Léon Noël
dans Les Cahiers staëliens, n° 24 1er semestre 1978 pp 3 à
21
avec l’aimable autorisation de la Société
des Etudes Staëliennes
Le 8 octobre 1800, Madame de Staël écrivait, de Coppet, à
Gérando : « Les trois hommes que j'aime le plus depuis l'âge
de dix-neuf ou vingt ans, c'est Narbonne, Talleyrand et Mathieu (de Montmorency)
».
A l'époque de la Révolution, émigrée en Angleterre
ou réfugiée à Coppet, elle s'employait, semble-t-il, à
donner l'impression que dans son coeur les trois se trouvaient sur le même
plan et elle ne rencontrait pas que des incrédules : « Ils s'aiment
tous comme des frères », écrivait Fanny Burney à
propos de tous les quatre, « et je crois que vous ne pourriez vivre un
peu avec eux sans reconnaître que leur commerce est celui d'une amitié
pure et exaltée ». Mieux renseignés, nous ne sommes pas
dupes. Nul doute que Germaine ait un temps éprouvé un très
vif attachement pour Charles-Maurice.
Quel fut le caractère de leurs rapports ? Furent-ils de simple, mais
ardente amitié ? D'une amitié plus ou moins amoureuse ? «
L'évêque » - comme cette calviniste, sans nulle intention
ironique ou dénigrante, j'en suis sûr, le qualifia pendant de longues
années - fut-il son amant ? Nous l'ignorons et il n'est pas dans mon
intention de chercher à élucider cette énigme. Je noterai
seulement un souvenir : comme je lui signalais que, dans son livre sur Madame
de Staël et les Etats-Unis, qui venait de paraître, Hawkins faisait
figurer Talleyrand parmi les amants de Germaine mais avec cette atténuation
« jusqu'à un certain point » (up to a certain point), indulgente
et souriante, Madame de Pange ne me cacha point que l'hypothèse lui paraissait
fort plausible !
Toujours est-il que, sans conteste, aux environs des débuts de la Révolution
en tout cas, Madame de Staël a beaucoup aimé Talleyrand et que son
attachement pour lui ne passa pas inaperçu. « Nous revînmes
d'Italie [à Paris] vers la fin d'octobre (1791), » notait, par
exemple, dans son journal de voyage, Miss Berry, « et nous y trouvâmes
l'ambassadrice de Suède [...] dans tout le feu de sa passion pour Talleyrand
».
C'est qu'à la vérité, Talleyrand fut, au suprême
degré, un charmeur. Tous les témoignages concordent sur ce point.
Même les plus sévères contempteurs de ce personnage tant
discuté, tant vilipendé, ont été unanimes pour lui
reconnaître une sorte de pouvoir d'ensorceleur. En un certain sens, il
le conserva toute sa vie. Dès sa prime jeunesse, abbé de Périgord,
puis évêque d'Autun, il fut la coqueluche de femmes belles, séduisantes,
spirituelles, « à la mode », et jusqu'aux abords de sa vieillesse,
certaines d'entre elles n'ont cessé de l'aduler, de l'encenser, de lui
faire cortège.
En dépit de sa boiterie, il était bel homme, grand, bien bâti,
avec de jolis yeux bleus, au regard alors animé, la voix profonde, portant
une extrême attention au moindre détail de sa mise, toujours élégant,
soigné, parfumé. C'est ainsi qu'il apparut à Germaine Necker.
Encore que, pour elle, les avantages physiques fussent secondaires par rapport
aux dons intellectuels, que ce fût par l'esprit qu'elle se montra toujours
vulnérable et que la laideur de Benjamin Constant, qui l'avait frappée,
à leurs premières rencontres, n'ait fait nul obstacle au goût
qu'elle éprouva pour lui, gageons qu'elle ne fut pas insensible à
cet aspect du charme de Charles-Maurice, pas plus qu'elle ne le fut à
la séduction du beau Narbonne.
Celui de Talleyrand ne procédait pas moins de sa suprême distinction,
de sa politesse exquise, qui le rendait digne de rivaliser avec le légendaire
Monsieur de Coigny - « l'homme le plus poli de France » -, de sa
galanterie, de ses empressements auxquels une apparente froideur conférait
un grand prix, de son adresse dans la flatterie. Son comportement, son langage,
lui valaient les apparences séduisantes de « l'honnête homme
» du XVIIe siècle, de tradition dans l'ancienne société
française. « Ils étaient tous ainsi », observait un
jour Louis-Philippe, en parlant des manières en usage au Versailles de
Louis XVI. Mais, « ainsi », Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord
le fut plus qu'aucun autre.
J'incline à croire, en outre, qu'il avait tiré profit du séjour
que, tout enfant, il avait fait en Charente, auprès de son arrière-grand-mère,
la princesse de Chalais, petite-fille de Colbert. Il avait respiré là
l'air du Grand Siècle et il en resta marqué quelque peu pour toujours.
On s'explique, dès lors, que les femmes les plus prévenues, les
plus sérieuses, aient eu de la peine, en le fréquentant, à
ne pas se laisser séduire par lui, au moins en quelque mesure («
jusqu'à un certain point ! »). Celles chez qui la vertu était
fragile, intermittente ou absente, telle Aimée de Coigny, l'ex-jeune
captive, ne pouvaient y échapper. Mais ce fut aussi le cas de plusieurs
à la réputation sans tache, êtres d'élite au surplus,
comme Madame de La Tour du Pin, l'auteur du délicieux Journal d'une
femme de cinquante ans et comme Madame de Rémusat.
A propos d'une visite qu'elle lui avait faite en novembre 1813, Madame de La
Tour du Pin notait : « On a dit de lui beaucoup de mal ; il en méritait
peut-être davantage, quoi que l'on ne soit pas toujours tombé juste
[...] Eh bien ! Malgré tout, il possédait un charme que je n'ai
rencontré chez aucun autre homme. On avait beau s'être armé,
de toutes pièces, contre son immoralité, sa conduite, sa vie,
contre tout ce qu'on lui reprochait enfin, il vous séduisait quand même,
comme l'oiseau qui est fasciné par le regard du serpent. »
Madame de Rémusat ressentait, auprès de lui, des impressions analogues
: « Soit à tort, soit à raison, je suis entêtée
à l'aimer », écrivait-elle à son mari (le 1er septembre
1814). Dans ses Mémoires on peut lire : « J'aimais beaucoup
Monsieur de Talleyrand au simple coin du feu ».
Léon Blum, critique informé et psychologue subtil, a relevé
avec sagacité, dans une lettre privée, à l'automne de 1940,
que cette femme « d'une vertu parfaite » eut « peine à
se défendre contre le charme d'un personnage dont la perversité
lui répugne, l'attire et l'apitoie tout à la fois ». Elle
se plaisait infiniment à causer avec lui.
La conversation fut, en effet, son triomphe. C'est là que sa maîtrise
s'imposa avant tout et de très bonne heure. Ce qui, remarquait Sainte-Beuve,
« donnait le plus d'éclat et d'ornement » à la société
d'avant la Révolution, «c'était l'esprit de conversation
et de société », et Charles-Maurice en porta l'art au plus
haut point. « Personne ne sait causer dans une bibliothèque comme
Monsieur de Talleyrand », rapporte entre autres, Aimée de Coigny,
qui l'y représente en ce charmant croquis : « Il prend les livres,
les quitte, les contrarie, les laisse pour les reprendre, les interroge comme
s'ils étaient vivants ». Sa culture était aussi étendue
que son esprit était brillant. D'une intelligence aiguë et rapide,
que nul n'a jamais songé à lui dénier, « il avait
le bon mot et l'aphorisme », constatait Sainte-Beuve dans une note inédite
que j'ai trouvée dans les trésors de la Bibliothèque Lovenjoul.
Ses saillies, plus ou moins cyniques, et destinées si souvent à
expliquer, pour les justifier, ses palinodies, ou, à se poser - il s'y
complaisait - en champion de la morale et pas seulement en maître de la
politique, ses expressions frappantes par leur forme, comme par leur contenu,
comment résister à la tentation d'en rappeler quelques-unes ?
« Je me mis à la disposition des événements. En vérité,
pour arriver, faut-il pas se mettre en route ? ». « La fixité,
dans les natures composées, tient à leur souplesse ». «
Je n'ai conspiré de ma vie qu'aux époques où j'avais la
France pour complice et où je cherchais avec elle le salut de la patrie
» (ce qui, par une coïncidence curieuse, est à rapprocher
de ce que Napoléon dit de lui à Sainte-Hélène :
« Il était toujours en état de trahison, mais c'était
de complicité avec la fortune »). Et voici un échantillon
de ses « rosseries » : « On accuse le roi (Louis XVIII) de
n'être pas royaliste : cependant il n'a pas eu de place dans les Cent
jours, il a été à Gand et il est prêt à y
retourner ».
Admirons encore cette sentence digne d'un moraliste patenté et qu'on
croirait l'œuvre de quelque autre Royer-Collard : « L'existence politique
de toute nation tient essentiellement à l'observation stricte des devoirs
de chaque individu ».
Les relations féminines de Talleyrand ne furent pas les seules à
apprécier sa conversation. Beaucoup d'hommes et non des moindres s'en
montrèrent enthousiastes. Au témoignage de Charles de Rémusat,
« l'Empereur disait de temps en temps que rien ne remplaçait pour
lui la conversation de Talleyrand » et il lui fit un jour ce compliment
: « En Europe, vous êtes le roi de la conversation ».
Goethe, l'impassible, qui l'observa à Erfurt, en 1808, alors qu'il remplissait
les fonctions de grand chambellan et s'entretint avec lui, paraît ne pas
avoir échappé non plus à ses sortilèges.
Rien d'étonnant, dès lors, à ce que Madame de Staël
ait été attirée par la virtuosité de cet incomparable
causeur, jusqu'à déclarer de sa conversation - le mot est célèbre
- que si elle était à vendre, elle s'y ruinerait. Venant de celle
qui, dans ce genre, se montrait infatigablement éblouissante, l'éloge
est d'un prix inestimable. Il fournit, à coup sûr, une des clés
de l'inclination qui les attira l'un vers l'autre.
Tous ceux qui ont eu la fortune d'approcher Madame de Staël ont été
d'accord pour lui rendre hommage, à cet égard ; en écho
à leur admiration, Sainte-Beuve l'a proclamée « le génie
même de la conversation » et a célébré sa «
parole improvisée, soudaine, au moment où elle jaillissait toute
divine de la source perpétuelle de son âme », et d'ajouter
: « C'était là, à proprement parler, ce qui constituait
pour elle la vie ».
Dès 1800, le classique Fontanes disait d'elle : « En écrivant,
elle croyait converser encore. Ceux qui l'écoutaient ne cessèrent
de l'applaudir ». On saisit l'exactitude de ce témoignage pour
peu qu'on lise à haute voix, pour soi-même, quelques pages d'un
de ses ouvrages ou, tout simplement, de sa correspondance.
Dans ses Mémoires, son « dear Francis », comme elle
appelait Chateaubriand, non sans la qualifier de « femme de génie
», s'est plu à emprunter à Benjamin Constant un portrait
de Corinne : « Un superbe regard, un sourire doux, une expression
habituelle de bienveillance, l'absence de toute affectation minutieuse et de
toute réserve gênante, des mots flatteurs, des louanges un peu
directes mais qui semblent échapper à l'enthousiasme, portrait
dont voici un des traits : une variété inépuisable de conversation
».
En pendant au mot d'elle-même exprimant le prix qu'elle attribuait aux
propos de l'évêque d'Autun, on connaît celui d'une ancienne
amie de son père, Madame de Tessé : « Belle, laide ? Je
ne sais, je l'écoutais et je crois n'avoir jamais vu que ses yeux et
sa bouche. Si j'étais reine, j'ordonnerais à Madame de Staël
de me parler toujours ».
Que ne donnerait-on pas pour avoir eu, ne fût-ce qu'un instant, le privilège
d'entendre ces deux virtuoses du verbe échanger leurs réflexions,
se renvoyer alternativement la balle dans l'éblouissement de deux feux
d'artifice intellectuels simultanés ?
Quoi d'étonnant à ce que Madame de Staël se soit laissée
séduire par celui qui, toute sa vie, bénéficia, à
un degré extraordinaire, de tant de sympathies, d'amours, d'amitiés
! Sans compter qu'ayant longtemps rêvé de jouer un rôle politique
par l'intermédiaire de l'homme auquel elle aurait eu le bonheur de pouvoir,
et pour toujours, unir son sort, elle ne manqua pas d'être attirée
par l'évêque d'Autun qui, à l'aurore de la Révolution,
s'était acquis d'emblée une réputation de vedette politique
de premier plan.
Au temps où ils s'étaient retrouvés en Angleterre, elle
allait jusqu'à assurer Fanny Burney qu'il était « le meilleur
des hommes ». Il lui semblait impossible de se passer de sa présence.
Réfugiée en Suisse, en 1793, longtemps elle le pressa de l'y rejoindre.
Son rêve était toujours de le réunir autour d'elle à
Narbonne et à Mathieu de Montmorency, ses trois préférés
(du moment).
La correspondance avec Narbonne, publiée et commentée par Georges
Solovieff, montre son vif penchant pour Talleyrand tout en faisant apparaître
les premières failles dans leurs relations. Il la laissait souvent de
longues semaines sans répondre à ses lettres. Leur rareté
lui fut d'autant plus sensible qu'il l'avait habituée à lui témoigner
plus d'affection, comme lorsqu'il lui avait écrit de Londres, le 20 janvier
1793: « Je vais donc vous revoir ! Si jamais j'ose parler de bonheur,
je suis sûr que ce sera avec vous ».
Elle se prit à le soupçonner de la desservir auprès de
Narbonne dont l'indifférence et l'éloignement progressif la faisaient
cruellement souffrir. En même temps, elle se demandait si Narbonne ne
lui déconseillait pas de venir la retrouver en Suisse.
Déjà, à l'automne de 1792, elle avait écrit de Coppet
à ce dernier : « Ne parlez pas de moi à l'évêque.
Il me sait déjà trop mauvais gré de n'être plus sous
son charme et je suis si bien sous le vôtre que ma vie tient absolument
aux nuances mêmes de mon affection ».
Mais, l'année suivante, ses lettres à Narbonne sont émaillées
de recommandations et de réflexions comme celles-ci : « Ne détournez
pas l'évêque de venir en Suisse [...] L'évêque trouve
mille dangers au voyage. Vous parlez de l'empire de l'évêque sur
moi, c'est donc lui qui est parvenu à vous détacher de moi »
(17 août 1793).
Cependant ledit évêque sut l'apaiser par quelques lettres. Ses
soupçons ne tinrent pas devant la tristesse qu'elle éprouva en
le voyant expulsé d'Angleterre par William Pitt et s'embarquer pour les
Etats-Unis.
Le 12 mars 1794, elle mande à Meister que les Anglais lui ont ôté
de leur pays « (son) aimable, (son) excellent ami ». « Depuis
la Révolution, » lui dit-elle, « voilà pour moi le
plus grand des malheurs », et d'en chanter les louanges en des termes
dont on voudrait pouvoir conclure que Talleyrand n'était pas le monstre
d'égoïsme que tant d'autres ont décrit et flétri :
« En partant, il n'est pas un seul intérêt de ses amis dont
il ne se soit tendrement occupé. C'est un caractère méconnu,
mais son esprit si orné, si charmant, est moins supérieur encore.
Je ne sais rien qui me décidât à ne plus le revoir : et
peut-être d'autres raisons bientôt forceront à le chercher.
Je commence à détester l'Europe ».
De son côté, Talleyrand entend ne pas être oublié
dans le vieux continent. Des Etats-Unis, il écrit à Madame de
Staël, dès le 1er mars 1794: « Le jour où vous aurez
un endroit sûr pour arriver et pour rester, je reviendrai [...]. S'il
se fait quelque chose dans notre sens je reviendrai et [...], si les affaires
se perdent absolument en Europe, je vous garderai et vous arrangerai une retraite
pour les dix années qui vont arriver ; mais faites que nous ne soyons
pas séparés plus d'un an ».
Et quelques semaines plus tard (12 mai 1794) : « Je vous l'ai mandé
avant de partir et je vous le répète je ferai ce que feront mes
amis ; rien ne me porterait à séparer ma vie de la leur. C'est
trop de tout mon coeur que je vous aime pour prendre un parti à moi tout
seul ».
On sait comment Madame de Staël répondit à ses appels et
à ses démonstrations quasi-amoureuses. Grâce à elle,
avant tout, il obtint de la Convention d'être rayé de la liste
des émigrés, il put revenir à Paris et, finalement, fut
introduit, d'un coup, au premier plan de la scène politique, en recevant
de Barras et de ses collègues du Directoire le portefeuille des Relations
extérieures - point de départ effectif de sa carrière d'homme
d'Etat.
Avec élan et sans arrière-pensée, Madame de Staël
l'avait aidé, non seulement de son influence, mais de sa bourse en lui
prêtant 24 000 francs, alors qu'il se prétendait acculé
au suicide faute de ressources.
Quand, le Directoire s'étant effondré, Talleyrand reçut
du Premier Consul la récompense que lui valait sa participation au 18
Brumaire, son retour au Ministère des Relations extérieures, Madame
de Staël avait toutes raisons de penser qu'elle aurait en lui, au premier
rang, avec un ami sûr, un appui efficace auprès du nouveau maître
qu'elle admirait, qu'elle considérait comme un très grand homme.
Elle ne tarda pas à déchanter. Elle eut l'amère déconvenue
de constater l'échec de ses tentatives - souvent malencontreuses, il
est vrai - en vue d'acquérir sa bienveillance. Dès le 2 mai 1800,
elle confiait à Dupont de Nemours qu'elle expliquait la froideur à
son égard du Premier Consul par « la petite opposition »
de Benjamin Constant contre « l'ordre de choses actuel » et comme,
à son sens, « les courtisans de Bonaparte [cette atténuation
mérite d'être relevée au passage] sont plus irritables que
lui-même », elle l'attribuait au fait qu'elle était «
mal » avec « les deux hommes que celui-ci paraissait traiter le
mieux : Roederer et Talleyrand ».
Elle sentait l'évêque s'éloigner d'elle prudemment. Sainte-Beuve
l'a souligné par une comparaison piquante « Il ne l'avait payée
de cette chaleur d'amitié que par un égoïsme ménagé
et poli [...]. L'homme qu'elle avait si généreusement servi s'éloigna
d'elle alors de ce ton parfaitement convenable avec lequel on s'excuse de ne
pouvoir dîner ».
Du moins, était-elle fondée à croire que Talleyrand, même
s'il ne la défendait pas auprès de Bonaparte, garderait entre
eux une position d'élémentaire neutralité. Elle s'avisa
vite qu'il ne s'en tenait pas là et ne se privait pas de lui nuire. Une
lettre écrite par elle à Joseph Bonaparte, le 27 mars 1803, en
fait foi. Elle y exprime sa conviction que « M. de Talleyrand, dès
les premiers jours du Consulat, » lui a « efficacement nui dans
l'esprit » de son frère. Elle avait deviné qu'il se plaisait
à monter Napoléon contre elle. Les preuves en abondent. Un jour,
par exemple, où il l'interrogeait sur elle et sur ses amitiés,
il lui répondit qu'elle jetterait ses amis à l'eau pour se donner
le plaisir de les repêcher à la ligne. Napoléon a d'ailleurs
confirmé lui-même, à Sainte-Hélène, la malveillance
des propos que son grand chambellan lui tenait sur Madame de Staël. Le
3 septembre 1819, le général Bertrand notait, sur ses Cahiers,
une réflexion de l'Empereur : « Talleyrand ne l'a pas servie dans
mon esprit il lui devait pourtant sa rentrée en France. Il la connaissait
et la craignait [...]. Il me disait : c'est une femme avec qui vous ne pourrez
être bien ; ainsi, il faut rompre avec elle, et le plus tôt sera
le mieux, parce qu'il y aura moins à disputer ». « Il avait
raison », ajouta Napoléon, qui n'en formula pas moins un regret
: « Cependant, d'un mot, cette femme aurait été enthousiasmée
; elle n'attendait qu'un mot, qu'une caresse. Elle eût pu m'être
fort utile. Elle serait entrée dans mon système [hypothèse
évidemment illusoire !]. C'était une femme de talent, intelligente,
ambitieuse. Comme dirait Talleyrand, elle parle comme elle écrit et une
telle femme est bien intéressante ».
Les Cahiers du général Bertrand fournissent, d'autre
part, un échantillon du ton inconvenant que certains serviteurs de Napoléon
se permettaient d'employer pour lui parler d'elle. Narbonne aurait été
jusqu'à lui révéler une particularité physique intime
qu'il aurait dû être le premier à respecter puisqu'elle était
la mère de deux de ses enfants, et que, par surcroît, elle lui
avait sauvé la vie après le 10 août 1792. A cet égard,
Narbonne, qu'on aurait cru un modèle de tact et de parfaite éducation,
ne valait pas mieux que « l'évêque » : ces deux gentilshommes
étaient des roués chez qui la délicatesse n'était
nullement à la hauteur de la distinction et de l'esprit.
Madame de Staël souffrit grandement du comportement de Talleyrand, tout
en éprouvant, me semble-t-il, beaucoup de peine à lui en vouloir
réellement. Le 16 août 1808, dans une lettre à O'Donnell,
elle le mentionne comme étant le « seul » de ses amis qui
se soit brouillé avec elle ; elle ne dit d'ailleurs pas - la nuance est
significative - qu'elle est brouillée avec lui, mais bien qu'il l'est
avec elle.
Cette « brouille » ne l'empêcha pourtant pas, l'année
suivante, de faire appel, de Genève, à son influence pour obtenir
de l'Empereur « la liquidation des deux millions [ces deux millions prêtés
par Necker à Louis XVI] qui - disait-elle - font plus que la moitié
de notre fortune et de l'héritage de mes enfants ». A cette occasion,
elle lui parle dans des termes dont quelques-uns laissent deviner la persistance
d'une vieille affection : « Vous serez étonné de revoir
une écriture dont vous avez perdu le souvenir. A la distance où
nous sommes, il me semble que je m'adresse à vous comme d'un autre monde
» et, à la fin de cette lettre : « Adieu, ne causerai-je
donc pas encore avec vous avant la vallée de Josaphat ? Il y a des moment
où, malgré mon profond dégoût de la vie, je suis
encore assez aimable : alors je pense que j'ai appris cette langue de vous ;
mais avec qui la parlerai-je ? Adieu... »
A dire vrai, elle lui avait, peu à peu, pardonné son ingratitude.
Mais qu'on ne s'y trompe point. Ce n'était ni par faiblesse, ni par candeur.
Elle en était arrivée assez vite à le juger à son
aune, mais sa bonté naturelle et ce qu'il y avait encore en elle d'une
disciple de Jean-Jacques Rousseau, encline, en dépit de tout, à
juger avec indulgence le fond de la nature humaine, l'emportait sur ses griefs
et elle en avait pleinement conscience. Témoin ce qu'elle devait écrire
à Wellington lorsque, en octobre 1816, il fut, quelque temps, exclu de
la Cour des Tuileries, pour avoir tenu, à un dîner de l'Ambassade
d'Angleterre, des propos scandaleux : « J'ai été hier soir
chez Monsieur de Talleyrand afin de lui apprendre comment on doit se conduire
avec ses amis malheureux. Comme il m'a abandonnée sous Bonaparte, je
m'amusais du contraste et c'était une vengeance tout comme une autre
: il n'y avait presque personne excepté des affidés [...]. Personne
de marquant, la veille toute la France, le lendemain personne ».
Rentrée à Paris à la première Restauration, elle
s'était, suivant sa propre expression, « raccommodée »
avec Talleyrand, et leurs relations redevinrent amicales le peu de temps qui
lui restait à vivre.
En réalité, ils étaient trop différents pour qu'il
y eût entre eux des liens d'attachement véritables, profonds et
durables. S'ils étaient rapprochés par l'intelligence, la culture,
la verve, un même goût pour la vie de société, un
attrait commun pour le maniement des idées générales et,
avant tout, pour la politique, les contrastes qui les opposaient étaient
tels qu'il est difficile d'imaginer deux êtres plus dissemblables quant
à l'essentiel.
Les qualités maîtresses de Madame de Staël furent probablement
sa bonté, sa bienveillance et sa générosité. Dans
l'âme incertaine et mobile de Talleyrand, il y eut un élément
constant : un fond de méchanceté. On a retenu de lui maints mots
cruels sur ceux-mêmes qu'il prétendait avoir été
ses meilleurs amis. La lecture de ses Mémoires apporte de nombreuses
preuves de cette tendance. Dans ses pages sur la Restauration, par exemple,
il s'est montré d'une incroyable perfidie envers le duc de Richelieu
qui l'avait comblé d'égards.
A la fidélité absolue en amitié de l'une s'opposaient la
légèreté et l'ingratitude de l'autre. En aucune circonstance
Talleyrand n'aurait songé à imiter Madame de Staël quand,
aux heures les plus tragiques de la Révolution, à Paris, puis
à Coppet, elle s'employait, non sans risques, à aider, par tous
les moyens en son pouvoir, des amis que menaçaient la prison et la guillotine.
L'idée qu'ils se faisaient de l'amour n'avait rien de semblable. Pour
Talleyrand, qui ne pêcha jamais par excès de sensibilité,
il se réduisait à la sensualité, tandis que Madame de Staël
en avait une conception que je qualifierai de globale et lui attribuait une
valeur absolue devant répondre à toutes les aspirations de l'être.
Autant Madame de Staël était spontanée, autant elle se laissait
emporter par le premier mouvement, autant Talleyrand s'en méfiait. Il
était tout calcul et n'avait aucune peine à affecter la froideur
ou l'indifférence. Toute sa vie, elle resta, en somme, attachée
à l'idéal philosophique, social et politique qu'elle avait conçu
dans sa jeunesse, et toujours prête à le défendre avec ardeur.
Talleyrand ne ressentit jamais, je le gage, ce qu'Aristide Briand, parlant de
lui-même, devait appeler « des enthousiasmes de jeunesse ».
Foncièrement sceptique, il put s'adapter à tous les régimes,
les servir, en tirer profit, les trahir ensuite avec la même indifférence.
Il fallut à Madame de Staël l'inépuisable indulgence qui
l'animait pour ne pas refuser sa sympathie à ce Protée qui put,
aussi naturellement, briguer et recevoir la mitre épiscopale, proposer,
à la tribune de la Constituante, la mise à la disposition de la
nation des biens du clergé, entretenir de bons rapports avec Danton et
plus tard avec Barras, être ministre du Directoire, de Napoléon,
de Louis XVIII, participer successivement, plus ou moins près de l'autel,
aux sacres de Louis XVI, de Charles X et, comme ambassadeur du roi-citoyen,
au couronnement de Guillaume IV d'Angleterre !
J'ose soutenir que Madame de Staël n'était pas intéressée,
à l'inverse de Talleyrand qui aurait pu prendre comme devise : «
les affaires avant tout ». A toute époque, son avidité fut
extrême et littéralement insatiable. Nul doute que, dans sa carrière,
gagner de l'argent pour en dépenser, mais aussi pour en accumuler, fut
sa préoccupation dominante. En réalité, il n'eut jamais
qu'une vocation - et une seule - celle de financier, il serait plus exact de
dire d'homme d'affaires, pour ne pas dire d'affairiste. Dès sa jeunesse,
ce sont les questions de cet ordre qui l'ont inspiré avant tout. Pour
s'en convaincre, il suffit de mesurer la place qu'il a réservée
dans ses Mémoires aux problèmes financiers et économiques
avec une complaisance avouée, en y revenant à plusieurs reprises,
non sans essayer de s'en excuser en des termes savoureux : « Cette riche
(je le cite), cette riche matière pourrait me mener très loin,
car elle est pour moi pleine de charme ». Pendant la guerre d'Amérique,
ce singulier ecclésiastique avait armé un corsaire de compte demi
avec son ami Choiseul-Gouffier. Au temps de la Constituante, ce qu'il ambitionnait,
c'était la succession de Necker, le portefeuille des Finances et aucun
autre, et Mirabeau, avec lequel il avait eu l'occasion de trafiquer, soutenait
cette candidature. A son retour d'émigration, c'est comme spécialiste
en ces matières qu'il est connu. Admis aussitôt à faire
partie du nouvel Institut national, c'est dans la section d'Economie politique
qu'il est placé.
Point n'est besoin de rappeler que, de son propre aveu, sa nomination comme
ministre des Relations extérieures le réjouit avant tout parce
qu'elle lui ouvrait la perspective de fructueuses opérations qu'il ne
perdit aucune occasion de réaliser. Il reçut de l'argent de Catherine
II, dès l'époque de la Constituante, plus tard d'Alexandre Ier
des Etats-Unis, du Portugal, des princes allemands, de la Prusse et de l'Autriche,
des Bourbons d'Espagne et de ceux de Naples, du roi de Hollande, des Anglais
au temps du Congrès de Vienne, et du Pape lui-même, pour le récompenser
de lui avoir restitué Bénévent - et j'en passe, j'en oublie
et j'en ignore...
Malgré l'insistance et, si l'on veut, l'acharnement qu'elle mit en oeuvre
pendant tant d'années, sous les règnes successifs et jusqu'à
la Restauration, pour obtenir du Trésor français le remboursement
des deux millions prêtés par son père à Louis XVI,
rien n'autorise - n'en déplaise à Henri Guillemin - à nier
qu'à cet égard, également, Madame de Staël se soit
montrée radicalement différente de l' « évêque
». Sans qu'il soit besoin de faire appel à Karl Marx, à
la mythologie de la lutte des classes, voire à la psychanalyse, son comportement
dans cette affaire me paraît s'expliquer de la façon la plus simple,
et pourtant, la plus honorable.
Il n'est pas nécessaire d'avoir vécu jusqu'à mon âge
pour savoir ce qu'était, traditionnellement, l'état d'esprit d'une
mère de famille « bourgeoise », même n'appartenant
pas à ce qu'il est convenu d'appeler la « haute bourgeoisie ».
Madame de Staël considérait, j'en suis sûr, comme un devoir
d'état de faire en sorte que soit sauvegardé, et dans la mesure
du possible accru, le patrimoine susceptible de revenir à ses enfants.
Sa constante revendication ne me paraît pas, à en juger tout au
moins d'après mes informations, avoir influé sur son attitude
politique, l'avoir déterminée à accepter ou à atténuer
ses critiques d'opposante. La preuve en est qu'à la veille d'obtenir
une décision favorable du gouvernement de Louis XVIII, elle ne se privait
pas de garder son habituelle indépendance de jugement envers la Restauration.
En ce domaine, notamment, sa mentalité devait apparaître étrangère,
sinon explicable, au prince de Talleyrand !
Sur un autre plan, il n'est certainement .pas aventureux de le conjecturer,
les prises de position de Madame de Staël avaient tout pour le surprendre.
Pouvait-il apprécier que la fille de Necker, cette Suissesse mariée
à un Suédois, se considérât comme française
et réagît en conséquence avec passion dans des conjonctures
où l'évêque d'Autun se souciait fort peu (apparemment en
tout cas) de la patrie qui était la sienne ?
La France a cette chance que, de tout temps, les étrangers l'adoptent,
en se sentant, eux-mêmes, français, parce qu'elle incarne, pour
eux, un idéal, tantôt parce qu'elle est la France des croisades
et de saint Louis, tantôt encore (et il serait aisé de l'attester
en citant certains noms parmi nos contemporains) parce qu'elle est le pays de
la Déclaration des Droits de l'Homme et de la Révolution.
D'une façon générale, Madame de Staël comprenait la
valeur du sentiment patriotique. Comme l'a remarqué Simone Balayé,
« une des thèses de Corinne, c'est précisément
l'exaltation des héros qui ont lutté pour sauver l'indépendance
de leur pays et leur liberté ».
Madame de Staël n'était pas uniquement attachée à
Paris, sa ville natale, où elle avait été élevée,
où elle s'était formée intellectuellement, où elle
avait brillé et enregistré les premiers effets de son irradiante
influence. Elle ne se tenait pas non plus comme liée à la France
par sa seule adhésion aux principes philosophiques et politiques qu'elle
y avait acquis. Elle se sentait - je dirai presque - elle se croyait, et, en
toute sincérité, vraiment et complètement française.
Certes, elle avait souhaité - et avec quelle ardeur ! - la chute de Napoléon
en qui elle voyait le dictateur et l'insatiable conquérant. Par amour
de la liberté, par attrait pour des institutions conformes à son
idéal, elle n'avait pas craint de prêcher la croisade contre lui
et d'agir, dans ce sens, auprès du tsar, de Bernadotte, du général
Moreau, de Dumouriez lui-même. Mais c'était avec l'illusion que
le destin de la France serait distingué du sort de l'Empereur.
Dès qu'elle eût compris que la chute de Napoléon entraînerait
une catastrophe pour la France, elle s'en montra navrée. Sa fille, la
duchesse de Broglie, affirmait – Madame de Pange l'a signalé -
que « depuis la bataille de Leipzig, prévoyant l'envahissement
de la France, elle n'avait cessé de souffrir. C'est alors qu'elle écrivait
à Benjamin Constant : « Est-ce le moment de dire du mal des Français
? [...] que Dieu me bannisse de France plutôt que de m'y faire rentrer
par des étrangers ! [...] Quant à l'homme, quel coeur libre voudrait
qu'il fut renversé par les cosaques ? [...] Je désire que Bonaparte
(ceci soit dit en passant, elle ne s'abaissa jamais à l'appeler Buonaparte,
comme le fit Talleyrand, de la chute de celui à qui il devait tant, jusqu'au
jour où la réapparition du drapeau tricolore l'incita à
changer à nouveau de langage) je désire que Bonaparte, soit victorieux
et tué ». Et tout le monde connaît le fameux : « Benjamin
vous n'êtes pas français. [...] Voilà la différence
entre vous et moi ».
Qui douterait de ses sentiments n'aurait pour se persuader de leur parfaite
sincérité qu'à relire cette « page vibrante »
des Considérations sur la Révolution française
reproduite également par Madame de Pange et dont voici les premières
lignes : « Après dix ans d'exil, j'abordai à Calais et je
comptais sur un grand plaisir en revoyant ce beau pays de France que j'avais
tant regretté. Mes sensations furent tout autres que celles que j'attendais.
Les premiers hommes que j'aperçus sur la rive portaient l'uniforme prussien
[...]. En approchant de Paris, les Allemands, les Russes, les Cosaques, les
Bashkirs s'offraient à mes yeux de toutes parts : ils étaient
campés autour de l'église Saint-Denis, où la cendre des
rois de France repose [...]. Voir Paris occupé par eux, les Tuileries,
le Louvre gardés par des troupes venues des confins de l'Asie, à
qui notre langue, notre histoire, nos grands hommes étaient moins connus
que le dernier Kan des Tartares, c'était une douleur insupportable ».
Elle s'exprimait là comme Chateaubriand, dans la page magnifique où,
parlant de Waterloo dont il disait avoir entendu le canon, il écrivait
: « Bien qu'un succès de Napoléon m'ouvrît un exil
éternel, la nature l'emportait dans ce moment dans mon coeur : mes voeux
étaient pour l'oppresseur de la France, s'il devait, en sauvant notre
honneur, nous arracher à la domination étrangère ».
Par un mouvement d'idées semblable, Madame de Staël avait écrit,
après le retour de l'île d'Elbe : « C'en est fait de la liberté
si Bonaparte triomphe et de l'indépendance nationale s'il succombe ».
Le « dear Francis » et Madame de Staël étaient des caractères
de même trempe.
En publiant les lettres de Madame de Staël à Wellington, dans l'excellent
petit livre qu'il a consacré à leurs rapports et que je viens
de me procurer le délicat plaisir de relire, et aussi dans la conférence
qu'il a prononcée à Strasbourg, il y a un an sur Madame de Staël
et la politique européenne de 1813 à 1815, Victor de Pange a réuni
toute une série de textes qui confirment la noble attitude de son ancêtre.
Si, le 8 août 1815, celle-ci félicite de sa victoire le «
Duc de Fer » qu'elle avait rencontré quelques mois plus tôt
à Paris, c'est pour lui recommander aussitôt chaleureusement de
ne pas « humilier vingt-quatre millions de Français » et
pour souhaiter « la prompte fin des maux de la France ». Le 21 février
1816, elle insiste, de Pise, auprès de Wellington, pour qu'il hâte
l'évacuation de la France : « Mon cœur vraiment français
ne peut pas supporter la présence des troupes étrangères.
Représentez-vous des Français campés dans Hyde Park ».
Dans toutes ses lettres au vainqueur de Napoléon, elle s'exprime en pure
Française et ne cesse de lui parler de la France comme de son
pays, son « malheureux pays », « la France est mon
pays ». Le 1er décembre 1816, elle lui déclare : «
Je suis française, fille de l'homme qui a le plus aimé la France
et le sort de la Pologne me fait horreur pour mon pays ». Dans
le même temps, rencontrant Canning dans un salon parisien, elle ne craignit
pas de lui dire, avec véhémence : « Les puissances alliées
ayant promis de ne faire la guerre qu'à Bonaparte, il était
injuste de nous traiter comme il a traité la Prusse après
la bataille d'Iéna ».
Quel était donc, à la même époque - la comparaison
est édifiante - le langage qu'employait, envers Wellington, l'ancien
vice-grand-électeur, grand chambellan, prince souverain de Bénévent
et ministre de Napoléon qui l'avait comblé d'honneur et de richesse
?
Dans sa correspondance, on ne découvre point la moindre trace du regret
qu'auraient dû lui inspirer, fût-ce par une simple réaction
d'humanité, les lourdes pertes de l'armée française. Il
ne sait en parler qu'avec une choquante désinvolture. Pas une réserve
non plus, qu'il eût été élémentaire qu'il
éprouvât pour les lendemains de l'invasion sur le sort qu'attendait
la France, sur les ambitions alliées ! Pas la plus légère
trace d'émotion patriotique !
Son enthousiasme pour Wellington qu'il qualifie de « notre (sic)
grand, admirable duc », est dithyrambique et sans réserve. Il éclate
dans les lettres qu'il écrivait à la duchesse de Courlande sur
la route qui le menait de Mons à Paris. Ecoutez plutôt : «
La bataille de Leipzig n'est rien auprès de celle du 18. Le champ de
bataille est couvert de morts. Sur dix-sept personnes qui étaient autour
de l'admirable duc de Wellington, treize ont été tuées
ou blessées (pas question des pertes françaises !). Il a battu
par talent, par ténacité, par génie, car il a fait des
manoeuvres nouvelles » (ce qui était faux) (lettres des 23 et 26
juin). Quelques jours plus tard (3 juillet), il renchérit : « Wellington
a fait seul les affaires de tout le monde. C'est un homme admirable. Son caractère
est beau, simple, et il est sur le champ de bataille une espèce de dieu
».
Le grand seigneur sceptique et corrompu ne voyait, lui, dans la victoire des
Alliés, que de nouvelles perspectives de carrière, avec la satisfaction
de sa rancune contre Napoléon. Il allait d'ailleurs recevoir tout de
suite la récompense de sa nouvelle palinodie. L'influence de Wellington
sur Louis XVIII lui assura la présidence du Conseil. Plus tard, beaucoup
plus tard, alors qu'ambassadeur de Louis-Philippe à Londres, il était
attaqué, à la Chambre Haute, par Lord Goderich, Lord Wellington,
ancien Premier Ministre et chef de l'opposition, le paya à nouveau en
n'hésitant pas à lui donner ce certificat : « Jamais le
caractère public et privé d'un homme n'a été autant
travesti que l'a été le caractère public et privé
de ce personnage ».
En adulant, au lendemain de Waterloo, le « Duc de Fer », Talleyrand
avait fait un excellent placement.
Dans une page destinée d'abord à être insérée
dans De l'Allemagne, Madame de Staël a tracé un portrait
de ce qu'aurait dû être celui que, toute sa vie, elle aspira, en
vain, à rencontrer pour se lier totalement à lui - « ce
héros, qu'elle ne rencontrera jamais », comme l'a écrit
Madame de Pange.
Pour elle, « ce héros », devait posséder une «
générosité sans mélange de considérations
humaines », se sentir « toujours attiré par le malheur »,
faire preuve d'« une délicatesse qui épargnât toutes
les peines à la femme la plus sensible », « une bravoure
intrépide réunie à la plus timide inquiétude pour
ce qu'on aime », « une soumission au devoir qui garantit l'indépendance
envers les autorités de la terre », « l'audace contre le
danger », « une sorte d'indifférence pour toutes les prospérités
de la vie » ; il devait enfin, antithèse de l'un des aphorismes
les plus cyniques - et les plus célèbres de notre personnage -
voir « si l'on ne souille pas la parole en s'en servant pour dénaturer
ce qui est juste et vrai ».
Même abrégé comme je suis contraint de le faire, ce texte
- portrait si l'on peut dire d'un anti-Talleyrand -, donne la mesure tout à
la fois de ce que fut le constant idéal de Madame de Staël et des
désillusions, des déceptions parfois cruelles, que lui infligea
Talleyrand. Elles étaient inévitables tels qu'ils étaient
elle et lui.