 143 (1958), pp. 389-394, est un autre chercheur qui considérait
Talleyrand comme criminel pour son rôle à Erfurt (17). Edouard Aujay, Talleyrand
(Paris, 1946), voit en Talleyrand rien moins que la somme de toute une
série de mauvaises actions motivées par le profit. Selon Aujay,
le prince s'est expressément construit une personnalité ambiguë
pour confondre l'histoire, mais il est à court d'explication sur les
raisons qui auraient conduit Talleyrand à se comporter ainsi. Dans
un compte rendu de trois biographes de Talleyrand (Brinton, Dard, Saint-Aulaire)
et un article (Wendorf), Georges Lefebvre, " Dard, Napoléon et Talleyrand
", Annales historiques de la Révolution française, 16
(1933), pp. 268-272, profite de l'occasion pour condamner Talleyrand comme
traître et comme médiocre diplomate. Engenii Viktorovich Tarlé,
Talleiran (Moscou, 1948) est un autre historien qui croit que Talleyrand
a trahi son gouvernement pour des motifs égoïstes.
À l'inverse, un certain nombre de tentatives ont été
faites pour contrer l'image d'un Talleyrand intéressé et résolu
à faire progresser sa propre carrière en avançant l'idée
qu'il travaillait pour la France. J. Marriot, " Talleyrand: The prince of
diplomats", Cornhill Magazine, 74 (1933), pp. 129-138, a conclu que,
bien que Talleyrand ait été impudemment corrompu, il a toujours
travaillé pour la France dont il n'a jamais trahi les intérêts.
Franz Blei, Talleyrand (Berlin, 1935), est un des premiers historiens
de ce siècle à essayer de réhabiliter Talleyrand avec
l'argument que la moralité, en ce qui concerne les affaires d'État,
est une considération purement relative (18). Le biographe, Serge Fleury,
Talleyrand. Maître souverain de la diplomatie (Montréal,
1942), est le seul Canadien à avoir contribué à la littérature
sur le sujet avec une tentative quelque peu naïve de réhabilitation
qui ne convainc qu'à moitié, car son ouvrage n'est pas fondé
sur des recherches originales. L'auteur est convaincu que Talleyrand n'a
jamais cessé de penser à son pays. Paul Lesourd, " Plaidoyer
pour Talleyrand ", Revue générale belge, 91 (1954),
pp. 427-439, a tenté une autre réhabilitation dans les années
cinquante en le présentant comme un des plus grands serviteurs de
la France. Barbara Norman Makanowitzky, déjà citée,
adopte une vue plus indulgente de la trahison de Talleyrand en avançant
la théorie qu'il " [Talleyrand] croyait que l'intérêt
de la France était aussi l'intérêt de l'Europe ". Ces
efforts font partie d'une tendance récente et favorable à Talleyrand
que Jean Tulard et Jeffrey Haight ont signalée, bien que Haight ait
fait remarquer dans son analyse de la littérature historique que les
critiques de Talleyrand ont souvent été fondées sur
une vue pessimiste de la politique dans le monde moderne (19).
Parmi les oeuvres qui méritent d'être mentionnées
brièvement figurent celles de Jacques Dyssord, Les belles amies
de M. de Talleyrand (Paris, 1942), une biographie populaire sans aucun
mérite historique et avec un titre trompeur (20) ; celle de Jules Bertaut,
Talleyrand (Lyon, 1945), qui manque d'inspiration et qui est dans
la tradition de Saint-Aulaire, sans notes et sans bibliographie ; Louis Madelin,
Talleyrand (Paris, 1944), qui le dépeint comme un homme d'État
brillant mais destructeur et il en conclut qu'il fut un facteur important
dans la chute de Napoléon ; Jean Savant, Talleyrand (Paris,
1960), qui est une des attaques les plus violentes jamais écrites
contre lui. Savant tient Talleyrand pour littéralement responsable
de tous les malheurs de la France depuis 1789 dans une interprétation
très personnelle de l'histoire qui est presque absurde ; et le livre
de Casimir Carrère, Talleyrand amoureux (Paris, 1975) qui,
bien que relevant de l'histoire populaire, réussit à éclairer
une histoire tant de fois racontée. L'approche de Carrère est
systématique et professionnelle et ses recherches minutieuses dans
les archives locales et familiales ont été couronnées
de succès.
En ce qui concerne une interprétation marxiste – pour ce que cela
vaut aujourd'hui depuis le déclin de la méthodologie marxiste
– on peut consulter le livre de Eugenii Viktorovich Tarlé cité
ci-dessus. Tarlé traite Talleyrand comme un bourgeois au service des
intérêts de sa classe, et bien que son livre soit le seul à
traiter des relations entre Talleyrand et Alexandre Ier d'une manière
sérieuse, il le fait insuffisamment. Sa seule qualité est de
contenir des extraits de documents restés inédits jusque-là.
On peut également consulter la thèse de Joseph Edward Krok,
" Talleyrand and the Foreign Policy thought of Alexander I: The Nature
of Talleyrand's Influence, 1807-1815 " (Université de Pennsylvania
State, 1975), qui examine l'impact de Talleyrand sur la pensée d'Alexandre.
Le manque de sources primaires fait que ce travail est beaucoup trop spéculatif
et que les conclusions sont beaucoup trop vagues (" Talleyrand aurait parfois
eu une " une influence " sur Alexandre " qui était " importante de
temps en temps ").
La personnalité de Talleyrand
Il existe bien un certain nombre d'études psychologiques,
mais aucune n'offre une explication valable sur les motivations de Talleyrand
et sur son caractère. Deux essais de Edmund Bergler, " Talleyrand.
Ein Beitrag zur Psychologie des Zynikers ", et " Napoleon und Talleyrand.
Ein Beitrag zur weltgeschichtlichen Wirkung des unbewubten Strafbedürfnisses
", dans Talleyrand. Napoleon. Stendhal. Grabbe. Psychoanalytisch-biographische
Essays (Vienna, 1935), sont fondés sur des affirmations historiques
incorrectes et une compréhension imparfaite de la période.
Le livre de Paul Lesourd, L'âme de Talleyrand (Paris, 1942),
qui devait nous fournir une explication psychologique n'est rien moins qu'un
exposé des vues personnelles de l'auteur qui dépend beaucoup
de Saint-Aulaire et des Mémoires de Talleyrand. René Laforgue,
Talleyrand, l'homme de la France : Essai psychanalytique sur la personnalité
collective française (Genève, 1947), est un méli-mélo
d'idées qui est loin de satisfaire aux normes psycho-historiques en
vigueur aujourd'hui.
Talleyrand et les femmes
Une tentative, plus sérieuse que celles de la plupart des biographies
sur Talleyrand, d'en venir au fond du problème posé par son
caractère ambigu en examinant ses relations avec les femmes est celle
de Michel Missoffe, Le coeur secret de Talleyrand (Paris, 1956).
Plus important encore, Missoffe fut un des premiers à faire remarquer
que la légende sur l'enfance de Talleyrand, qu'il aurait passé
dans la plus grande gêne, est totalement sans fondement. Il l'exonère,
jusqu'à un certain point, de l'accusation de vénalité.
Beaucoup de biographes ont tendance à confondre la vie privée
de Talleyrand et la vie politique pour condamner ses méthodes diplomatiques
en général. Dans ces ouvrages, ses aventures amoureuses sont
la plupart du temps romancées et sont utilisées par ces auteurs
pour démontrer la duplicité du diplomate. Parmi eux, Jacques
Audiberti, " Faire marcher les femmes " dans Jacques de Lacretelle et al.
Talleyrand (Paris, 1964), pp. 173-194, évoque la vie sentimentale
de Talleyrand qui aurait dit : " Qu'est-ce que la politique, sinon les femmes
" ; Pierre Audiat, " Talleyrand séducteur ", Revue de Paris (1956),
pp. 151-157, engage une discussion peu intéressante sur la capacité
de Talleyrand de séduire et d'enchanter, non seulement les femmes
mais tous ceux qui eurent affaire à lui ; André Castelot, "
Talleyrand et les femmes ", Historia 413 (1981), pp. 52-61, est un
récit divertissant sur quelques-unes de ses conquêtes.
La seule biographie sur la duchesse de Courlande, ancienne maîtresse
et mère de la compagne avec qui Talleyrand allait passer ses dernières
années, traite quelques aspects de la fin de sa vie : Louis Arrigon,
Une amie de Talleyrand. La duchesse de Courlande, 1761-1821 (Paris,
1945). Beaucoup plus populaire auprès des biographes est la duchesse
de Dino, fille de la duchesse de Courlande et femme du neveu de Talleyrand,
Edmond de Périgord. La première tentative d'écrire sa
biographie, et qui est assez réussie, est celle de Marie von Bunsen,
Talleyrands Nichte, die Herzogin von Sagan (Stuttgart, Berlin, 1935).
L'auteur n'a pas fait usage, toutefois, des archives du château de
Sagan qui contenait une correspondance volumineuse entre Talleyrand et la
duchesse de Dino. Le meilleur ouvrage sur le sujet fut celui de Françoise
de Bernardy, Le dernier amour de Talleyrand. La duchesse de Dino (1793-1862)
(Paris, 1956) (21), jusqu'à
ce qu'il soit surpassé par l'ouvrage de Philip Ziegler, The Duchess
of Dino (London, 1962). Un article par Arrigon, " La Duchesse de Dino
et les dernières années de Talleyrand ", Revue des Deux
Mondes, 6 (1955), pp. 251-266 ; 7 (1955), pp. 507-520, est basé
sur des mémoires contemporains, de la correspondance publiée
et des sources secondaires ; et un autre de Edouard Vellay, " La duchesse
de Dino a-t-elle été la maîtresse de Talleyrand ? " Intermédiaire
des chercheurs et des curieux, 93 (1958), pp. 1123-1125, se demande si
la duchesse était en réalité la maîtresse de Talleyrand
et est assez utile dans la mesure où il résume l'historiographie
sur le sujet.
Étant donné le peu d'importance qu'elle a joué dans
l'histoire, le nombre est trop élevé d'ouvrages consacrés
à la femme de Talleyrand, Mme Grand, dont la plupart sont décevants.
Les historiens semblent avoir autant succombé aux charmes de sa beauté
que Talleyrand lui-même. On peut négliger un livre en anglais
: Annette Joelson, Courtisan Princess. Catherine Grand, Princesse de
Talleyrand (Londres, 1937, réédité en 1966). Plus
nombreux sont les articles :
– Lacour-Gayet étant le premier avec " À propos du mariage
de Talleyrand ", Revue politique et littéraire (revue bleue),
7 (1926), pp. 197-201, mais cet article est limité à une discussion
sur l'acte de mariage et à une description de M. Grand, l'ex-mari
de Catherine.
– Yvonne Robert Gaebelé, " Des Plages du Coromandel aux Salons du
Consulat et de l'Empire (Vie de la Princesse de Talleyrand) ", Revue historique
de l'Inde française, 7 (1948), pp. 1-115, est une longue étude
basée sur les sources d'archives et des mémoires contemporains.
– M. G. Coolen, " Madame Grand et Talleyrand ", Bulletin trimestriel de
la Société académique des antiquaires de la Morinie,
17 (1950), pp. 321-330, a reproduit des lettres de Talleyrand suppliant Barras
de libérer Mme Grand.
– Bernard Nabonne, " M. de Talleyrand et sa fiancée ", Miroir de
l'Histoire, 11 (1950), pp. 80-84, avance l'idée que, loin d'être
inconséquente comme le pensent la grande majorité des historiens,
Mme Grand était une espionne à la solde de l'Angleterre ! Il
suggère que Talleyrand était aussi en correspondance secrète
avec l'Angleterre dès l'époque du Directoire et reproduit une
lettre écrite par Mme Grand adressée à un ami au cabinet
de Saint-James et tombée entre les mains de La Révellière-Lépeaux.
L'argument et la preuve sont, toutefois, un peu minces.
– Le vicomte de Reiset, " Le roman de la Princesse de Talleyrand ", Historia,
78 (1953), pp. 548-556, tente de rectifier l'image populaire de la fille
sans cervelle.
– Sylvain Bonmariage, " La Princesse de Bénévent ", Aux
carrefours de l'histoire, 17 (1959), pp. 103-105, ne présente
pas d'intérêt particulier.
– Léon Noël, " Les deux mariages de Talleyrand ", Revue des
Deux Mondes, 6 (1960), pp. 239-258, examine les complications avec l'Église
catholique étant donné qu'à son mariage Talleyrand était
encore officiellement évêque. Noël est le premier à
avoir découvert les documents qui prouvent sans aucun doute que le
mariage a eu lieu à la maison du maire de Monceau, à cette
époque petit village en dehors de Paris.
– Michel Gaudart, " Duchesse de Talleyrand-Périgord, Princesse de
Bénévent. Créole des Indes ", Héraldique et
Généalogique, 11 (1969), pp. 26-27, retrace sa généalogie.
– Et enfin Pierre Viguié, " Le mariage de Talleyrand ", Revue de
Paris, 3 (1970), pp. 113-122, n'a pas d'intérêt particulier.
Les enfants de Talleyrand
Un certain nombre d'études ont été menées sur
les enfants que Talleyrand aurait engendrés, ce qui semble avoir été
une des préoccupations majeures des historiens français. Des
doutes pèsent sur l'origine paternelle de quatre enfants : Charlotte,
sa fille adoptive, Charles de Flahaut, le peintre Eugène Delacroix
et Pauline de Périgord, fille de la duchesse de Dino. Aujourd'hui,
il semble certain que Talleyrand était le père de Charles de
Flahaut, mais il n'y a rien de concluant sur l'origine des trois autres enfants.
Dans un travail consacré à la vie privée de Talleyrand,
Jacques Vivent, La vie privée de Talleyrand (Paris, 1940),
a collectionné et évalué les preuves sur la question.
– Michel Missoffe, " Charlotte la mystérieuse et Talleyrand ", Revue
des Deux Mondes (1951), pp. 331-340, tente de résoudre la question
de la paternité de Charlotte et il conclut qu'elle était la
fille du chevalier de Coigny et de Mme Beaugeard (née Catherine d'Hugues),
donc un enfant illégitime. M, me Grand, incapable d'avoir des enfants
elle-même, aurait voulu adopter une fille d'une " famille distinguée
" et se serait arrangée pour adopter cette fille. Michel Poniatowski,
en revanche croit que l'enfant est bien de Talleyrand (22).
– Louis Hastier, " La fille adoptive de Talleyrand ", Miroir de l'Histoire,
51 (1954), pp. 462-468, est une discussion désuète, et peu
concluante sur les origines de Charlotte.
– Flavien Bonnet-Roy, " En marge de l'histoire de Talleyrand ", Bulletin
Médical, 42 (1928), pp. 1108-1109, a écrit un article sur
la tumeur des testicules de Charles Delacroix et, indirectement, sur la paternité
d'Eugène Delacroix.
– C. Bell, " Was Talleyrand Delacroix's Father? ", The New Statesman,
33 (1929), pp. 576-577, est écrit dans le même esprit mais la
discussion est peu concluante.
– Léon Noël a consacré deux articles à la question
de la paternité de Delacroix : " Eugène Delacroix et Talleyrand
", Les Œuvres Libres, 213 (1964), pp. 57-74 ; et " Delacroix était-il
le fils de Talleyrand ? ", Historia 321 (1973), pp. 57-65, et il en
conclut qu'il n'y a aucune preuve que Talleyrand fût le père
du peintre.
– Émile Dard, " Trois générations : Talleyrand, Flahaut,
Morny ", Revue des Deux Mondes, 46 (1938), pp. 341-365, 615-629, est
une description de Charles de Flahaut et de Morny.
Il existe également un livre de Françoise de Bernardy, Charles
de Flahaut (Paris, 1954), biographe populaire.
En conclusion
Voilà donc l'état de l'historiographe talleyrandienne
à ce jour. On en garde l'impression qu'il reste encore beaucoup à
faire. Non seulement la littérature sur Talleyrand n'est pas comparable
avec celle sur un homme d'État comme Metternich (même si l'influence
de Metternich a été plus grande), mais les archives restent
encore à exploiter pleinement. Le plus important est qu'on attend
un biographe qui saurait présenter un portrait plus équilibré,
plus objectif, et qui expliquerait les motifs de Talleyrand en termes d'idéologie
politique et en termes de motivations personnelles. Une psycho-biographie
qui intégrerait la personnalité et la vie de Talleyrand dans
la société de son temps serait très utile, quoiqu'entreprise
complexe et difficile.
Les choses étant ce qu'elles sont, Talleyrand a inspiré beaucoup
plus de biographes de la "petite histoire" que d'universitaires, ce qui est
regrettable. Certes, de nombreux aspects de la vie de Talleyrand, comme sa
carrière ecclésiastique et son exil en Amérique, ont
été examinés à fond et dans certains cas, en
ce qui concerne ses enfants par exemple, ont été étudiés
beaucoup trop souvent. Mais la découverte la plus surprenante pour
nous est que peu d'historiens sont allés dans les archives " se salir
les mains " pour étudier de façon satisfaisante le rôle
de Talleyrand comme ministre des Affaires étrangères à
l'époque révolutionnaire et napoléonienne. On ne sait
toujours pas avec assurance jusqu'à quel point il aurait pu influencer
la direction de la politique étrangère, s'il a eu un contrôle
véritable sur le ministère et quelles étaient les relations
entre le ministre et le Directoire, entre, le ministre et Napoléon,