Metternich

deuxième partie

Romantisme et Diplomatie

Maurice Paléologue

Le congrès de Vienne et les traités de 1815 consacrent la victoire de l'Europe sur la puissance napoléonienne, ou plutôt sur le programme d'expansion française que les hommes de la Révolution avaient conçu dès 1792, qui était bientôt devenu pour eux un dogme national, et que Napoléon leur avait emprunté finalement pour l'accommoder à ses rêves gigantesques.
De cette victoire, un grand éclat rejaillit sur Metternich.

D'abord, on lui prodigue les titres, les honneurs et les donations. Elevé à la dignité.de prince, autorisé à insérer les armes d'Autriche-Lorraine dans ses armoiries familiales, créé duc au royaume de Naples et grand d'Espagne de première classe, nommé enfin chancelier de l'Empire, il est désormais l'homme d'État le plus illustre, le plus influent, le plus redouté du monde européen. Sous le nom de François Ier, c'est lui véritablement qui règne en Autriche, ne laissant au petit-fils de Marie-Thérèse que le rôle et l'aspect d'un automate couronné.

Dès le lendemain de Waterloo, il a entrevu, pour l'ère nouvelle qui s'ouvre, un grand système de politique générale, qu'il appliquera ensuite, avec autant de persévérance que d'habileté jusqu'à la fin de son règne, lequel ne durera pas moins de trente-trois ans.
Ce système porte si profondément sa marque personnelle que l'histoire y attachera son nom; il se résume dans une formule simple : la paix extérieure entre les nations par l'équilibre des puissances et l'union des couronnes, - la paix intérieure au sein des États par la coalition des forces conservatrices et la solidarité des gouvernements légitimes. Ce n'est rien de moins qu'une conception organique et transcendante des sociétés humaines, une Welt-anschauung, analogue à ce que fut la théocratie chrétienne du moyen-âge, la tutelle religieuse des peuples dans l'unité catholique du monde féodal.

Au point de vue extérieur, le système est sage en théorie et s'est révélé pleinement efficace dans la pratique. Si la constellation européenne, créée en 1815, est un triste spectacle pour la France, il faut toutefois reconnaître que la diplomatie du chancelier autrichien a procuré à l'Europe quarante années de repos et de stabilité. Dans cette phase culminante de sa carrière, Metternich apparaît comme l'âme de la Sainte-Alliance, l'oracle des vues providentielles sur les affaires humaines, le défenseur des saines traditions, l'adversaire de toutes les entreprises belliqueuses, le lien de toutes les actions communes, le médiateur et l'arbitre de tous les litiges internationaux.

Considéré au contraire dans le domaine de la politique intérieure, le système n'est qu'un majestueux sophisme, qui n'a pu se prolonger qu'au prix d'expédients continuels et qui se terminera piteusement. Il ne conçoit en effet la vie normale des peuples que dans la soumission, le silence et l'immobilité; il a pour principe unique l'absolutisme, pour instrument unique la haute police, pour objet unique l'étouffement de toute pensée libre et de toute innovation. Or, le changement est la loi universelle de la nature; jamais l'horloge du monde ne s'arrête, et l'humanité n'existe qu'à la condition de se transformer sans cesse. Malgré sa vive intelligence, Metternich n'aperçoit pas cette vérité supérieure. Autour de lui, des idées et des passions nouvelles, des sentiments et des appétits nouveaux fermentent de toute part. Dans tous les pays, la houle démocratique monte et s'avance irrésistiblement. Il ne méconnaît certes pas l'importance du phénomène, puisque, dès 1830, il écrit à son ami Nesselrode : « Ma pensée la plus secrète est que la vieille Europe est au commencement de la fin. » Mais il n'imagine pas d'autre remède que l'intransigeance hautaine et la répression impitoyable. Il aime à répéter, de sa voix calme : « Je suis le rocher de l'ordre. »

Sa clairvoyance est d'ailleurs souvent troublée par son grand défaut, qui s'est beaucoup accru avec l'âge, - la vanité. Il s'admire constamment; il se croit infaillible; il déclare que « l'erreur n'a jamais approché de son esprit. » Bien plus, il parle quelquefois de son apostolat messianique parmi les hommes. Cependant, les nuées s'accumulent à tous les coins de l'horizon; les éclairs sillonnent le ciel. Cette fois encore, l'ouragan vient de France. Metternich ne s'en émeut pas outre mesure; car il est assuré que l'Autriche, « cet empire béni du ciel, » échappera aux calamités qu'il prévoit pour tous les autres pays.

Mais tandis qu'il se complaît, d'un ton dégagé, aux belles dissertations de philosophie politique, une révolte éclate à Vienne, le 13 mars 1848, et le renverse en deux heures.
Il est obligé de fuir à travers l'Allemagne insurgée, seul avec sa femme, abandonné de tous, déguisé « comme un malfaiteur, » couchant la nuit dans des bouges, croyant vivre « un songe horrible. » L'ironie du sort ne lui permet de trouver un asile qu'en des pays infectés de libéralisme, en Angleterre, puis en Belgique. Après trois ans et demi d'absence, il rentre dans son palais du Rennweg.

Toute la physionomie de l'Europe est changée. Un Bonaparte règne- en France : il s'est juré d'anéantir l’œuvre de 1815; il commence par venger en Crimée le désastre de 1812, puis il s'attaque à l'Autriche pour l'expulser d'Italie. Sur ces entrefaites, Metternich meurt, au début de sa quatre-vingt-septième année, le 11 juin 1859, dans le court intervalle qui sépare Magenta de Solférino. Sept ans plus tard, il aurait vu pis encore : il aurait vu la puissance autrichienne s'effondrer à Sadowa, l'hégémonie prussienne s'établir en Allemagne, la gloire antique des Habsbourg s’éclipser devant l’astre montant des Hohenzollern….