La vie des princes d'Espagne à Valençay d'après
les archives
de la Police Générale 1808-1814
Nicole
Gotteri
- Archiviste-paléographe
- Ancien membre de l'École française de Rome
- Docteur en Histoire
- Conservateur en chef honoraire du Patrimoine, chargée
principalement des archives du Consulat et de l'Empire.
- Auteur de nombreux
articles sur la période et de
plusieurs ouvrages, notamment :
- Grands dignitaires
du Premier Empire, 1989.
- Le maréchal
Soult, biographie publiée en 1991 et entièrement refondue en 2000. Bernard Giovanangeli, éditeur.
- La Police secrète du Premier Empire (7 volumes).
Champion
- La campagne de Suisse en 1799."Le choc
des géants". Bernard Giovanangeli éditeur,
2003.
Conférence
donnée par Madame Nicole Gotteri à Valençay
lors de la manifestation organisée, le 17 mai 2003,
à l’occasion du Bicentenaire de l’acquisition du château
de Valençay.
Le 17 mars 1814, le prince de Bénévent écrivait à
sa chère amie, la duchesse de Courlande, mère de Dorothée,
future duchesse de Dino. Il l'informait que les princes d'Espagne avaient
définitivement quitté, le 13 mars, le château de Valençay
qu'ils laissaient d'ailleurs dans un état déplorable. Cette
remarque rappelle les propos de Faget de Baure, rapporteur du conseil contentieux
de la Maison de l'Empereur, sur la nécessaire réfection des
appartements qu'avaient occupés au château de Compiègne
le roi d'Espagne Charles IV et sa suite : « Il y a eu une très
grande dégradation dans la peinture des lambris et la mise en couleur
des planchers et des parquets. Chacun des gens de la suite faisait sa cuisine
dans sa chambre et d'autres établissaient leur pot au feu dans les
corridors ». Ainsi, le principal responsable de l'effondrement de la
France en 1814-1815, l'empereur Napoléon, et celui qui l'inspira sans
cesser de le trahir, l'ancien évêque d'Autun, se retrouvaient-ils,
à des années de distance, débarrassés d'hôtes,
certes encombrants et peu soigneux de leur environnement, mais qu'on n'aurait
cependant jamais dû arracher à leur trône et à
leur pays d'une façon à la fois honteuse et criminelle.
Car si Talleyrand n'est pas directement responsable de ce qu'on appela le
« guet-apens » de Bayonne, du printemps de 1808, il est, contrairement
à ce qu'il a mensongèrement prétendu après la
chute de Napoléon, dans ses Mémoires comme dans ses propos,
l'inspirateur central de l'ouverture de la question d'Espagne qui devait
avoir des conséquences si tragiques pour la France.
Dès l'automne de 1806, en effet, après avoir saisi à
Potsdam les preuves écrites de la trahison de Godoy qui s'apprêtait
à attaquer la France dans le dos dès la première bataille
perdue, Napoléon avait entretenu Talleyrand de l'Espagne ; il continuera
de le faire à Varsovie et à Tilsitt, à l'été
de 1807 et Talleyrand parlera de l'importante affaire, « conséquence
raisonnable de son système » que l'Empereur devrait bientôt
régler. Les témoins de son attitude ne manquent pas : Mme de
Rémusat, à laquelle il faisait part de son désir de
chasser les Bourbons de tous les trônes d'Europe, ce qui, à
l'époque, était le dessein d'un Talleyrand étroitement
impliqué dans l'exécution du duc d'Enghien ; Savary, futur
ministre de la Police générale, mais aussi Pasquier, Méneval,
le duc de Broglie, abondent dans le même sens. Et si le prince de Bénévent
s'employa habilement à faire disparaître dans le chaos de 1814,
toutes les lettres qu'il adressa à Napoléon sur ce sujet, il
reste cependant quelques documents qui prouvent que son implication dans
cette sinistre affaire ne fait aucun doute.
En effet, à l'automne de 1807, il est au centre des pourparlers qui,
à Fontainebleau, aboutissent à la conclusion, le 27 octobre,
d'un traité avec l'Espagne, lequel prévoit une intervention
militaire française dans la péninsule ibérique pour
y imposer le système impérial. En même temps qu'une belle
gratification offerte par Godoy, soulagé de s'en être tiré
à bon compte après ses manigances de l'avant Iéna, Talleyrand,
décidément rentré en faveur, reçoit alors les
attributions d'archichancelier d'État que le prince Eugène,
beau-fils de Napoléon et vice-roi d'Italie, titulaire de ces fonctions,
ne peut exercer. Voilà le prince de Bénévent chargé
de la présentation des ambassadeurs et de la conservation des traités,
tâches hautement honorifiques de la diplomatie.
On connaît le scénario véritablement calamiteux de l'entrevue
de Bayonne entre Napoléon et les souverains espagnols. On attira d'abord
les deux clans de la famille royale, celui de Charles IV et celui du prince
Ferdinand. Le 5 mai 1808, fortement ébranlés par la nouvelle
de l'insurrection sanglante du 2, à Madrid, le malheureux roi, la
reine et leur fils s'entredéchirent au cours d'une scène violente
; Ferdinand renonce alors à la couronne d'Espagne ; Charles IV, rentré
dans ses droits, les cède à Napoléon qui accepte aussitôt.
L'empereur des Français était arrivé à ses fins.
Il avait réussi à mettre la main sur l'Espagne, ce qu'il désirait
depuis longtemps, puisque, dés le 27 mars, il avait proposé
le trône de Charles-Quint à son frère Louis, qui avait
d'ailleurs refusé. Dans cette basse et criminelle intrigue, le maître
et le serviteur s'étaient partagé les rôles. Le prince
de Bénévent s'empressa d'ailleurs de congratuler Napoléon
en termes emphatiques :
« Tout le monde admire ici la marche que les événements
ont prise, marche si heureuse qu'il était impossible d'espérer
davantage. Le vulgaire même se montre bien persuadé que ni celui
qui s'est laissé précipiter du trône, ni celui qui a
tenté de s'y asseoir, ne peuvent prétendre maintenant à
y remonter et qu'ils s'en sont exclus l'un par sa faiblesse, l'autre par
sa violence ». (Paris, le 8 mai 1803)
Il s'agissait à présent d'assumer la charge des membres de
la famille royale d'Espagne, Napoléon s'y était engagé.
Le 9 mai, il informe Talleyrand qu'il a décidé d'installer
les princes Ferdinand, Don Carlos, son frère et leur oncle Don Antonio,
frère de Charles IV, au château de Valençay. Le prince
de Bénévent obtempère. Le 18 mai 1808, les princes arrivent
et s'installent en ces lieux qu'ils ne devaient pas quitter pendant près
de six années. Il fallait assurer leur service et leur distraction.
Les instructions de Napoléon à Talleyrand étaient très
claires à ce sujet :
« Le prince des Asturies, l'infant Don Antonio, son oncle,
Don Carlos, son frère, seront mardi à Valençay. Soyez-y
lundi au soir. Mon chambellan Tournon s'y rend en poste, afin de tout préparer
pour les recevoir.
« Faites en sorte qu'ils aient du linge de table et de lit, de la batterie
de cuisine...
« Je désire que ces princes soient reçus sans éclat
extérieur, mais honnêtement et avec intérêt et
que vous fassiez tout ce qui sera possible pour les amuser. Si vous avez
à Valençay un théâtre, et que vous fassiez venir
quelques comédiens, il n'y aura pas de mal.
« Vous pourriez y amener Mme de Talleyrand avec quatre ou cinq femmes.
Si le prince des Asturies s'attachait à quelque jolie femme, cela
n'aurait aucun inconvénient, surtout si on en était sûr...
« Quant à vous, votre mission est assez honorable ; recevoir
chez vous trois illustres personnages pour les amuser est tout à fait
dans le caractère de la nation et dans celui de votre rang ».
(Bayonne, 9 mai 1808)
Il fallait surtout assurer la garde des princes. En effet, l'Espagne s'était
soulevée. Une guerre atroce conduite à la fois par des armées
régulières et le peuple commençait. La capitulation
du général Dupont à Baylen, le 22 juillet 1808, allait
entraîner des mesures de surveillance plus drastiques envers les prisonniers
de Valençay.
A cet égard, le ministre de la Police générale, qui
fut Fouché jusqu'en juin 1810, puis le général Savary,
duc de Rovigo jusqu'en 1814, recevait des rapports circonstanciés
qu'il mettait régulièrement sous les yeux de l'Empereur. Ces
rapports provenaient de divers agents. D'abord du préfet de l'Indre,
Gilles Prouveur de Pont de Grouard qui administra le département de
1804 à 1814. Puis, du préfet du Loir-et-Cher qui fut d'abord
Louis-Antoine Chicoilet de Corbigny auquel succéda en 1811 Beltrame
Cristiani de Ravaran. Mais ce dernier n'était pas sur son territoire
et le ministre de la Police le pria sèchement, à la fin de
1810, de ne plus se mêler de ce qui se passait à Valençay.
Le préfet de l'Indre se rendait régulièrement au château
et recevait lui-même des renseignements des agents qu'il y avait placés.
Le gouverneur du château était naturellement chargé d'informer
le ministre. Cette fonction fut d'abord exercée par Charles Philippe
Alexandre d'Arberg, qui était belge d'origine et chambellan de l'Empereur.
Il conserva son poste jusqu'au début de 1810. Il sera remplacé
par Pierre Berthémy, un des officiers d'ordonnance de l'Empereur,
qui demeura à Valençay une petite année et eut pour
successeur un officier de gendarmerie, le capitaine Reiset. Celui-ci eut
le bonheur de plaire aux princes et, malgré sa nomination de chef
d'escadron et de prévôt en Illyrie à l'automne de 1811,
fut maintenu en place à la demande du préfet.
Assignés à résidence dans cette splendide demeure que
Bonaparte aurait fortement conseillé à Talleyrand d'acheter
pour y recevoir brillamment le corps diplomatique, les princes d'Espagne
y vivaient, servis par une maison dont la composition varia très fréquemment.
Au début, la suite espagnole proprement dite devait compter environ
une cinquantaine de personnes. Le gouverneur d'Arberg en renvoya trente-deux
en Espagne, ne conservant sur place qu'une douzaine d'individus. On regretta
dans le pays tous ces Espagnols qui y faisaient beaucoup de dépenses.
On pourvut à des remplacements partiels ; on choisit souvent des Français
capables de fournir des renseignements. On n'évoquera que quelques
figures d'employés qui se signalèrent à divers titres.
Le marquis de Guadalcazar exerçait les fonctions de chambellan du
prince Ferdinand. Il épousera, en septembre 1808, une demoiselle Godeau
d'Entraigues, membre d'une notable famille du voisinage. Dés le mois
de décembre, pour une raison qu'on ignore, la princesse de Bénévent
exigea que la marquise de Guadalcazar quittât le château, ce
qui contraria fort les princes. En avril 1809, le ménage fit partie
du groupe d'Espagnols envoyés à Auch pour être dirigés
sur l'Espagne. Le marquis devait mourir à Madrid. Deux ans plus tard,
Mme d'Entraigues se vit refuser par le capitaine Reiset l'entrée du
château où elle s'était rendue pour présenter
aux princes son petit-fils, âgé d'un an.
On citera encore le marquis d'Ayerbé qui était à
la fois intendant et chambellan. Il semble disparaître de la scène
du théâtre domestique d'une manière aussi rapide que
discrète pour laisser le premier rôle à Jean d'Amezaga.
Qui était ce personnage dont le nom est si souvent mentionné
dans les rapports de police ? C'était le neveu de Juan de Escoïquiz,
archidiacre et chanoine de Tolède, ancien précepteur et confident
du prince des Asturies, Ferdinand, qui avait joué un rôle important
au cours des événements violents qu'avaient vécus la
famille royale d'Espagne en l'année 1807-1808 et lors des conférences
organisées à Bayonne. Le chanoine séjournera à
Valençay en 1809. Il sera soupçonné de pousser les princes
à s'insurger contre la situation qui leur était faite. Mais
ses manœuvres, s'il y en eut véritablement, tourneront court et il
prendra rapidement congé, ayant été fortement poussé
vers la sortie par son propre neveu, d'Amezaga.
Ce dernier avait le titre de grand écuyer des princes sur lesquels
il eut longtemps de l'influence. Ancien négociant dans son pays, il
avait fait faillite avant d'entrer à leur service; cette nouvelle
situation lui permettait de secourir sa famille, restée en Guipuscoa.
En juillet 1810, Mme d'Amezaga accoucha d'un enfant (qui ne vécut
d'ailleurs pas) que le prince Ferdinand porta sur les fonts baptismaux (Mme
d'Arberg, représentée par la fille aînée de d'Amezaga
fut la marraine). Il s'occupait activement des questions d'intendance et
entretenait de bons rapports avec le préfet du Loir-et-Cher qui lui
avait fourni un secrétaire en la personne de l'officier retiré
d'Anthenac qui ne resta d'ailleurs pas longtemps à son service.
Jean d'Amezaga fut éloigné de Valençay au cours de l'année
1811, sans doute à la fin du printemps. Son discrédit était
alors au plus haut. On évoquera plus loin certaines raisons de son
renvoi. En août de la même année 1811, apparaît
un nouvel intendant dont on ne sait rien, M. Fleury.
Outre des valets de chambre, notamment Moreno, sorte d'homme de confiance
du prince Ferdinand, exerçaient un service à Valençay
deux médecins français, Fournier et Vuillez, ainsi qu'un aumônier,
désigné par l'archevêque de Bourges, l'abbé Gaillard,
qui plaisait beaucoup aux princes. Malheureusement, un ordre de Napoléon
éloignera le médecin Fournier et l'abbé Gaillard à
la fin de 1810, ce qui parut affliger les hôtes forcés du château.
L'humeur des trois princes préoccupait beaucoup la police impériale
qui redoutait de les voir s'abandonner à un état dépressif
qu'elle jugeait dangereux par les éventuelles conséquences
qu'il pouvait entraîner. Cependant, cette existence relativement monotone,
dans un environnement limité, peuplé d'un nombre réduit
de personnes, devait générer des tensions que la moindre contrariété
exacerbait. Aussi, n'est-il pas étonnant de voir surgir d'innombrables
querelles domestiques dont la vis comica masque mal le drame vécu
par celui qui régnera un jour sur l'Espagne, le futur Ferdinand VII.
On essaiera d'évoquer, en partie seulement, cette suite de différends
dans lesquels les questions d'intérêt se mêlent aux petites
intrigues, les soupçons aux calculs, les éclats aux effusions.
Comme cette succession de conflits échappe à toute logique,
on se contentera de suivre un ordre à peu près chronologique.
Dressé à la stricte étiquette espagnole, le prince Ferdinand
se plaignait fréquemment du manque d'égards de certains officiers.
Il n'aimait pas le gouverneur Berthémy auquel il reprochait l'inconvenance
de sa tenue, de ses discours et de ses manières, notamment sa façon
peu discrète de contrôler le courrier, ni l'adjudant du palais
Boutrey qui aurait impudemment déclaré que la place des princes
était dans un cul de basse fosse. Le renvoi de ce dernier était
réclamé et fut obtenu. Berthémy, de son côté,
ne supportait guère l'arrogance de d'Amezaga ; il s'opposa à
plusieurs reprises à ses déplacements qu'il trouvait trop fréquents
; le capitaine de la gendarmerie de l'Indre, lui-même, avait exigé
le départ de l'écuyer-intendant. Ces dissensions de l'été
1810 eurent une certaine ampleur puisqu'on renvoya un maître d'hôtel,
quatre cuisiniers, le secrétaire d'Anthenac. L'abbé Gaillard
lui-même perdit la confiance des princes.
Le 29 août 1810, pour la première fois, mention est faite d'une
scène violente entre le prince Antoine et d'Amezaga. En présence
de ses deux neveux, le prince a traité l'intendant de « Godoy,
prince de la Paix », injure suprême pour désigner un traître.
On ignore la raison de cet éclat. Nouvelle scène, le 21 octobre,
cette fois entre le prince Don Carlos et d'Amezaga qui a protesté
de sa loyauté. Un mois plus tard, une troisième querelle éclate
entre les mêmes protagonistes. Le prince Ferdinand informe alors le
préfet de l'Indre : il a fait des reproches à d'Amezaga sur
son luxe et ses dépenses ; l'intendant a menacé de se retirer
et a demandé un certificat sur sa bonne conduite et sur son congé,
disant qu'il en avait besoin pour l'Empereur qui l'avait placé à
Valençay ; on lui a répondu qu'on ne le renvoyait pas, qu'il
pouvait rester à condition de ne pas prétendre agir en maître
; que des bruits fâcheux couraient en ville sur les fréquentes
visites du gouverneur à Mme d'Amezaga ; celle-ci en parla au gouverneur
; Berthémy s'en prit à d'Amezaga, affirmant qu'il continuerait
d'aller chez lui pour ne pas donner prise aux rumeurs. Mme d'Amezaga, très
piquée, voulait partir. Le prince Ferdinand avouait son embarras au
préfet de ce que leur intendant prétendait avoir des ordres
du gouvernement.
A la suite de ces accusations, d'Amezaga fit porter dans l'appartement du
prince Don Carlos les meubles, bijoux et autres objets qu'il avait achetés
et dont l'acquisition avait été blâmée. Il présenta
ses comptes qui firent apparaître des dépenses exagérées.
Les princes consentirent à oublier le passé et exigèrent
qu'à l'avenir toute dépense fut faite avec leur autorisation.
Malheureusement pour l'intendant, à la suite d'un voyage qu'il fit
à Paris en janvier 1811, la somme mensuelle que les princes recevaient
du gouvernement fut amputée de 36 000 francs. Le prince Ferdinand
s'emporta violemment contre d'Amezaga qu'il accusa d'être à
l'origine de cette réduction, refusant, disait-il bien haut, trop
haut, peut-être, de croire au manque de loyauté de l'Empereur.
Les sautes d'humeur des princes étaient fréquentes, ce
qui n'avait rien d'étrange dans la situation où ils se trouvaient.
L'infant Don Antonio, frère du roi d'Espagne Charles IV, tomba même
assez gravement malade. Corpulent et gros mangeur comme la plupart des Bourbons,
il fut pris dans le cours de l'année 1813 de nombreuses crises de
vomissements accompagnées de fièvre qui donnèrent de
l'inquiétude à ses neveux ; ces derniers firent célébrer
à son intention plusieurs messes à la paroisse et y assistèrent.
Le prince Ferdinand, quant à lui, souffrait de la goutte dont une
crise l'immobilisa quelque temps au printemps de 1812. Il avait déjà
été gravement malade en 1811 et son médecin avait craint
une apoplexie.
Malgré la beauté du cadre, les princes n'appréciaient
guère Valençay. Au début, ils crurent assez longtemps
que leur séjour, « triste et incommode », selon les termes
du prince Ferdinand, n'y serait que temporaire et que l'Empereur leur offrirait
une résidence à Paris ou dans la région parisienne pour
y passer la moitié de l'année. Mais Napoléon se refusait
à rapprocher ses illustres prisonniers des lieux de pouvoir établis
à Paris, Saint-Cloud ou Fontainebleau. Cependant les princes consentaient,
à la rigueur, à rester à Valençay à condition
de pouvoir passer les hivers dans une ville, Châteauroux ou autre.
Ils projetèrent alors d'acheter le château pour la somme de
4 millions. C'était au début de 1810, lorsqu'on parlait d'un
possible mariage du prince Ferdinand avec une fille de Lucien Bonaparte.
Puis les choses évoluèrent rapidement. L'intendant d'Amezaga
entra en rapport avec le préfet du Loir-et-Cher pour l'acquisition
éventuelle de la terre de Ménars, aux environs de Blois. Mais,
malgré de nombreux pourparlers, le projet n'eut aucune suite et sombra
en même temps que le crédit de d'Amezaga. Notons que la terre
de Ménars sera achetée par le maréchal Victor, duc de
Bellune, en 1811.
Talleyrand, qui ne perdait pas de vue ses intérêts, saisit l'occasion
pour proposer aux princes un acte de location du château, en juillet
1811. Mais ces derniers ne voulaient pas d'un bail en forme, car ils ne savaient
pas combien de temps ils résideraient à Valençay, et
préféraient verser une indemnité. L'affaire en resta
là. Ce flou ne les empêchait pas, pour s'occuper, d'entreprendre
des travaux, le prince de Bénévent ayant, pour sa part, fait
suspendre en septembre 1810, ceux qu'il avait entrepris en omettant, d'ailleurs,
de payer les ouvriers !
En 1811, en effet, on signale la construction d'un bassin dans un parterre.
C'est l'occasion d'un différend avec Goulet, l'intendant de Talleyrand,
qui aurait refusé du ciment. La même année, le prince
Ferdinand fait construire une serre dans le jardin et le même Goulet
refuse de livrer le bois vendu à cet effet.
L'année suivante, après l'achat d'une machine pneumatique et
électrique, les princes qui s'amusent à faire des expériences,
entreprennent de faire construire un laboratoire de chimie. D'autres travaux,
dont on ne précise pas la nature, sont en cours ; quinze ouvriers
y sont employés auxquels les princes donnent, par charité,
16 sous par jour au-dessus des salaires d'usage. En 1813, le prince Antoine,
malgré sa maladie, et la situation catastrophique de la France napoléonienne,
décide la formation d'un nouveau jardin.
Dans ce petit monde clos, il fallait bien, en effet, trouver les moyens de
surmonter une mélancolie récurrente en organisant des distractions.
Certes, les princes avaient de la religion et, sans vouloir préjuger
des intentions, cela dut leur être d'un grand secours. Cette ferveur,
toute espagnole, inséparable de l'éclat extérieur du
culte, devait faire ricaner des geôliers français qui avaient
perdu tout sens du sacré. Et parce que cela faisait partie de leur
identité propre, ces princes catholiques intégraient leurs
exercices de piété dans le déroulement de leur vie.
Ils eurent un aumônier, parfois deux pour la période pascale.
En 1812, le gouverneur du château rapporte qu'ils firent maigre pendant
tout le Carême et passèrent la Semaine Sainte à prier
jour et nuit. Par quelle aberration avait-on alors acheté pour leur
bibliothèque les oeuvres complètes de Voltaire et Rousseau,
auteurs interdits en Espagne avant l'invasion française ? En brûlant
ces livres de deux auteurs violemment anti-catholiques, les princes ne se
rendaient nullement ridicules, mais accomplissaient un geste chargé
de sens qui les rétablissait dans leur dignité, entamée
par la maladresse et l'ignorance des fonctionnaires impériaux. La
prise en compte des données représentatives par la recherche
historique depuis plus de vingt ans permet d'évaluer avec plus d'exactitude
la portée réelle d'un tel acte et de mesurer la gravité
des erreurs de Napoléon et de son administration.
Diverses occupations venaient rompre l'uniformité d'une existence
confinée. Les promenades à pied ou en voiture, les visites
(par exemple à la forge de Luçay, au château de La Moustière),
les exercices de tir, la chasse pour le prince Antoine, vrai Bourbon à
ce point de vue, l'achat d'armes précieuses (en juin 1811, pour orner
un cabinet, les princes reçoivent deux nécessaires à
pistolets de la fabrique de Versailles, deux fusils faits par Lepage, fournisseur
de Napoléon, et un sabre magnifique destiné au prince Ferdinand).
L'organisation de fêtes leur fournit également des distractions.
Les princes donnèrent, en effet, de très belles fêtes
jusqu'au milieu de l'année 1811. Ils y renoncèrent ensuite
pour des raisons d'économie, du moins en apparence. Le 6 avril 1810,
on fêta le mariage de l'Empereur. Le 15 août de la même
année, eut lieu une pompeuse célébration de la fête
de l'Empereur, avec dîner, illumination et concert. Le 25 août
suivant, ce fut la célébration de la fête de l'Impératrice,
avec salves d'artillerie, parade, grand-messe, banquet, promenade des princes
avec une garde d'honneur, puis spectacle, feu d'artifice et illuminations.
Le 13 juin 1811, une nouvelle fête de deux jours marqua la naissance
du roi de Rome : salves d'artillerie, mariage d'une jeune fille dotée
de 800 fr. par les princes, prise d'armes de la garnison, Te Deum, messe,
banquet, promenades, feux de joie, danses et illuminations ; toute la journée
les princes furent en habits de cérémonie avec le grand cordon
de la Légion d'honneur. On fêtait également leurs anniversaires.
Tout cela se déroulait sous haute surveillance, il ne faut pas l'oublier.
La Police générale se préoccupa toujours de savoir si
les princes étaient informés des divers événements
politiques et militaires de l'Europe et même de l'Amérique espagnole.
Cependant, au moins jusqu'en 1812, il fut difficile d'être renseigné
sur leurs dispositions véritables. Leurs domestiques, qui circulaient
dans le pays, devaient recueillir des nouvelles qu'ils transmettaient sans
doute à leurs maîtres. Mais ces derniers dissimulaient. En 1811,
des bruits coururent sur des tentatives d'enlèvement du prince Ferdinand
; celui-ci offrit de cesser ses promenades si cela portait ombrage. Un changement
s'opéra en 1812, année de graves échecs militaires français
en Espagne, notamment la défaite de Marmont aux Arapiles le 22 juillet
et l'évacuation de l'Andalousie ordonnée par le roi Joseph
en août.
Sans émettre le moindre commentaire, ils parurent préoccupés.
Au mois de décembre, ils témoignèrent leurs regrets
du désastre de Russie. En janvier 1813, était publié
un manifeste du Tsar reconnaissant la légitimité de Ferdinand
VII. La surveillance se renforça à Valençay. Mais la
plus grande tranquillité continuait de régner au château.
Le 14 octobre, on fêta même l'anniversaire du prince Ferdinand
; il y eut cercle et concert. A la fin de l'année, cependant, ils
ne purent dissimuler plus longtemps leur satisfaction de la tournure des
événements.
Dès juin 1813, à Dresde, après la campagne de Saxe,
le maréchal Soult, qui connaissait bien les réalités
ibériques, avait suggéré à Napoléon de
régler l'affaire espagnole en rétablissant Ferdinand VII pour
mieux assurer la défense de la France déjà fortement
menacée. Le 3 novembre 1813, le même maréchal qui défendait
pied à pied le Midi de la France contre l'invasion de l'énorme
armée anglo-ibérique, avait écrit à Napoléon
pour lui conseiller de nouveau de rétablir le prince dans ses droits.
Ce sera l'objet du traité de Valençay, signé les 10-11
décembre.
La Police générale se désintéressa désormais
des princes. La France était envahie et on avait d'autres soucis.
S'il est vrai qu'en partant, Ferdinand VII, anxieux malgré tout, demanda
au curé de la paroisse : « Priez Dieu que nous ne regrettions
jamais Valençay », on peut remarquer qu'il se gardait de tout
triomphalisme à la veille de régner sur une Espagne ruinée,
déchirée à la fois par l'invasion et la guerre civile
et qui avait été contaminée par ces idées nouvelles
pour lesquelles le prince nourrissait une exécration que l'enfermement
et la vie monotone de Valençay n'avaient pas diminuée, comme
la suite devait le montrer.