Pourquoi Talleyrand à Autun ? Talleyrand ne séjourne à
Autun qu’un peu moins d’un mois et ne reste évêque
que trois ans. Alors, alors pourquoi s’intéresser à ce petit
mois négligé par les historiens et dédaigné par
les Autunois ? Seule une petite rue éloignée porte le nom de l’évêque
| Et bien, pour quatre raisons : · Tout d’abord, lorsque l’on dit l’évêque d’Autun, chez une partie de la population, on pense à Talleyrand. · Puis parce qu’Autun est une ville merveilleuse qu’il faut découvrir. J’y ai une partie de mon cœur et je suis heureux de voir ce plaisir partagé, par tous les amis de l’Association des Amis de Talleyrand. C’est bien grâce à Talleyrand qu’ils sont ici ce soir et nous nous en réjouissons. · Ensuite, parce que ce petit mois, ces quatre semaines ont profondément influencés notre Charles-Maurice · Enfin, parce qu’à Autun, les lieux semblent avoir si peu changés que l’on retrouve derrière chaque pierre le souvenir de notre évêque. Il y a même ici un buste intéressant de notre homme qu’André Strasberg, conservateur des antiquités et objet d’art au musée Rolin vous a présenté. |
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Alors nous allons parler ce soir simplement de la période où Talleyrand a été à Autun
C’est le 4 janvier 1789 que Charles-Maurice de Talleyrand Périgord
est sacré évêque à Issy. Il y a peu de monde pour
l’entendre prêter serment.
« Moi, Charles-Maurice élu pour l’église d’Autun,
serai, dès à présent et à jamais fidèle et
obéissant à l’apôtre saint Pierre, à la sainte
Église romaine, à notre saint Père le Pape et à
ses successeurs légitimes. J’aurai soin de conserver, de défendre,
d’augmenter et de promouvoir les droits, honneurs, privilèges et
autorité de la sainte Église romaine, de notre saint Père
le Pape et de ses successeurs. »
Mais, le nouvel évêque d’Autun est heureux ; il a enfin décroché
cet évêché auquel il aspirait depuis 4 ans.
Alors à quoi ressemble cet évêché « crotté
» ?
Il a d’abord l’ancienneté
Ensuite cet évêché est très étendu.
« l’évêque confère de plein droit huit dignités
de son Église, tous les canonicats d’Avallon, Saulieu, Montréal,
une partie de ceux de Semur-en-Auxois, et de la prévôté
de Bourbon ». Son diocèse comprend près de 700 cures, divisées
en 25 archiprêtrés sous quatre archidiaconés et s’étend
dans la Bourgogne, le Nivernais, le Bourbonnais, le Beaujolais et le Mâconnais.
Enfin ce qui n’est pas le moins pour notre homme, les revenus financiers
ne sont pas négligeables. Ils s’élèvent à
plus de 55 000 livres pour environ 5 000 livres de charges.
Charles-Maurice a donc trouvé une bonne place. Il ne s’y précipite pas pour autant. Le climat est bien froid et il y a tant à faire à Paris.
Le 26 janvier, Talleyrand avait envoyé une lettre pastorale au clergé
et aux fidèles de son diocèse. Il s’agit d’un véritable
chef d’œuvre d’habileté, de finesse et de démagogie.
La lettre qui s’inspire d’une phrase de l’épître
de saint Paul aux Romains « Desidero videre vos », « Je brûle
du désir de vous voir », sera lue dans tout le diocèse lors
du prône du dimanche suivant.
Il sait toucher juste. Avec virtuosité, il fait appel aux souvenirs de
sa formation à Saint-Sulpice, aptes à émouvoir le clergé
de son diocèse :
Si Charles-Maurice a toujours conservé du respect et de l’admiration
pour ses maîtres de Saint-Sulpice, on reste plus dubitatif lorsqu’il
évoque ses pieux instants de recueillement lors de sa retraite à
la Solitude, avant son sacre.
Il ne lui faut oublier aucun ordre, alors il encense au passage les oratoriens
:
Pour toucher il faut émouvoir, parler de sa famille et du lien qui existe
entre elle et son diocèse, vers qui prétend-t-il convergent toutes
ses pensées et tous ses sentiments. Il met en avant l’origine bourguignonne
de sa mère : Alexandrine-Victoire-Eléonore de Damas d’Antigny
est née et a vécu au château de Commarin.
Il ne lui suffit pas de se sentir de cœur avec son évêché,
il brûle de l’envie de venir et cela le plus rapidement possible.
On peut s’étonner, d’un désir si pressant, lui qui
tarde tant à venir rejoindre ses ouailles. Certes, il n’est sacré
que depuis dix jours, mais il attendra près de deux mois avant de découvrir
son évêché.
Alors pour finir, il lui reste à s’en remettre à Dieu
Voilà, le numéro est terminé ; on ne peut qu’admirer
la virtuosité de l’artiste qui réussit à caresser
les lecteurs dans le sens du poil. Il leur écrit exactement ce qu’ils
souhaitent lire et entendre. Et en cela, il est indéniablement un précurseur
de nombreux hommes politiques. La vérité n’existe plus ;
seul compte l’impression qu’il doit donner ; et de ce point de vue,
ce texte est une réussite complète. On voit déjà
derrière le prélat poindre le candidat. Les États généraux
sont convoqués depuis deux jours et il sait déjà qu’il
souhaite y participer.
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Au bout du salon se trouve la chambre à coucher de l’appartement
d’été. Une porte-fenêtre ouvre sur la superbe
terrasse qu’a fait réaliser monseigneur d’Hallencourt.
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De cette terrasse, on peut admirer le paysage autunois. Les pentes vallonnées,
la pierre de Couard sur la droite ; en face, au milieu des parterres dessinés
par Le Nôtre, le séminaire d’Autun construit au siècle
précédent par monseigneur de Roquette, actuel Lycée militaire,
et puis sur la gauche, la ville d’Autun. Depuis cette terrasse, aujourd’hui,
rien ne semble avoir changé. On découvre le paysage que Talleyrand
a pu observer ce 12 mars 1789.
Enfin, Charles-Maurice, l’ami des livres pénètre dans la
bibliothèque installée par son prédécesseur et ennemi
intime, Yves-Alexandre de Marbœuf.
Dès le début de la journée, on entend sonner dans toute
la ville les cloches des édifices religieux. Après le déjeuner,
ces messieurs du chapitre se rendent en procession à l’évêché
à la rencontre de Talleyrand qui les attend à la porte d’en
haut.
Il y a là un monde fou : religieux, nobles, bourgeois, officiers, artisans,
commerçants.
Le maire, bien sûr, entouré de plusieurs échevins L’événement
est d’importance pour tout l’Autunois et on se presse en nombre
pour tenter d’apercevoir l’évêque. On quête sa
bénédiction, on tend les enfants à bout de bras dans l’espoir
d’attirer son attention..
Un secrétaire lit les pièces officielles le nommant évêque
d’Autun. Il lui reste à proférer, en latin, le serment rituel
que tant d’autres évêques ont prononcé avant lui :
« Moi, Charles-Maurice, évêque d’Autun…je promets
d’observer inviolablement et de défendre tous les privilèges,
libertés, franchises, immunités, statuts, exemptions, droits et
coutumes de l’Église d’Autun, mon épouse… je
jure et je promets de ne jamais rien faire ni attenter directement ou indirectement,
de quelque manière que ce soit, contre toutes ces chose »
Ce chemin le mène avec le cortège, à l’intérieur
de la cathédrale, au pied du maître autel.
Voilà donc Charles-Maurice au pied de l’autel. On le revêt
des habits pontificaux, on lui donne la mitre et la crosse Il entonne le Te
Deum suivi par les orgues et les chants des fidèles. Les cloches de la
cathédrale commencent à sonner imitées de loin en loin
dans l’ensemble de la ville. Talleyrand d’un geste ample donne sa
bénédiction solennelle.
Le lendemain, il préside le conseil de ses vicaires généraux
et nomme l’abbé des Renaudes comme vicaire prébendien (qui
ne réside pas sur place.) Il explique que sa présence en ces temps
agités est plus utile à Paris qu’à Autun et l’affaire
passe sans difficulté, mais déjà il n’a en tête
que la politique. Deux cent neuf ecclésiastiques se trouvent réunis
à Autun pour rédiger les cahiers de doléances du clergé.
Les biographes de Talleyrand se répandent avec ironie sur la messe célébrée
par Talleyrand le 25 mars, fête de l’Annonciation. Il y commet,
racontent-ils, de nombreuses erreurs, se mélange dans les répons.
Les chanoines consternés l’observent avec tristesse, certains se
poussent du coude et sourient sous cape de cette inexpérience.
Ainsi, le nouvel évêque d’Autun ne sait dire la messe
Il nous faut réfuter cette version. Tout d’abord, cette célébration
ne se déroule pas le jour de l’Annonciation, mais le 5 avril, dimanche
des Rameaux. La messe des Rameaux, la plus longue de l’année se
déroule en deux parties, à l’extérieur puis à
l’intérieur de l’église.
Le matin des Rameaux, les fidèles se rassemblent à proximité
de la cathédrale, un rameau de buis à la main.
Talleyrand, entouré de ses clercs bénit les rameaux que lèvent
les fidèles. Mitre en tête, crosse à la main gauche et tenant
une palme avec la droite, il donne le signal de la procession vers la cathédrale.
Arrivé aux portes de la cathédrale, il doit frapper le bas de
la porte principale, par trois fois avec sa crosse. Il est possible que Talleyrand
n’ait pas été informé de ce rite. Après quoi
les portes s’ouvrent et c’est la grande montée dans la nef
pour aboutir au chœur. Il monte à son trône et la messe commence
enfin.
Talleyrand se serait alors trompé à de multiples reprises, s’embrouillant
dans les textes et les répons. Pour ses détracteurs cela prouve
clairement son incompétence en matière religieuse. Cette explication
paraît peu plausible. Voilà un homme qui depuis sa naissance a
assisté à un nombre considérable d’offices, qui a
suivi l’enseignement du séminaire chez les sulpiciens et qui serait
incapable de dire la messe. Pour tout pratiquant un peu régulier, une
telle affirmation paraît peu crédible. Les mots s’impriment
dans la mémoire inconsciemment et ressortent aisément comme une
récitation mille fois répétée.
L’explication se trouve ailleurs. L’Église d’Autun
pratiquait de tout temps un rite particulier. Ce rite ayant plus des deux cents
ans d’ancienneté exigés par la bulle de Pie V de 1570, l’Église
d’Autun était autorisée à ne pas suive le rite romain.
Ce rite propre a été conservé jusqu’à la fin
du XVIIIe siècle.
Du reste, au XIXe, on trouve encore à Autun et ailleurs un nombre assez
considérable de missels éduens manuscrits et imprimés.
La campagne électorale commence
Le marketing électoral mis en place par Talleyrand est redoutable d’efficacité.
Tout d’abord, trouver des relais ; ceux-ci iront prêcher la bonne
parole en son nom. Avant même son arrivée, il avait envoyé
de jeunes abbés chargés de sa propagande. Ses vicaires généraux
courent la campagne, pour aller dans chaque paroisse vanter ses mérites.
L’homme est à l’aise, il aime cela et dispense avec habileté
ce que Barras appellera « ses caresses flatteuses et sèches d’angora.
»
Il se rend aussi dans les maisons religieuses, visite le grand séminaire
et conseille aux jeunes séminaristes la pratique de la méditation
en silence.
Enfin dans la meilleure tradition rad-soc du cassoulet confit, il reçoit
à sa table en servant les meilleurs mets Il met littéralement
en scène ses dîners, où son esprit fait des merveilles.
Nous sommes en période de carême, Talleyrand se débrouille
pour faire venir directement de Dieppe les meilleurs poissons. Son cuisinier
prépare merveilleusement la raie au beurre noir. On se régale
et on en parle. Une caricature parue à Paris, le montre assis au bord
d’un étang, pêchant les électeurs avec une ligne dont
l’appât est un poisson.
Ses invités apprécient. Le chapitre de la cathédrale chante
ses louanges et bientôt l’ensemble du clergé est sous le
charme.
Reste un soupçon de décision démagogique.
Ainsi devant trancher entre les oratoriens et certains curés de la ville
un problème de compétence et de concurrence, il soutient les oratoriens
dont le poids électoral est important.
Cette campagne électorale, certes amusante, ne doit pas nous faire oublier
le fond. Talleyrand s’exprime, et ses idées sont importantes et
nous donnent des clés qui permettent de comprendre la suite de sa carrière.
Les électeurs ecclésiastiques sont réunis au petit séminaire
d’Autun.
L’assemblée travaille sur le contenu des cahiers de doléances.
L’évêque d’Autun, en sa qualité de président
d’honneur, participe à chacune des réunions. Il sait l’importance
de ces cahiers et souhaite y apporter sa vision.
La première partie des cahiers de doléances qu’il a très directement inspirée correspond en quelque sorte à son programme politique. S’y trouvent en effet précisés les besoins indispensables de réforme et les principes intangibles qui représentent les fondements même de la société.
Dès l’introduction, le clergé remercie le roi d’avoir
« rétabli les États généraux » et interprète
cette convocation comme une renonciation à la royauté absolutiste.
Le roi devenant en quelque sorte l’exécutant des décisions
de l’Assemblée. Les principales revendications politiques convergent
avec celles du tiers état et des éléments les plus libéraux
de la noblesse .
Dans les sections suivantes, où la patte de Talleyrand ne se retrouve
pas, clairement, le clergé demande la reconnaissance de la primauté
de l’Église et s’oppose à toute velléité
de tolérance vis-à-vis des autres cultes
Dans l'intention de défendre l’Église catholique et les
bonnes mœurs, il demande aussi une limitation de la liberté de la
presse et de l’édition
Ces cahiers furent évidemment le résultat d’un compromis.
Les différences entre la première section et les suivantes montrent
bien les contradictions de ce texte. Les germes du futur conflit apparaissent
au sein même de ces cahiers où se côtoient une pensée
libérale et ouverte et des propositions intolérantes et frileuses,
voire cyniques comme l’hypocrite immobilisme en matière financière
: « Annoncer beaucoup pour l’avenir, mais faire peu pour le présent
et s’interdire tout grand changement précipité qui bouleverserait
tout.»
Cet assemblage hétéroclite, et l’ascendant de Talleyrand
permirent de rallier la quasi-totalité du clergé. Trois curés,
néanmoins ne se retrouvant pas dans la version adoptée officiellement,
éditèrent chacun un cahier parallèle dans lequel ils dénoncent
la noblesse et le haut clergé et se rapprochent des revendications du
tiers état.
Le 1er avril, drôle de date ! , devant le clergé assemblé,
Talleyrand prononce un discours dans lequel il présente l’objectif
des prochains États généraux. Il dénonce les principaux
abus de la royauté, détaille sa profession de foi, véritable
programme, qui reprend la première section des cahiers de doléances,.
En réalité, ce que Talleyrand propose, ce n’est rien de
moins qu’un véritable bouleversement politique : une monarchie
constitutionnelle parlementaire où tous les sujets deviennent égaux
L’assemblée s’émerveille de l’aisance avec laquelle
il s’exprime…
Le bailliage d’Autun doit désigner une « députation
», soit quatre députés : un pour le clergé, un pour
la noblesse, deux pour le tiers état. L’élection d’un
évêque n’avait rien d’évident. Le corps électoral
faisait la part belle aux représentants du clergé.
Le jour du vote, quatre candidats se présentent aux suffrages des électeurs.
Les adversaires de Talleyrand ne jouent visiblement pas dans la même catégorie.
Leur programme est un ramassis de considérations vagues, puisées
plus qu’absorbées dans les écrits des philosophes. Leurs
propositions sentent les préjugés, le chimérique et l’irréalisable.
Le haut clergé vote Talleyrand mais aussi une majorité importante
des curés séduits par son programme libéral et flattés
par la personnalité et le charme de l’évêque. La campagne
électorale a porté ses fruits !
Il est donc élu le 2 avril à une grande majorité et avec
« applaudissement général. », le 12 avril 1789, aux
aurores, le matin même du dimanche de Pâques, il part pour Paris.
A-t-il voulu éviter de célébrer la messe solennelle ? Sa
présence à Autun n’aura duré que 28 jours.
Comme preuve de ce départ précipité, on raconte qu’il
n’eut pas le temps d’ouvrir les cadeaux reçus et que c’est
monseigneur Villard, un de ses successeurs, qui en 1909, fit déballer
les caisses et découvrit un superbe service de cristal, cadeau de la
« Manufacture des cristaux de la reine » du Creusot qu’il
rendit et qui demeura au musée de la Verrerie avant d’être
détruit par un bombardement en 1944.
Les recherches faites sur ce sujet semblent démentir cette anecdote,
qui, finalement n’est intéressante que par le fait qu’elle
illustre bien le peu de temps passé par Talleyrand en son évêché
d’Autun.
La séance d’ouverture des États généraux doit
avoir lieu le 4 mai ; Charles-Maurice doit s’y préparer et puis,
le rôle de l’évêque pieux et attentionné dans
cet évêché bourguignon commence à lui peser, il rentre
au plus vite à Paris.