TALLEYRAND ET SON ENTOURAGE A LA SUITE DE LA GRANDE ARMEE (1806-1807)
SOUVENIRS D'UN DANOIS AU SERVICE DE LA FRANCE, (extraits)

Deuxième partie

Source : Gallica

Peter Andreas Heiberg
Traduit par E.G Ledos

 

...première partie

Un jour je me trouvai à table à côté du ministre saxon des Affaires étrangères, le comte Bose(1) . Une fois, au milieu du repas, il se mit, à ma stupéfaction, à me parler en suédois. Je ne sais comment il avait pu savoir que j'étais originaire d'un des royaumes scandinaves. Il m'expliqua ce phénomène en me disant que, dans sa jeunesse, il avait été envoyé saxon à la cour de Suède et qu'il en avait appris la langue.


Ce comte Bose était un homme de soixante-quatorze ans, sinon plus. Bonaparte, lui-même dans la force de l'âge, n'aimait point à s'entourer, pour s'occuper des affaires de l'État, de vieillards qui ne pouvaient avoir l'activité réclamée par les circonstances; et en cela certes il n'avait pas tort. Comme il avait beaucoup d'amitié pour l'électeur de Saxe - il n'était pas encore roi, il ne le devint que quelques mois plus tard, en décembre 1806(2) - il lui fit représenter qu'un homme de l'âge du comte Bose ne convenait pas dans un poste aussi actif que celui de ministre des Affaires étrangères.

L'électeur, empressé à céder à l'empereur des Français dans toute la mesure du possible, donna au comte Bose un congé honorable avec une pension et nomma en sa place comme ministre des Affaires étrangères, un homme qui n'avait que soixante-dix ans, mais qui était sujet à des attaques d'épilepsie. Il n'agit pas ainsi par un mauvais vouloir contre le souverain français. La vraie raison en est dans l'ordre sévère introduit par l'électeur de Saxe, ordre qui en toute chose touche à la pédanterie. Il n'était pas un habitant de Dresde qui ne sût avec précision tout ce que faisait l’électeur à chaque heure du jour; à quel jour et à quelle heure il allait à sa résidence d'été de Pilniak, à quel jour et à quelle heure il en revenait, sans que le temps pût jamais interrompre l'ordre une fois établi. Mais cet ordre n'en fut pas moins interrompu plus tard à diverses reprises, par l'entrevue d'Erfurt, puis par les deux visites de Napoléon à Dresde. Je suis convaincu que ces niaiseries, insignifiantes pour toute autre personne, n'en ont pas moins été ce qui lui a été le plus désagréable dans ses rapports avec Napoléon.


Combien d'ailleurs ce prince était aimé et respecté de la plupart de ses sujets, j’ai appris à le connaître dès mon premier voyage dans les États saxons. Tout ceux à qui j'en parlais étaient unanimes à le louer sous tous les rapports ; c'est tout au plus s'ils trouvaient en général un point à blâmer ou plutôt à regretter chez lui. Et cette plainte, réduite à sa véri¬table valeur, était qu'il payait ses dettes. Voici l'affaire : au début de chaque année, un certain nombre d'obligations d'État sortent à une espèce de loterie et le montant en est remboursé. Chacun craignait de voir sortir son numéro, car, disait-on, il est indubitable que notre argent est bien plus en sûreté entre les mains du roi qu'entre celles d'un particulier.


C'est peut-être le lieu de conter une anecdote qui montre combien le génie de Talleyrand est habile à saisir toute occasion qui se présente, quand il a dans l'idée de faire un compliment à un présent ou à un absent. Pendant le séjour de Talleyrand à Varsovie, l'élec¬teur de Saxe, devenu roi, y envoya un de ses aides de camp, le colonel Funck, avec une mission dont l'objet m'est inconnu. Il apportait avec lui, comme cadeau pour le ministre, une caisse contenant dix à douze bouteilles de tokai authentique. Je dis bien authentique, ce vin n'étant jamais mis dans le commerce, mais étant exclusivement réservé aux caves impériales à Vienne; et l'empereur de temps en temps en fait des cadeaux à d'autres princes d'Europe. Le colonel Funk fut invité à dîner et, à la fin du repas, on servit au dessert une ou deux bouteilles de ce vin. En versant ce nectar, le ministre toucha le fond de la bouteille et remarqua qu'il était plat, au lieu que d'autres bouteilles ont un creux qui remonte à l'intérieur et diminue d'autant le contenu. Talleyrand en prit occasion de faire un compliment au roi de Saxe : « Savez-vous bien, M. le colonel Funk, dit-il, que vos bouteilles sont de bonne foi à l'égal de votre roi? »


Le ministre m'avait plusieurs fois parlé de l'acteur Iffland, en expri¬mant le désir de le voir, pas au théâtre, mais en particulier. Il me chargea de l'inviter à dîner un jour où le spectacle ne réclamerait pas sa présence; je le fis, Iffland désigna le jour lui-même; mais j'oubliai malheureuse¬ment de lui dire de venir en simple vêtement de ville. Cet oubli eut pour conséquence qu'il vint en habit, comme s'il devait jouer un rôle au théâtre, en cérémonie, rapière au côté et chapeau bas sous le bras. Comme cela d'ailleurs lui allait fort mal, il fit un drôle de figure dans la société et il me sembla que lui-même en avait le sentiment. Cela m'affligea et je lui présentai des excuses qu'il accueillit avec bienveillance. Que le ministre ait témoigné une politesse particulière à l'acteur, c'est ce que je n'ai guère besoin d'assurer. Sa politesse prévenante et délicate est chose trop uni¬versellement connue pour qu'on puisse douter qu'Iffland ait été reçu avec toute la considération possible. Je ne crois pas d'ailleurs que l'entrevue ait répondu aux espérances que, de l'un et l'autre côté peut-être, ils avaient conçues.

La grande armée française s'était dirigée sur la Pologne, ne laissant derrière elle que les quelques troupes nécessaires pour occuper les pays conquis et pour assurer, en cas de besoin, la retraite de l'armée. Le ministre avait ordre de suivre le quartier général d'aussi près que possible, sans s'exposer au danger.


Nous quittâmes Berlin au commencement de décembre pour gagner la Pologne par Francfort-sur-l'Oder. Posen fut la première ville polonaise où nous nous arrêtâmes quelque peu. Nous y demeurâmes huit ou dix jours, jusqu'au moment où nous reçûmes avis que l'armée française était en possession sûre et paisible de la capitale.
Le décret de Berlin, ci-dessus mentionné, était un manifeste de guerre si violent contre la Grande-Bretagne, que le gouvernement de ce pays avait donné ordre à ses ambassadeurs et agents de quitter toutes les cours et résidences dont les souverains étaient en relations d'alliance ou d'amitié avec l'empereur des Français. Cette raison avait obligé l'ambassadeur anglais en Saxe à quitter Dresde. M. Dumoustier, dont j'ai déjà parlé, à l'époque chargé d'affaires de la France en Saxe, désireux de témoi¬gner son zèle sans bornes au service de l'empereur Napoléon, s'était permis, aussitôt le départ de l'ambassadeur anglais, de fouiller son hôtel, et cette perquisition avait fait trouver un tas de vieux papiers poussiéreux que l'ambassadeur n'avait pas jugé bon d'emporter avec lui. Dumoustier prit possession de ces papiers, les mit dans une caisse et les apporta à Posen comme un objet précieux, pour les remettre aux mains de Talleyrand, qui à son tour me les livra pour les examiner et pour faire en cas de besoin un rapport. Je n'y trouvai rien absolument qui pût avoir le moindre intérêt. Pour ne point revenir cependant devant le ministre les mains absolument vides, je choisis un projet de dépêche de l'ambassadeur au ministère anglais, où il s'exprimait dans les termes suivants : « Ces jours-ci est arrivé le nouveau chargé d'affaires français, Dumoustier, auparavant secrétaire de légation. C'est encore, ce qui est cependant difficile, un plus grand fat que son prédécesseur. » Je vins avec cet extrait chez le ministre, chez qui justement se trouvait Dumoustier. Je l'assurai que je n'avais absolument rien trouvé dans ces papiers qui pût fournir la matière d'un extrait, bien que j'eusse cueilli cette petite note, d'ailleurs à mon avis tout à fait insignifiante. Après avoir lu cet extrait, Talleyrand le plia, le mit sur la table à côté de lui et dit en souriant : « Vous appelez cela insignifiant, cependant ce n'est pas dépourvu d'importance. » Dumoustier reçut ordre de rejoindre son poste. A-t-il reçu en outre une réprimande pour avoir gaspillé inutilement des frais de voyage, je ne le sais pas.


Dans le court temps que nous passâmes à Posen, il y arriva deux envoyés orientaux, à destination de Paris, l'un turc, l'autre persan. Ce dernier était un très bel homme 1. Le jour qu'il dîna chez le ministre, on avait mis devant son couvert une carafe avec de la limonade, sa religion, pensait-on, lui défendant de boire du vin. Pendant le dîner, il demanda à son interprète, M. Outrey , qui était assis à côté de lui, un verre de vinaigre. On lui apporta le verre et il le vida d'un seul trait, mais au même instant il le rejeta comme une baleine par le nez et par la bouche et je crois même par les yeux. L'on ne s'était pas figuré qu'il voulût boire ce vinaigre et l'on n'avait pas jugé utile de le prévenir que c'était du vinaigre particulièrement fort, connu à Paris sous le nom de vinaigre de maille. Je lui faisais justement vis-à-vis à table et reçu tant sur mon visage que sur mon assiette quelques éclaboussures de sa violente éjacu¬lation. Tout d'abord il crut qu'on l'avait voulu empoisonner; mais il finit par se rassurer et rit lui-même de l'aventure. Il s'appelait Mirza Rhiza Khan; son extérieur était agréable et à la mode orientale. Quant à l'ambassadeur turc je n'ai rien à en dire : c'était un vrai Turc et plus semblable à un boeuf qu'à un homme.


Il vint enfin un courrier de Varsovie qui nous assura que le calme régnait dans la ville et sur la route; nous pliâmes bagage et nous mimes en voyage.
En Pologne, les chemins, partout où je me suis trouvé, étaient extrêmement mauvais ; et comme il n'avait pas encore gelé, qu'il était, au contraire, tombé de fortes pluies, ils étaient par endroits presque défoncés. Les chevaux étaient petits, faibles, affamés et si harassés par les courses perpétuelles, qu'un attelage d'escargots n'aurait guère été plus mauvais. Le ministre avait choisi pour sa personne, ses trois secré¬taires de la main et ses domestiques les plus nécessaires, la voiture la plus légère, et on lui avait naturellement donné les chevaux les meilleurs, ou du moins les plus passables, en sorte qu'il fut à Varsovie deux jours avant moi et mes trois collègues ci-dessus nommés, qui voyagions dans un grand chariot lourd et lourdement chargé.

Les hôtelleries, le long des routes, étaient mauvaises à l'égal des chemins, malpropres et pleines d'insectes répugnants. Comme aliments on ne pouvait nulle part obtenir rien de passable. C'est un proverbe commun que si dans une auberge de village on demande du vin, la réponse est : Nous n'en avons point. Désire-t-on de l'huile, même réponse. Veut-on de l'eau-de-vie, c'est encore le refrain : Nous n'en avons point. Réclamez de l'eau, aussitôt l'on vous dit : A l'instant; et l'on court puiser une eau bourbeuse dans un vase malpropre. L'on est donc obligé non seulement d'apporter ses provisions avec soi, mais de voyager de nuit, ce qui n'est pas commode, surtout en hiver. Il arriva une nuit que notre voiture s'arrêta dans une ornière d'où nos huit chevaux maigres, harassés, affamés ne furent pas en état de la retirer, en dépit des innombrables coups de fouet qui pleuvaient sans discontinuer sur les pauvres bêtes; et par surcroît de malheur, chaque effort des chevaux faisait rompre les traits, ce dont il ne faut pas s'étonner, leur épaisseur ne dépassant guère celle d'une faucille ordinaire. Après de longs et vains efforts, nous prîmes enfin la résolution d'envoyer un des postillon¬s chez le plus prochain starost (noble ayant reçu en fief des biens de la couronne) pour demander assistance; nous l'obtînmes en effet et le starost vint lui-même avec deux ou trois paires de boeufs solides, qui sans grande peine nous tirèrent de l'ornière où nous étions demeurés trois à quatre heures sans pouvoir sortir de la voiture, tant la boue était profonde.

Pendant que nous étions ainsi dans la voiture, tout aux aguets, il m'arriva plus d'une fois de regretter que nous n'eussions pas comme compagnon de voyage l'amiral suédois Tersmeden , connu pour sa force extraordinaire. J'ai entendu raconter sur son compte l'anecdote suivante. Il se promenait un jour à la campagne dans la contrée qu'il habitait, quand il vit une voiture de paysan, attelée de deux méchants chevaux, presque enfoncée dans une ornière, sans que les pauvres bêtes fussent en état de la remuer. L'amiral en eut pitié et plus encore peut-être du paysan. Il détacha les chevaux de la voiture et, en témoignage de son profond mépris, il leur lança un coup de pied au derrière, puis saisissant le timon de la voiture, il la tira de l'ornière à lui seul.

J'ai eu l'occasion de faire une remarque singulière sur les paysans polonais. J'ai rencontré parmi eux beaucoup de têtes et de visages remar¬quables par une beauté et une douceur peu communes; et je crois qu'un peintre désireux de peindre une tête de Christ ne ferait pas mal de choisir son modèle parmi les paysans polonais. La résignation, la sou¬mission au destin, est, avec la douceur, le trait qui m'a frappé dans ces visages plus allongés que ronds, et couronnés d'une blonde chevelure; quelques-uns se sont si fortement imprimés dans ma mémoire, qu'après plus de vingt ans ils se détachent pleins de vie devant mon imagination. L'esclavage du paysan polonais, qui pendant une suite de siècles est demeuré chez lui comme un état naturel et a marqué tout son être de son empreinte, cette condition malheureuse, mais passée en habitude, a-t-elle à la longue donné à son visage ce caractère si marqué, c'est sur quoi je ne me hasarderai pas à formuler une opinion; mais si c'était là l'effet d'un pur hasard, je me demanderais comment il se fait que ni la nature ni même la condition de l'esclavage n'ont pas donné ailleurs au paysan la même beauté caractéristique. Je n'ai pas besoin de remarquer que ce trait caractéristique n'est pas absolument général et qu'il comporte une foule d'exceptions; il n'en est pas moins vrai que dans aucun autre des pays que j'ai visités et dont j'ai comparé le peuple au peuple polonais, je n'ai été à même de rien trouver d'aussi beau ou d'analogue.
Nous arrivâmes enfin à Varsovie, quelques jours avant Noël et nous descendîmes à l'hôtel préparé pour le ministre, dans la grande et belle propriété qui avait appartenu à un riche et fameux banquier, Tepper, assassiné en 1794 sur sa porte où il prenait le frais un soir.

L'aspect de Varsovie est celui d'une ville asiatique plutôt qu'euro¬péenne; de grands palais et de belles constructions y côtoyaient dans un désordre lyrique les plus misérables cabanes. Il s'y trouve cependant une ou deux rues larges et belles, une ou deux places ornées de beaux bâtiments qui ne dépareraient pas quelque autre ville d'Europe. Une chose essentielle manque ou du moins manquait à l'époque : c'est l'éclairage des rues. Pas de lanterne au coin des rues : on voit le soir, et assez avant dans la nuit, courir çà et là des gamins avec des lanternes à main qui offrent leur service, contre un modeste salaire, à qui veut se faire éclairer pour revenir chez soi. Il advint une fois, pendant mon séjour à Varsovie, que deux officiers, Polonais l'un et l'autre, ayant une querelle qui ne pouvait se terminer que par un duel, se rencontrèrent dans une rue écartée et payèrent un de ces gamins pour les éclairer tandis qu'ils se battaient.
C'est ici que commence proprement la période la plus intéressante de ma carrière politique hors de ma patrie et je veux m'efforcer de la rendre aussi plaisante que possible à mes lecteurs. Mais je dois préalablement les prier de bien remarquer que ce n'est pas mon dessein de leur décou¬vrir des secrets d'État, dont d'ailleurs je ne connais pas grand chose, ou de leur raconter des faits politiques que des centaines d'autres récits ont mis sous les yeux du public, sauf dans les cas où ma connaissance des choses me met en mesure de rectifier des relations inexactes, comme j'en ai donné un exemple ci-dessus, ou quand je puis ajouter un détail généralement inconnu. Mon objet est tout autre. Ayant eu la chance de voir et de coudoyer une foule d'hommes plus ou moins, célèbres ou connus, qui tous ont joué un rôle plus ou moins important sous le règne de l'empereur Napoléon, je veux chercher à caractériser chacun d'eux en rapportant une ou des anecdotes qui aident à crayonner leur portrait moral, comme le peintre fait leur portrait physique. Mais je commencerai par donner au lecteur un bref aperçu du mode de vie et de l'organisation intérieure dans la maison où nous passâmes plusieurs mois.

Le ministre avait, tous les jours sans exception, à sa table au moins vingt convives; une foule d'ambassadeurs et d'autres personnages distin¬gués rassemblés à Varsovie des divers points de l'Europe étaient souvent invités. Quelques-uns avaient même reçu l'invitation, une fois pour toutes, de venir quand ça leur plairait; le ministre lui-même, si je ne me trompe, ne dîna pas une fois hors de chez lui. Il emmenait avec lui son cuisinier; et ce fut sans doute l'homme qui gagna le plus à ce voyage.

Chaque matin, à une heure déterminée, nous nous réunissions dans la chambre à coucher du ministre, pendant que son valet de chambre le peignait et achevait sa toilette. L'objet de cette réunion était de prendre ses ordres pour le travail à exécuter et aussi, quand il n'y avait rien d'important, de tuer le temps, comme on dit, en causant de choses et d'autres, rarement importantes, mais toujours agréables; car le ministre n'aimait pas être seul et voulait toujours avoir près de lui quelqu'un avec qui il pût converser. Dans une de ces occasions, il me demanda si j'avais lu les dernières feuilles anglaises arrivées et si elles ne contenaient aucune nouvelle remarquable. Rien, lui répondis-je, si ce n'est que le roi a nommé un nouveau ministre des Affaires étrangères et qu'il s'appelle George Canning. Il me demanda alors mon opinion sur ce personnage; à quoi je répondis que je n'en pouvais avoir aucune, n'ayant aucune notion de sa situation ou de sa conduite antérieures. « Eh! bien, moi, répliqua le ministre, je le connais et je vous assure que c'est un homme doué des talents les plus remarquables. » Ce qui prouve que Talleyrand n'appartenait pas à cette classe de grands hommes qui se croient, du côté des connaissances et des talents, privilégiés avant tous les autres.

Notre société s'était augmentée des deux secrétaires de légation à la cour de Prusse, Caillard et Lajard, qui avaient dû quitter Berlin, à l'explosion de la guerre. Le secrétaire de la main du ministre, qui avait dans ses attributions la direction de la caisse, ayant eu besoin de retourner à Paris pour affaires de famille, M. Caillard prit l'administration de la caisse et du département financier. Un matin que la conversation suivait son cours, Caillard entra, ayant en mains un grand papier déployé et avec un air de possédé : « Dieu vous garde dit le ministre, que vous prend-il donc? Vos cheveux, toujours si bien frisés, se dressent aujour¬d'hui deux fois trop haut. - Votre cuisinier, répondit Caillard, est un voleur sans pudeur ou il se laisse honteusement mener par le bout du nez par le Juif. Voici son compte pour la semaine dernière; il est si impudemment enflé que je n'ai pu ni voulu le régler sans autorisation. » Le ministre prit le compte, y jeta un rapide coup d'oeil et dit à Caillard « Savez-vous ce que vous avez à faire? » - La réponse fut : « Non », et le ministre s'expliqua d'un seul mot : « Payez ! » - « Mais, mon Dieu! répliqua Caillard, c'est une imposture manifeste ». - « Peut-être bien, reprit Talleyrand, mais laissez-moi vous expliquer l'affaire. Je pourrais bien faire venir Chevalier - c'était le nom du cuisinier - et lui dire Vous me trompez. Voici un chapon compté à neuf francs et pour lequel vous n'avez sûrement pas payé plus de six francs. Chevalier ôterait son bonnet de coton, s'inclinerait et répondrait : C'est vrai, mais cela ne se reproduira plus. Mais qu'arriverait-il? Le lendemain il nous servirait un chapon maigre, qu'il compterait six francs, et qu'il aurait eu pour trois. Qu'y aurions-nous gagné? M. Caillard, nous aurions un mauvais repas, et le voleur n'y perdrait pas un centime. » Tous les assistants éclatèrent de rire; et le trésorier s'en alla régler le compte; mais je suis sûr qu'il a largement étrillé le cuisinier et que celui-ci a dû rire dans sa barbe; car je sais bien que, dans les dix mois que dura la campagne, il a envoyé vingt mille francs à Paris et que peu après son retour il s'est acheté une maison, petite, mais propre et gentille. On pourrait appliquer à ce cuisi¬nier ce que j'ai entendu raconter d'un directeur des mines de cuivre de Roeraas en Norvège. Après quelques années d'administration, il se fit construire une jolie maison et il fit mettre sur le portail cette inscription : Une aide m'est venue du Seigneur. A quoi un loustic trouva l'occasion d'ajouter une nuit : Et aussi de l'administration des mines.

L'on dira peut-être que cette anecdote est de petit ou de nul intérêt; mais je n'ai point promis des récits d'une importance particulière, et j'ai déjà dit que mon intention était de caractériser par de simples anecdotes les personnages avec lesquels je me suis trouvé en contact. Et si je ne me trompe, cette anecdote de cuisinier n'est pas hors de propos, servant à caractériser bien des grands hommes (Talleyrand est du nombre) qui estiment qu'il est de l'essence d'un grand homme de se laisser gruger et tromper par ses domestiques. Il est encore à ma connaissance que Tal¬leyrand, qui à Paris avait toujours une vingtaine de chevaux dans son écurie, fut plus d'une fois obligé de louer, chez un loueur de chevaux, un équipage à quatre chevaux pour se faire conduire à Saint-Cloud, parce que son cocher ne pouvait trouver quatre chevaux frais et sains pour aller en course. Je prierai le lecteur de remarquer que si je ne désigne ce person¬nage que sous son titre de ministre ou par son nom de famille, c'est qu'il n'avait pas alors d'autre titre ; ce n'est qu'après la paix de Tilsit qu'il reçut celui de prince de Bénévent(3), avec des armes représentant un sanglier noir avec une bande blanche en travers du corps , ce qu'il regarda comme une satire de Napoléon allusive à son état ecclésiastique antérieur. Il y a longtemps qu'il a mis de côté ces armoiries(4) pour reprendre le vieil écusson de sa famille.


1 Bose (Friedrich-Wilhelm-August-Carl von), 9 janvier 1753-9 septembre 1809. Il représenta la Suède à Stockholm de 1777 à 1786, puis devint maréchal de la cour à Dresde. Il s'est produit ici dans les souvenirs de Heiberg une confusion qui lui a fait commettre une erreur grossière. Au moment de la bataille d'Iéna, le ministre des Affaires étrangères en Saxe était Johann-Adolf Loss, 1er février 1731-15 mars 1811, qui après avoir rempli les fonctions d'ambassadeur à Versailles (1774), puis de ministre de l’Intérieur (1777), avait pris en 1790 la direction des Affaires étrangères. On sait comment une dépêche de l’ambassadeur anglais Wynn, tombée entre les mains de Napoléon, pendant que Bose négociait précisément avec lui, en révélant une conversation de Loss fort peu favorable aux Français, indigna l'Empereur et conduisit l’électeur de Saxe à renvoyer son ministre brutalement et sans pension. Et c'est Bose justement, plus jeune que lui de vingt-deux ans, qui lui succéda, sur la suggestion même de Napoléon. Voir notamment sur cet épisode : André Bonnefons, Un allié de Napoléon : Frédéric-Auguste (Paris, Perrin, in-8), p. 186 et suiv.

2 C'est le 11 décembre 1806 que l'électeur de Saxe Fréderic-Auguste (23 décem­bre 1750-5 mai 1827), changea son titre d'Electeur en celui de roi de Saxe.

3 En réalité c'est le 5 juin 1806, plus d'un an avant le traité de Tilsit (3-4 juil­let 1807) que Talleyrand a été créé prince de Bénévent.

4 Les armoiries complètes se blasonnent ainsi : porté au -I -de gueules à trois lions rampants, armés et couronnés d'or (armes des Talleyrand-Périgord); au - II - d'or à un sanglier passant de sable, chargé sur le dos d'une housse d'argent; au chef d'azur brochant sur l'écu et chargé d'un aigle d'or, les ailes étendues, empiétant un foudre du même.