Un destin franco-allemand
De Dorothée de Courlande à la duchesse de Dino-Sagan(1793-1862)
 

Françoise Aubret-Ehnert.
 


 

l’enfance solitaire et le mariage forcé 1793-1809
La comtesse Edmond de Talleyrand-Périgord à la cour de Napoléon 1809-1814
Le congrès de Vienne 1814-1815
Les années difficiles de la Restauration 1816-1830
L’ambassade de Londres 1830-1834
Les dernières années de Talleyrand et sa réconciliation avec l’église 1834-1838
Dorothée entre Paris et Berlin 1838-1844
La souveraine de Sagan 1845-1862
Les dernières années solitaires 1858-1862
Conclusion

Bibliographie
Témoignages sur Dorothée, duchesse de Dino et de Sagan
 



 

    1814 : au congrès de Vienne, l’Europe règle son compte à Napoléon vaincu. Talleyrand mène les négociations pour la France. Le congrès danse, fait la fête, beaucoup de négociations sont menées dans les alcôves et les salons. Aux côtés de Talleyrand, une jeune femme de 21 ans, sa nièce, la comtesse Dorothée de Talleyrand-Périgord, liée par sa mère et par ses sœurs à toutes les cours d’Europe. Quel fut le destin de cette femme, changeant de nom selon les époques de sa vie, née Dorothée de Courlande, puis comtesse Edmond de Talleyrand-Périgord, puis duchesse de Dino, puis duchesse de Talleyrand et enfin duchesse de Sagan, nom de son château en Silésie, partagée entre deux patries, la Prusse et la France ?

   

Charles Maurice de Talleyrand-Périgord

 

Pourquoi s’intéresser à ce destin de femme du 19ème siècle qui n’a, à vrai dire, rien fait d’extraordinaire? D’abord parce que, comme beaucoup d’entre nous, européenne avant l’heure, elle vécut entre deux cultures, à une époque où ce n’était pas facile d’être Allemande en France et Française en Prusse. Souvent la société de son époque, marquée par les guerres napoléoniennes et la haine entre les deux peuples lui fit ressentir le fait qu’elle était une étrangère. Ensuite, parce que sa vie fut un vrai roman et qu’elle fascinait ceux qu’elle rencontrait par sa beauté et son intelligence. On trouvera en fin d’article des témoignages de contemporains sur elle.

 

La princesse de Bénevent

 

Enfin parce qu’elle fut la compagne d’un homme lui aussi fascinant, Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord,, prêtre sans vocation, évêque d’Autun en 1788, Prince de Bénévent en 1806, ministre des relations extérieures de Napoléon et de Louis XVIII, marié à la belle Catherine Woerlé-Grand, duc de Dino en 1817, grand amateur de femmes et d’argent, grand séducteur, père de plusieurs enfants illégitimes. Ce fut un des hommes les plus intéressants, les plus controversés et les plus critiqués de l’histoire du 19ème siècle.
    La littérature sur Talleyrand est inépuisable ; si vous voulez en savoir plus sur sa personne, je ne peux que vous recommander les livres que je mentionne dans la bibliographie ou vous inviter à consulter la bibliographie sur le site de l’association .


        En 1808, Talleyrand, très soucieux des intérêts de sa famille pensa à marier son neveu Louis pour lui transmettre son héritage. Malheureusement, celui-ci meurt à Berlin du typhus, mais il a un frère, Edmond, sur lequel Talleyrand reporte ses intentions. Sans lui, jamais cette princesse, élevée à Berlin, à la cour de Prusse, très anti-française bien que sa mère, duchesse courlandaise admirât Napoléon, ne serait venue vivre en France parmi les ennemis de la Prusse en pleine époque des guerres napoléoniennes.

    Comment me suis-je intéressée à cette dame ? Un jour, j’ai reçu la visite d’un Polonais qui cherchait à entrer en contact avec l’héritier de Talleyrand à Tours. En 1947, réfugié de Prusse orientale, il était une jeune recrue de l’armée polonaise chargé d’assurer la sécurité du château de Sagan en Silésie. La ville avait été vidée de sa population allemande. Il avait trouvé dans ce château, un trésor, constitué d’objets en or, tels que des coupes et des services de table qu’il avait remis aux autorités polonaises d’alors, et il voulait que l’héritier le sache. Je me suis demandé ce qui reliait la famille de Talleyrand et un château en Silésie, actuellement en Pologne ; j’ai cherché et j’ai trouvé. Mon récit n’apporte rien de nouveau, il n’est que le résultat de la lecture de plusieurs livres en français et en allemand.

Le château de Sagan, en Silésie.

    Les archives du château ont disparu en partie après la guerre, en particulier les manuscrits de Dorothée. Les biographes allemandes, Elisabeth Feckes en 1917 et Marie de Bunsen en 1935, eurent la chance de visiter le château et d’accéder aux archives. En 1945, de violents combats eurent lieu à Sagan et les Russes pillèrent le château et les maisons de Sagan, le château servit d’entrepôt.       Françoise de Bernardy relate la vie de Dorothée dans son livre paru en 1956, à Paris, chez Hachette: « Le dernier amour de Talleyrand, la duchesse de Dino ». Elle parle d’un officier français et d’un officier américain qui emportèrent en 1945 des caisses d’archives. L’ambassadeur français à Varsovie réussit à sauver une partie de la bibliothèque, bien français, qui se trouve maintenant à l’ambassade de France à Varsovie. Une autre partie des archives se trouve en Pologne. Mais une partie importante de la correspondance de Dorothée a disparu entre 1944 et 1945.
 

l’enfance solitaire et le mariage forcé
1793-1809

Index

   Dorothée de Courlande naquit le 24 août 1793, aux portes de Berlin, dans le château baroque de Friedrichsfelde, (actuellement zoo de Berlin–Est) que son père, Pierre de Courlande, dernier duc de Courlande, (1724-1800), avait acheté en 1785.

Le château de Friedrichsfelde

 
Sa mère, la duchesse Anne-Dorothée de Courlande (1761-1821), née Medem, d’une très ancienne famille courlandaise avait 30 ans et déjà trois filles, Wilhelmine, Pauline et Johanna. Comme le duc, qui avait 37 ans de plus que sa femme, ( il avait été déjà marié deux fois), était avec l’âge devenu particulièrement tyrannique et difficile à vivre, chacun vivait de son côté, le père à Sagan avec ses trois filles aînées, la mère à Loebichau en Saxe-Altenburg avec Dorothée. On pense que Dorothée était en fait la fille de l’amant de sa mère, Alexandre Batowski, nonce (député) polonais qu’elle avait connu à Varsovie. Ne l’avait-on pas surnommée « la Batowski » ? Elle était très brune, alors que ses trois sœurs étaient très blondes …


    La Courlande n’existe plus, c’est une région de la Lettonie actuelle, sur la Baltique qui avait fait partie d’abord des colonies des Chevaliers Teutoniques au Moyen-Age, puis de la Pologne et enfin de la Russie; Le duché était devenu vacant quand la famille Kettler d’origine allemande se fut éteinte. La tsarine Anna de Russie, devenue duchesse de Courlande, désigna son favori, Johann Peter Biron pour succéder au trône de Courlande. Trois étés à Löbichau 1819-20-21 - Drei Sommer in Löbichau. Mais elle mourut quand son successeur Ivan n’avait qu’un an ; aussi ce fut Biron qui devint régent de la Russie . Il fut chassé par la tsarine, mère d’Ivan et banni en Sibérie avec toute sa famille. Il ne revint que 21 ans plus tard. En 1769, le duc laissa son duché à son fils Peter qui avait passé toute sa jeunesse en exil en Sibérie ; il régna jusqu’en 1796 où il fut obligé de vendre pour 8 millions de guldens son duché à Catherine II de Russie attirée par les débouchés du duché sur la Baltique. En outre, il avait reçu une rente de 250 000 guldens, et un douaire pour sa femme. Avec sa fortune, il acheta des châteaux en Prusse: Nachod, Gellenau, Sagan, et le palais de Courlande à Berlin. Son château de Sagan avait appartenu à Wallenstein. Il était réputé immensément riche. Il mourut en 1800, Dorothée avait 7 ans et devint une riche héritière qui disposait de sa propre maison au palais de Courlande, à Berlin, au 7 « Unter den Linden »dont elle avait hérité.

    Elle raconte elle-même dans ses « Souvenirs » :
« Petite, fort jeune, excessivement maigre, depuis ma naissance toujours malade, j'avais des yeux sombres et si grands qu'ils étaient hors de proportion avec mon visage réduit à rien. J'aurais décidément été fort laide si je n'avais eu, à ce que l'on disait, beaucoup de physionomie; le mouvement perpétuel dans lequel j'étais faisait oublier mon teint blême, pour faire croire à un fond de force que l'on n'avait pas tort de me supposer. J'étais d'une humeur maussade et à ma pétulance près, je n'avais rien de ce qui appartient à l'enfance … Je ne crois pas qu'il fût possible de trouver un plus désagréable et plus malheureux enfant que je ne l'étais à 7 ans » (Dorothée de Dino, Souvenirs, Paris 1908)

    Elle disposait de son propre argent, était indépendante de sa mère qu’elle voyait peu, car la duchesse était très mondaine et recevait beaucoup. Elle laissa le soin de son éducation d’abord à une gouvernante anglaise qui lui donnait des coups et des bains froids, puis à Mademoiselle Hoffmann et à l’italien Piattoli qui se détestaient.

Le château de Loebichau


    Le baron deVitrolles, émigré à Altenbourg, rendait souvent visite à la duchesse à Loebichau et décrit ainsi la petite fille:
« Enfant précoce d’esprit et d’imagination, vive et animée, ses cheveux étaient très noirs et sa physionomie brune et pleine d’expression, en un mot, ce n’était pas une enfant comme les autres. ». Piattoli s’occupait de son avenir et rêvait de la voir mariée un jour avec son ancien élève, Adam Czartoryski, noble Polonais.

    Elle apprit l’anglais et le français. Ses compagnons de jeux étaient les enfants de la princesse de Prusse-Radziwill, qui était sa marraine, et ceux de la reine de Prusse, Louise, les futurs princes héritiers Frédéric-Guillaume IV et Guillaume Ier.
    A Berlin, sa mère recevait dans son salon toute la bonne société ; elle était une des femmes les plus en vue de la ville, mais son admiration pour Napoléon lui valait une mauvaise réputation.
    Son nouvel amant, le baron suédois d’Armfeld prit en main l’avenir de la famille, s’occupa de trouver des maris aux filles de la duchesse. Wilhelmine épousa Louis de Rohan , un émigré qui n’avait pour lui que son grand nom, Pauline le prince de Hohenzollern-Hechingen et Johanna, le duc italien d’Acerenza. Ce furent des mariages malheureux.

Une pauvre petite fille riche et les désastres de la guerre

    Après la mort de son père, en 1800, jusqu’en 1809, Dorothée vécut avec sa mère entre Loebichau, Tannenfelde Löbichau, la bonne auberge de l’Europe et Berlin. A 13 ans, elle se décrit ainsi :
…« J'étais donc heureuse! Oui, sans doute, mais je ne l'étais pas des joies de l'enfance, et voilà ce qui plus tard a rempli ma vie de mécomptes. Car c'est avec des goûts appartenant à un autre âge que le mien, avec un orgueil excessif, une indépendance constante, des liens de parenté affaiblis, des idées religieuses sans force, c'est en évitant le mal, par fierté, craignant le blâme, mais ne le redoutant que par hauteur, que je marchais, imprévoyante et présomptueuse, vers des écueils couverts de fleurs. ». Dorothée de Dino, ( Souvenirs, Paris 1908)
    Gustave Parthey écrit dans ses souvenirs en 1807 :
« En 1806, quand je commençai à fréquenter la maison de Courlande, elle avait 13 ans et était d’une merveilleuse beauté. Lorsque je lus plus tard le « Wilhelm Meister», je remarquai que l’image que je me faisais de Mignon était celle de Dorothée. On pensait d’abord que ses yeux sombres et impénétrables étaient bruns, mais ils étaient d’un bleu intense. Le front et le nez étaient d’une perfection grecque, le nez peut-être trop long, la lèvre supérieure d’une coupe vraiment classique, l’ovale du visage du dessin le plus fin. Elle portait ses cheveux noirs de soie simplement divisés par une raie avec un nœud derrière la tête. L’expression de son visage était habituellement très sérieuse, mais j’entends encore son rire clair, ce rire argenté qui lui est resté jusqu’à sa vieillesse».

Dorothée à 17 ans

    Septembre 1806, c’est la guerre: le roi de Prusse envahit la Saxe, alliée de Napoléon ; la réaction est rapide, en octobre, la grande armée est en Franconie et bat les troupes prussiennes près de Iéna et Auerstaedt. Avant l’arrivée de Napoléon à Berlin, la famille royale s’enfuit en Prusse orientale, Dorothée et sa gouvernante la suivent et elles arrivent à Mittau. Elle trouve cet endroit horrible, froid et inconfortable. Elle y rencontre le comte de Provence, futur roi Louis XVIII, émigré avec sa famille. Il l’appelle « sa petite italienne ». Il fait froid et elle est dépendante de sa mère, ce qui lui déplaît fort, mais sa gouvernante, mademoiselle Hoffmann, s’éprend du duc d’Avaray et trouve de l’agrément à ce séjour.
    En septembre 1807, elle revient à Berlin et sur le chemin du retour, ce n’était que destructions et horreurs de la guerre, triste spectacle pour une fille de 14 ans. Rien d’étonnant que sa haine des Français ne fasse qu’augmenter.
    Mais sa mère qui n’était pas Allemande, admirait beaucoup Napoléon, et avait dit : « Cet homme, je pourrais l’ épouser ! », ce qui creusa encore le fossé qui les séparait.

    En 1807, Talleyrand avait suivi Napoléon à Varsovie, il avait rencontré Batowski et Vitrolles qui lui avaient parlé de Dorothée de Courlande et de sa richesse, « une mine du Pérou », avaient-ils dit !.

    « J'avais souvent entendu parler en Allemagne et en Pologne de la duchesse de Courlande ... La plus jeune de ses filles était à marier. Ce choix ne pouvait que plaire à Napoléon. Il ne lui enlevait point un parti pour ses généraux qui auraient été refusés, et il devait même flatter la vanité qu'il mettait à attirer en France les grandes familles étrangères. Je résolus donc de demander pour mon neveu la princesse Dorothée de Courlande et, pour que Napoléon ne pût revenir, par réflexion ou par caprice, sur une approbation donnée, je sollicitai de l'Empereur Alexandre, ami particulier de la duchesse de Courlande, de demander lui-même à celle-ci la main de sa fille pour mon neveu ». Talleyrand, ( Mémoires, Paris 1891-92)

    Edmond avait alors 22 ans, il était dans l’armée, protégé par son oncle, puissant ministre des Relations Extérieures. Il était beau comme son père, joueur et coureur et ne pensait pas du tout au mariage.
    Pour réaliser ce projet de mariage, il fallait à Talleyrand de l’aide, il la trouva en la personne d’Alexandre de Russie. En 1808, il rencontra le tsar à Erfurt et trahit Napoléon qui avait surestimé le patriotisme et la fidélité de son ex-ministre, devenu mauvais conseiller. Il lui raconta les plans secrets de son maître. Alexandre, en récompense, lui rendit ce service d’intervenir auprès de la duchesse de Courlande pour obtenir la main de sa fille Dorothée.

    Celle-ci recevait sa rente du tsar, Alexandre était son suzerain et elle ne pouvait rien lui refuser sans mettre en péril sa fortune. Le tsar lui rendit visite à Loebichau, accompagné d’une suite dont Edmond faisait partie, mais Dorothée ne le remarqua pas. A cette époque, il y avait de nombreux prétendants à Loebichau qui voulaient obtenir la main de la belle et riche héritière, mais celle-ci ne pensait qu’à Adam Czartoryski qui avait 25 ans de plus qu’elle, ancien élève de son précepteur Piattoli qui lui avait vanté ses qualités. Si la duchesse était séduite par ce projet, car elle brûlait d’envie d’aller vivre à Paris, sa sœur Elisa von der Recke et ses filles y étaient tout à fait opposées, elles étaient du camp des anti-Français, et Dorothée aussi. Elle disait que sa fille épouserait qui elle voudrait, mais elle fit tout pour la convaincre. Elle fit la leçon à Piattoli que Dorothée rencontra à Altenbourg ; il lui dit qu’elle devait renoncer à Adam, qu’il était fiancé. A Loebichau, un hôte Polonais parla des fiançailles du prince Czartoryski ; la conjuration avait bien fonctionné. Dorothée pleura beaucoup et se résigna aux projets de sa mère.
    Edmond revint à Loebichau, Dorothée le rencontra et lui déclara qu’elle ne faisait qu’obéir à sa mère. Elle raconte elle-même dans ses « Souvenirs » : « J’espère, Monsieur, que vous serez heureux dans le mariage que l’on a arrangé pour nous. Mais je dois vous dire moi-même ce que vous savez sans doute ,c’est que je cède au désir de ma mère , sans répugnance à la vérité mais avec la plus parfaite indifférence pour vous. Peut-être serai-je heureuse, je veux le croire, mais vous trouverez, je pense, mes regrets de quitter ma patrie et mes amis tout simples, et vous ne m’en voudrez pas de la tristesse que vous pourrez, dans les premiers temps du moins, remarquer en moi ».
    Mon Dieu, répondit Edmond, cela me paraît tout naturel, moi aussi, je ne me marie que parce que mon oncle le veut, car à mon âge , on aime bien mieux la vie de garçon »

    En mars 1809, Talleyrand écrit à la duchesse de Courlande: « Je ne regarde point Edmond comme un simple neveu, mais comme un des enfants de ma tendresse. J’espère que la princesse Dorothée recevra avec quelque plaisir les marques de l’affection que je désire lui donner, les attentions soutenues dont je tâcherai, dont toute ma famille tâchera qu’elle soit entourée. »
    Quant à Dorothée, elle dit plus tard: «L’avenir me semblait incompréhensible »

    Le mariage fut célébré le 22 avril 1809 à Francfort-sur-le-Main par le prince Primat Dalberg, ami de Talleyrand qui lui-même n’assista pas au mariage, ni d’ailleurs les sœurs de la mariée qui étaient contre ce mariage avec un Français.
 
 


La comtesse Edmond de Talleyrand-Périgord à la cour de Napoléon
1809-1814

Index


   A son arrivée à Paris avec sa mère, Dorothée venait tout juste d’avoir 16 ans. Talleyrand n’avait pas encore vu la jeune fille qu’il avait obtenue pour son neveu et il la trouva fort maigre et chétive, un fruit vert, pas assez mûr, « un vrai pruneau ».Il trouva plus d’attraits à la mère qui, à 48 ans, était encore dans tout l’éclat de sa beauté. Lui avait 55 ans Elle ne tarda pas à être le plus beau fleuron de son sérail, on l’appelait la sultane.

    Dorothée habitait chez son oncle avec sa mère et avec Mme de Talleyrand, de temps à autre avec son mari qui ne tarda pas à retourner faire la guerre. En 1809, il est à Vienne, riche de l’argent de sa femme qu’il dépense avec les belles Viennoises. Il était joueur, dépensier et coureur de jupons. A son retour, le ménage s’installe rue Grange Batelière. L’Autrichien Clary déclare: « Tout le monde aime Mme de Périgord. Elle a l’air encore un peu pincée, une manière de parler qu’on pourrait croire affectée, eh bien elle vainc tout cela par sa gentillesse, sa bonne tenue, sa conduite … Ses yeux sont magnifiques et quand elle aura eu des enfants, elle sera une des plus jolies femmes de Paris. » (Comte Clary : Trois mois à Paris lors du mariage de Napoléon, Paris 1914).

    Napoléon avait décidé de nommer des dames de compagnie pour Marie-Louise, presque toutes des étrangères et parmi elles, la comtesse Edmond de Périgord. En 1811, Stendhal, en tant qu’intendant militaire, se rendit un jour aux Tuileries et dit : « Belle foule. J'ai été très content, à la messe, de la figure de Mme la comtesse Edmond de Périgord (la fille de la duchesse de Courlande) elle avait une physionomie pure. Si je ne craignais pas d'être entraîné par mon goût actuel pour les femmes allemandes, j'expliquerais ces qualités parce qu'elle est Allemande » (Journal , Paris 1937 et correspondance, tome 6 , Paris 1933-34).

    Le 12 mars 1811, à 18 ans, elle met au monde un fils, Napoléon–Louis dont l’empereur et l’impératrice sont parrain et marraine.
    En 1811, elle se convertit au catholicisme.
    Edmond dépense de façon immodérée, achète des collections de cravaches, joue l’argent de sa femme qu’il néglige. En 1812, il reçoit le commandement du 8ème chasseur à cheval à Brescia et s’en va rejoindre son poste. Il repart sur les champs de bataille, elle le rejoint. Dorothée met au monde une fille, fin 1812, aussi une Dorothée, morte en bas-âge. Dorothée rend visite à son époux aux armées, elle passe notamment à Erfurt, et revient en France, enceinte d’Alexandre, né en 1813. Les deux fils portent des noms d’empereur, leurs parrains.
    Ce fut la fin de leur vie conjugale. Il fit la campagne de Russie et de retour à Paris, se précipita dans de nouvelles folies.
    En 1812, la duchesse-mère de Courlande était repartie en Allemagne pour toucher sa pension du tsar. Talleyrand est seul avec Dorothée qu’il protège. Narbonne, un intime de Talleyrand, s'intéressa à Dorothée ; il voulait l'éblouir et ne parvenait qu'à la gêner par ses compliments qu'elle ne comprenait pas. Dorothée raconte : « Talleyrand me prit en pitié et dit : « Tais-toi, Narbonne, Mme de Périgord est trop jeune pour te comprendre et trop allemande pour t'apprécier ». Parler de ma jeunesse était une critique pour l’un, et parler de mon « allemanderie » une critique pour l’autre. Il y en avait donc pour chacun, mais même en me laissant arracher plume de mon aile, je sus gré à mon oncle de m’avoir délivrée de mon persécuteur. » (cité par F.de Bernardy, p.67).

    Elle était trop intelligente pour n’avoir pas remarqué que son oncle était le personnage le plus intéressant de son entourage. Elle dit : « Il y avait, sous la noblesse de ses traits, la lenteur de ses mouvements, le sybaritisme de ses habitudes, un fond de témérité audacieuse qui étincelait par moments, révélait tout un ordre nouveau de facultés, et le rendait, par le contraste même, une des plus originales et des plus attachantes créatures. » (Chroniques)

    Son mari, devenu lointain et hostile voyait les relations de la nièce et de l’oncle d’un mauvais œil. En 1814, la petite Dorothée meurt de la rougeole, l’oncle est le seul à savoir trouver les mots justes pour la consoler. La chute de l’empire et le congrès de Vienne favoriseront leur intimité et la séparation définitive des époux.
 

Le congrès de Vienne
1814-1815

Index

    1814 marque un grand changement dans la vie de Dorothée. En mars 1814, les alliés entrent dans Paris, un gouvernement provisoire est constitué sous la présidence de Talleyrand, une minorité de sénateurs vote la déchéance de Napoléon qui abdique sans conditions. Talleyrand est victorieux, il a renversé l’Empire et devient l’homme indispensable du nouveau régime, il devient ministre des affaires étrangères de Louis XVIII.
    Il fallait régler le sort des immenses dépouilles de l’Empire ; les alliés décident de réunir à Vienne un congrès. La France est invitée à assister au partage de ses immenses conquêtes de naguère et Talleyrand est désigné pour représenter la France.

    Il choisit avec soin son ambassade: le palais Kaunitz, son cuisinier : Antonin Carême et la dame qui fera les honneurs de sa maison : Dorothée. Talleyrand écrit dans ses Mémoires : « II me parut qu'il fallait faire revenir la haute et influente société de Vienne des préventions hostiles que la France impériale lui avait inspirées. Il était nécessaire pour cela de lui rendre l'Ambassade de France agréable; je demandais donc à ma nièce, Mme la comtesse Edmond de Périgord, de vouloir bien m'accompagner et faire les honneurs de ma maison. Par son esprit supérieur et par son tact, elle sut attirer et plaire, et me fut fort utile ».(Mémoires)

 

Wilhelmine von Sagan

 

 C’est à Vienne qu’habitent les sœurs de Dorothée, Wilhelmine de Sagan, Pauline de Hohenzollern et Jeanne d’Acerenza, toutes les trois séparées ou divorcées. Elles se retrouvent avec plaisir. Dorothée ne le sait pas encore, mais elle tourne une page de sa vie, car ce départ signifie la rupture définitive avec Edmond. Elle se rend compte qu’elle n’est plus prête à attendre le retour d’un époux volage et trop souvent absent et à faire un enfant tous les ans avec un homme qu’elle n’aime pas. Pour elle, le congrès signifie la libération d’un mariage insensé. Comble d’ironie, c’est à Talleyrand qu’elle doit cette libération d’un mariage qu’il avait voulu et exigé.

    En 1841, elle écrit :
« C'est à Vienne que j'ai débuté dans la célébrité fâcheuse, quoique enivrante, qui me persécute bien plus qu'elle ne me flatte. Je me suis prodigieusement amusée ici, j'y ai abondamment pleuré; ma vie s'y est compliquée, j' y suis entrée dans les orages qui ont si longtemps grondé autour de moi. De tout ce qui m'a tourné la tête, égarée, exaltée, il ne reste plus personne. » (Chronique)

 

       Elle se lance dans le plus extravagant tourbillon mondain que le siècle ait jamais connu, les femmes rivalisent d’élégance aux fêtes et aux bals qui se succèdent. Les participants s’étourdissent pour oublier les horreurs de la guerre. Tout se règle dans les salons et les alcôves; les problèmes de coeur sont un des éléments déterminants des décisions: Alexandre et Metternich rivalisent auprès de deux charmantes maîtresses, Wilhelmine de Sagan, « la Cléopâtre de Courlande » et Catherine Bagration : « l’Andromède russe ». Ces dames sont au courant de tout. Frédéric von Gentz, secrétaire du congrès, écrit même, plein de jalousie, dans une lettre à Wessenberg, qu’il ne put approcher Metternich , car celui-ci était entouré de toute la « clique des putains de Courlande » ! Il faut dire qu’il avait été éconduit par Jeanne d’Acerenza, soeur de Dorothée. Talleyrand court au salon de Wilhelmine, sœur aînée de Dorothée à la recherche de renseignements. Les rapports du Baron Hager, chef de la police secrète autrichienne, ressemblent à des articles de journaux à scandales.

    Dorothée retrouve Adam Czartoryski et apprend les mensonges de sa mère, alors que le prince Adam s’était enfin décidé à demander sa main, mais trop tard, sa mère l’ayant obligée à lui obéir pour préserver ses intérêts. Elle raconte ce dramatique épisode dans ses « Souvenirs » écrits en 1822. Elle ne pardonna jamais cette trahison à sa mère.

    A Vienne, Talleyrand fait part à Dorothée de ses décisions et l’associe à son travail. Il apprécie son intelligence et son esprit. De quand date leur liaison ? 1814, 1815 ou même avant ? Elle s’exerce à séduire, ce qui lui est facile car elle est charmante et ravissante. L’écuyer Trauttmannsdorf, puis le major autrichien Clam sont ses victimes. La sage épouse et mère se transforment en une séductrice mondaine. Elle a 22 ans.
    Le palais Kaunitz devient l’adresse la plus courue de Vienne, les réceptions y sont brillantes, la table excellente, Talleyrand fait venir du Brie de France pour persuader ses hôtes de l’excellence de la cuisine française. Grâce à lui, la France sort intacte du désastre.
    Le 15 mars 1815, en pleine fête, on apprend l’évasion de Napoléon de l’île d’Elbe.
    En mars 1815, la duchesse de Courlande arrive aussi à Vienne où elle apprend la liaison de sa fille avec Talleyrand. Mais Talleyrand ne brisait jamais ses liaisons, il avait continué à lui écrire de si belles lettres pendant le congrès qu’elle dut accepter la situation.
    Le 9 juin, fin du Congrès, Dorothée part pour Berlin puis pour la Silésie, revient fin juillet á Paris avec Clam qui se bat en duel avec le mari au grand amusement de ces dames , puis repart à Vienne et en Italie sur les traces de Clam. Talleyrand va à Mons retrouver Louis XVIII, puis à Paris où il est content de constater l’absence de sa femme, enfuie à Londres. Cette époque est assez confuse, Talleyrand est amoureux fou de Dorothée qui n’est plus là.
    Le chancelier Pasquier, ami de Mme de Boigne, écrit :
« Il est difficile de croire à moins de l’avoir vu, qu’à 60 ans passés, M. de Talleyrand se livre a un sentiment dont l’ardeur l’a absorbé au point de lui laisser aucune liberté d’esprit … Quand il put croire que la personne dont la présence lui était si précieuse l’avait quitté pour se fixer à Vienne, il tomba dans un abattement impossible à décrire, au moral comme au physique » (Chancelier Pasquier, Histoire de mon temps, Paris 1893-95).
    Rémusat témoigne aussi de l’abattement de Talleyrand à cette époque : « Talleyrand était revenu de Vienne très amoureux de sa nièce. C'était une passion éperdue, un peu sénile qui le dominait, qui l'obsédait, qui le rendait fou ». Charles de Rémusat (Correspondance, Paris 1884-1886)

    Gentz, le secrétaire de Metternich, alors à Paris, est envoyé en ambassadeur pour essayer de persuader Dorothée de revenir. Il écrit dans son journal : « Cette femme restera pour moi, par son intelligence et la dépravation de son cœur, un sujet de curiosité et d’amusement ».

    En juillet, Talleyrand participe à la restauration de Louis XVIII.
    Dorothée revient en février 1816 à Paris, elle s’est décidée pour Talleyrand qu’elle ne quittera plus. Elle a rompu avec Clam qu’elle ne trouvait pas différent des autres hommes et qui lui offrait l’aventure d’une vie incertaine. Aurait-elle appris une autre liaison ? Ou bien l’avait-elle trouvé tout simplement trop bête ? Dorothée et Charles-Maurice se sont-ils rencontrés en décembre 1815, comme le supposent les descendants d’Henriette Dessales, la fille de Dorothée, née à Bourbon-l’Archambault en septembre 1816, ou bien Henriette était-elle la fille de Clam ? Etant âgée, elle ressemblait beaucoup à Talleyrand, c’est troublant, mais le mystère reste entier.

    En tout cas, elle revient aussi près de ses enfants. Elle qui, à 23 ans, est une jeune femme d’une beauté éblouissante et d’une intelligence remarquable, rejoint ce vieil homme qui a 62 ans, en qui elle reconnaît son maître. Il est certain qu’ils ont une parenté d’âme, une communauté d’esprit qui les liera tout le restant de leur vie commune. Auprès de lui, elle trouvera sécurité et protection.
    Talleyrand dit :
« On peut avec vous sauter à pied joint sur les idées intermédiaires, votre esprit n’est jamais enrayé, c’est par là que vous avez cessé d’être allemande. Vous l’êtes restée dans toutes vos habitudes, excepté celles de l’esprit, il n’a pas plus d’accent que votre langage. ».
    Désormais ils forment un couple, ils ne se quitteront plus. Elle s’installe chez son oncle après s’être définitivement débarrassée de Madame de Talleyrand. Elle est son « petit marsouin », il est « son cher ange ». On ne connaîtra plus de liaison à Talleyrand, elle fut très certainement son dernier amour.

Les années difficiles de la Restauration
1816-1830

Index


    C’est l’époque de la Restauration. Après avoir remis Louis XVIII sur le trône, Talleyrand vit retiré des affaires. Sans la protection de son oncle, Dorothée serait en butte à une société hostile, elle n’aime pas Paris qui le lui rend bien. Elle n’aime pas les Français, malgré sa famille et ses enfants Français. Elle a un joli visage, « de joli serpent » dit une mauvaise langue.

La duchesse de Dino, par Proudhon


    Ils vont tous les ans à Bourbon-l’Archambault où Talleyrand fait sa cure.
    Ils partagent leur temps entre Paris et Valençay que Talleyrand avait acheté en 1803 et où elle règne en maîtresse de maison. Ils font aussi du tourisme. En mai 1817, Talleyrand et Courtiade, son valet, Dorothée, la princesse accompagnées de leurs femmes de chambre, font un long voyage dans les Pyrénées. En cours de voyage , ils passent non loin de Chalais où s’est déroulée la jeunesse de Talleyrand ; ils passent à Bordeaux, et arrivent le 7 juillet à Cauterets et Bagnères-de-Bigorre où ils sont très impressionnés par les hautes montagnes. Ils y restent jusqu’au 6 août.
    Le 31 août1817, Talleyrand est doté par le roi du titre de duc et de pair. Le roi de Sicile le dote aussi, le 2 décembre, du duché de Dino, une île au large de la Calabre, parce qu’il lui est reconnaissant de ses services à Vienne, ce titre est immédiatement transmissible à ses neveux. C’est ainsi que Dorothée, qui n’était pas encore duchesse alors que ses trois sœurs l’étaient déjà, devient duchesse de Dino.
    En novembre, Dorothée va en Silésie pour s’occuper de ses affaires.
    En été 1818, ils voyagent à nouveau dans les Pyrénées. Elle obtient la séparation de biens pour préserver sa fortune des dépenses et des dettes de son époux Edmond. Il revient habiter avec elle en 1820 au grand étonnement de tous, et en décembre elle met au monde une fille, Pauline. Il est avéré, d’après les témoignages d’ecclésiastiques, que Talleyrand serait bien le père de Pauline. Mgr Chapon, évêque de Nice et ami intime de l’abbé Dupanloup, a répété au chanoine Renaud : «Pauline est la fille de Talleyrand, Mgr Dupanloup en était sûr ».On suppose que Pauline le savait et pour cette raison mena une vie austère et pieuse pour expier le « péché » de sa naissance.
    En 1821, la mère de Dorothée, la duchesse de Courlande meurt, Talleyrand est inconsolable En 1824, Dorothée divorce, ce qui prête à la critique, elle se met à détester la société de Paris et à la craindre.
    Dorothée repart en Allemagne et écrit à Barante, son ami avec lequel elle correspondra toute sa vie :
« Je pars désolée de m’en aller, de quitter mes enfants, mes amis, et de laisser M. de Talleyrand fort seul ... Adieu, Monsieur, je rapporterai de 1'Allemagne peut-être un peu de cette force que rend l’air natal, mais bien plus certainement encore une disposition d'esprit et de coeur tout à l'avantage de ma seconde patrie; imposée d'abord, je l'ai adoptée depuis et ce n’est qu' ici que je veux chercher abri et repos ». Dorothée de Dino (Chronique )

    1826: «Il y a entre Paris et moi une brèche qui ne se réparera peut-être jamais ».
    1835: « C'est toujours un grand événement pour moi que de rentrer dans Paris où j'ai passé tant de mauvais moments : tout mon passé se déroule devant moi, à mesure que je traverse ces rues, ces places, qui me rappellent des souvenirs presque tous pénibles ». Dorothée de Dino (Chronique , Paris 1909)

    Mais en grande dame fière de son rang et de sa naissance, elle vit au-delà de son époque et se moque des ragots et des critiques d’une société qu’elle méprise.

    Elle passera sa vie à voyager entre les deux pays. A l’époque, les voyages n’étaient pas si faciles, c’était un exploit assez remarquable de voyager sans cesse et c’est pourquoi on peut dire qu’elle était une vraie européenne avant l’heure.
    Août 1824, elle revient à Paris, Louis XVIII se meurt, c’est l’ avènement de Charles X.
    En 1825, elle voyage en Provence. A Hyères, elle met au monde une fille, Julie-Zulmé dont on ne sait pas exactement qui est le père. Elle n’apprécie pas la vie en province, mais elle apprécie la mer et le soleil. A Nice, le mistral la fait fuir, elle y revient au printemps 1825.

 
En 1828, elle achète le château de Rochecotte pour être vraiment chez elle. Elle écrit :
« J’ai une vraie passion pour Rochecotte; d'abord, c'est à moi, première raison, secondement, c'est la plus belle vue et le plus beau pays du monde; enfin c'est un air qui me fait vivre légèrement et puis, j'arrange, je retourne, j'embellis, j'approprie ... j'ai pris la vie de campagne à la lettre et vous ne serez pas étonné lorsque je vous dirai que, sous la décence d'un devant de cheval, je parcours ainsi le pays par quelque temps et quelque chemin qu'il fasse » (Correspondance)
    Elle s’y plaît beaucoup. Elle y est plus près de son amant du moment, Théobald Piscatory, dont elle avait eu une fille, Antonine-Dorothée, née à Bordeaux en 1827.

 


        Elle aura donc eu 4 enfants légitimes, Louis (1811), Dorothée ( 1812), Alexandre (1813), Pauline (1820) et vraisemblablement trois filles illégitimes, Henriette (1816), Julie (1825) et Antonine (1827.)

    Alors que l’inconscience et la nullité de Charles X préparent la révolution de 1830, l’avènement de Louis-Philippe et le retour de Talleyrand aux affaires, Edmond de Périgord doit s’exiler en Angleterre pour fuir ses créanciers. A Londres, il perd 60 000 F au jeu et est jeté en prison d’où le sort l’ambassadeur de France en payant la dette. Il va à Bruxelles, puis à Florence où il passa le reste de sa vie en vivant de la pension que lui versaient sa femme et ses enfants. Il sort ainsi définitivement de la vie de Dorothée et se remariera en 1864.

L’ambassade de Londres
1830-1834

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    Talleyrand ne voulait pas de la République, il complote avec le duc d’Orléans pour qu’il accepte la couronne. Les deux chambres élisent le duc d’Orléans roi des Français sous le nom de Louis-Philippe. Talleyrand est nommé ambassadeur de France à Londres. Ce n’est pas pour déplaire à Dorothée qui, lasse de son amant Piscatory et de sa retraite de Rochecotte, aspire de nouveau aux plaisirs du monde.
    Talleyrand écrit :
« Ma nièce avait consenti à m'accompagner à Londres, et je pouvais compter sur les ressources de son grand et charmant esprit, aussi bien pour moi-même que pour nous concilier la société anglaise si exclusive » ( Mémoires)
    Il débarqua à Douvres le 24 septembre 1830 et Dorothée le suivit le 30.
    Ils furent très bien accueillis, Wellington avait une grande amitié pour eux, scellée à Vienne et à Paris. Elle a 37 ans et Talleyrand 76 ; la société de Londres est plus tolérante et cosmopolite et ils sont bien acceptés. Elle n’est ni l’Allemande ni la Française, elle est seulement elle-même, elle est entourée de nombreuses étrangères, telle la comtesse de Lieven, courlandaise d’origine comme elle, et femme de l’ambassadeur de Russie qui devient son amie.
    Lady Grey, anglaise, mère de 15 enfants, déclare :
« J’aime beaucoup Mme de Dino, elle est toujours de bonne humeur et de la plus agréable compagnie. Comme elle ne dit jamais rien qui me froisse, pourquoi me soucierais-je des amants qu'on lui prête? Je ne me fais pas gloire d'être différente d'elle, j'ai eu de la chance, voilà tout ». (cité par F.de Bernardy)

    Fidèle à son habitude, Talleyrand mène grand train et l’ambassade est une adresse très courue à Londres, la table est la meilleure de la ville. Dorothée a beaucoup de succès mondains, et Rémusat la décrit ainsi :

    « Dorothée de Courlande avait alors 39 ans et était dans presque tout l’éclat de sa beauté que n'avait jamais eu celui de la jeunesse. Elle était d'une taille moyenne, mais élégante, et son port et sa démarche avaient une dignité gracieuse qui la faisaient paraître plus grande qu'elle n'était en effet. Ce qui illuminait son visage un peu petit et terminé en pointe, c'étaient, au dessous d'un large front cerné de cheveux d'un noir de jais, d'incomparables yeux d'un gris bleu, armés de longs cils entourés d‘une teinte bistrée et dont le regard enflammé et caressant avait toutes les expressions. Elle les clignait un peu, sa vue était assez basse, et elle en augmentait ainsi la douceur, et cependant la vivacité en était telle que lorsqu'on l’avait perdue de vue, on aurait juré qu'elle avait de grands yeux noirs comme du charbon. La séduction de sa bouche et de ses yeux était extrême, sans autre défaut que de trop ressembler à une séduction » Rémusat (Correspondance, Paris 1884-86)
    Elle a aussi un rôle important auprès de son oncle: elle lui sert de secrétaire, de conseillère et de confidente, d’agent auprès du roi et de sa sœur, Madame Adélaïde, et aussi de Thiers. Dorothée a beaucoup écrit à Thiers sous la Monarchie de Juillet, comme elle écrivait à Vitrolles sous la Restauration. On peut lui reconnaître de réels talents d’écrivain.
    Elle trouve en un jeune attaché d’ambassade, Adolphe de Bacourt, un nouvel amant. Elle lui écrira presque journellement pendant 30 ans jusqu'à la fin de sa vie. Ces lettres constituent le fond des « Chroniques ». Fidèle jusqu’au bout, il sera présent à ses derniers moments.
    La nièce et l’oncle resteront jusqu’en 1834 à Londres, mais à 80 ans, il est temps de songer pour Talleyrand à une retraite définitive, bien qu’on lui offrît le poste de Vienne. Elle le pousse à se retirer et à donner sa démission: « Déclarez-vous vieux pour qu’on ne vous trouve pas vieilli, dites noblement, simplement, avant tout le monde: l’heure a sonné.»
 
 

Les dernières années de Talleyrand et sa réconciliation avec l’église
1834-1838

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    Le rôle politique qu’elle avait joué à Londres lui permet de reprendre pied dans la société parisienne. Sa fille Pauline a 14 ans et elle songe à la marier un jour. Pour cela, elle doit se concilier la société du Faubourg St Germain.
    1835 : « Vous ne savez pas ce qu' est Paris, je suis en France depuis plus de 20 ans, dans une position qui devrait faire croire que je suis au-dessus des préventions; eh bien, je ne les ai point vaincues, je suis toujours considérée comme une étrangère, et si parfois j'ai cru avoir pris racine, on m'a vite prouvé que je me trompais. Pour tout le monde, et même pour les personnes de la famille dans laquelle je suis entrée, je suis une étrangère ». (Correspondance)

    Cruel constat pour une femme à l’esprit si cosmopolite ! ce fut là le drame de sa vie, les autres la considérèrent toujours venant d’ailleurs. En Prusse, elle est la Française, en France l’Allemande.
    Comme d’habitude, Talleyrand et elle partagent leur vie entre Paris, Rochecotte et Valençay. En 1834, Talleyrand écrit dans son testament : « Je prie Mme de Dino de recevoir ici mes plus tendres remerciements pour le bonheur dont elle m'a fait jouir et que je reconnais lui devoir depuis 25 ans; je lui fais mes plus tendres adieux. »
    Il ajoute: « Quand je ne serai plus là , je vous manquerai terriblement ». Il avait raison ; sans lui, Dorothée n’avait plus son soutien pour affronter la société parisienne si malveillante á son égard.
    En 1835, mort de Mme de Talleyrand ; c’était pour Talleyrand la libération d’un lien qui l’empêchait de songer sérieusement à se réconcilier avec l’Eglise. C’est l’œuvre de sa nièce qui le mènera à faire cet ultime pas décisif, aidée en cela par l’abbé Dupanloup et Mgr Quelen, l’archevêque de Paris.
    Il meurt le 17 mai 1838 , à Paris, entouré de Dorothée et de Pauline. Il est enterré à Valençay dans la chapelle de l’école qu’il avait fondée.
 
 

Dorothée entre Paris et Berlin
1838-1844

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    Seule, elle l’est, malgré ses enfants et sa famille. Que va-t-elle faire? Les années suivantes décideront de sa vie sans Talleyrand. Elle hérite de l’Hôtel de la rue Saint Florentin qu’elle vend aussitôt au baron de Rothschild. En juin 1838, elle part pour Baden, puis revient. Son souci est de marier sa fille qui a 18 ans. Elle la marie le 10 avril 1839 avec Henri de Castellane, famille qui a des liens avec les Talleyrand depuis des générations. Son fils Alexandre se marie aussi en octobre 1839 avec Valentine de Sainte Aldegonde et prend le titre de duc de Dino. Louis avait épousé, en 1829, à 18 ans, Alix de Montmorency et reçu Valençay en nue-propriété.
    Ses enfants établis, elle pense à retourner en Prusse. La mort de sa sœur, la duchesse Wilhelmine de Sagan en 1839, la menace du retour de son ex-mari, la mort de Talleyrand sont des événements qui précipitent sa décision. Elle vend aussi en 1839 le palais de Courlande au tsar de Russie. Ce bâtiment sera jusque en 1939 l’ambassade de Russie à Berlin et sera détruit dans les bombardements.

    En mai 1840, elle fait un grand voyage en Prusse avec son fils Louis. A Berlin , elle habite à l’hôtel de Russie.

    Elle écrit : « N’est-il pas singulier que je n’aie éprouvé aucune émotion en rentrant dans cette ville où je suis née ,et où j’ai été en partie élevée ?J’ai regardé avec la même curiosité qu’en passant par Cologne ou Cassel et voilà tout. Je ne me sens pour rien cette partialité patriotique, que j’ai si longtemps éprouvée pour l’Allemagne. Je me sens absolument étrangère aux choses, aux personnes, complètement déracinée, parlant la langue avec une certaine hésitation, enfin, pas du tout at home ; plutôt mal à l’aise, et honteuse de cette disposition. » Dorothée de Dino, Chronique, 26 mai 1840
    A Berlin, elle est reçue avec chaleur par la cour qui la pressait de revenir. Elle se rend en Silésie où elle avait gardé des possessions et les visite. Elle s’installe à Güntersdorf, un château près de Sagan qui lui appartenait depuis 1807. Son instinct féodal se réveille et elle est grisée par ce nouveau rôle de grand seigneur.
    Elle dit : « La situation de grand seigneur est ici bien différente de ce qu‘elle est en France, mon fils en a la tête toute tournée ». Elle aussi, assurément.
    Sa sœur, la princesse Pauline de Hohenzollern et son fils Constantin qui avaient hérité de Wilhelmine n’avaient pas d’intérêt à garder Sagan. Ils commencèrent à vendre tout ce qu’ils pouvaient. Dorothée racheta le carrosse que son père avait utilisé pour venir de Courlande à Berlin en 1796. Mélanie de Metternich, la troisième femme du chancelier d’Autriche, acheta pour son époux un secrétaire qui avait appartenu à Wilhelmine.
    Ses hommes d’affaire la pressent de rester à Sagan, mais elle a peur du froid de l’hiver.
    En 1841, elle dit : « La navigation du monde est la plus difficile, la plus orageuse et je ne m’ y sens plus du tout propre ; je n'ai plus de pilote et je ne sais, à moi seule, conduire ma barque; j'ai toujours peur de me briser contre quelque écueil. Mes nombreuses expériences ne m'ont pas rendue habile, seulement elles m’ont mis en défiance de moi-même, et cela ne suffit pas à faire une bonne traversée ». (Chronique)

    Elle revient en France, achète un hôtel à Paris, 73 rue de Lille et retourne à Rochecotte. Frédéric-Guillaume de Prusse, son ami d’enfance, l’invite et insiste pour la voir revenir, elle repart en Silésie en mai 1841, puis à Vienne, où elle retrouve ses sœurs, Pauline et Johanna qui vivaient ensemble. Là, elle n’apprécie pas la familiarité viennoise, tout le monde l’embrasse et l’appelle par son prénom …En septembre 1841, retour à Paris, en hiver départ pour Nice, puis au printemps 1842, retour à Rochecotte.
    Elle songe à rester en France, mais un incident relaté par Mérimée lui fait changer brusquement ses plans : Elle a sans doute découvert que son gendre est homosexuel, elle ne veut pas rester auprès de ses enfants.
    Le 13 juillet 1842, c’est le tragique accident qui coûte la vie au duc d’Orléans, son ami. Sa mort la pousse à quitter la France car elle n’a plus d’amis à la cour.
 
 

La souveraine de Sagan
1843-1862

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Sa sœur Pauline meurt en 1842. Elle veut racheter Sagan à son neveu, repart pour l’Allemagne en mai 1843. Elle a 50 ans, elle est libre, riche, belle et encore jeune, au dire de ses contemporains.
    Son voyage dure du 3 mai au 2 juin 1843, elle passe par Sarrebruck et Mannheim où elle rend visite à la grande duchesse Stéphanie de Bade, née Beauharnais, puis à Mayence où elle descend le Rhin jusqu’à Cologne. Elle n’apprécie pas les auberges allemandes qui n’ont pas de volets. A Magdebourg, elle prend le train et met sa voiture sur le wagon, et arrive épuisée le 2 juin à Berlin. Elle raconte son voyage dans la « Chronique ». C’est un intéressant témoignage de la manière dont on voyageait á cette époque. Elle rencontre la famille Radziwill et celle de la famille de sa marraine Louise de Prusse. Puis elle part en Silésie à Sagan. Elle rend visite à son voisin, le prince de Puckler-Muskau, célèbre pour ses jardins et la glace qui porte son nom. En juillet, elle arrive à Güntersdorf où elle reçoit la visite d’un voisin, le prince Félix de Lichnowski. C’est le coup de foudre. Il a 28 ans, il est d’origine austro-hongroise, sa famille habite à Vienne. Elle passe l’hiver 1843-44. avec lui à Vienne.

Le château de Sagan

 

 

En avril 1844, elle rachète à son neveu Constantin de Hohenzollern le château de Sagan. Quelques mots sur le château :

Le château de Sagan

    Pierre de Courlande avait acheté le duché en 1785 pour un million de guldens, il l’avait habité après 1796 quand il avait vendu son duché de Courlande à Catherine de Russie. La cour de Prusse avait été heureuse de le voir s’installer en Prusse ; il était tellement riche qu’on avait fait appel à lui pour payer les frais d’enterrement du roi Frederic II de Prusse en 1799 ! C’était un fief royal, chaque héritier devait demander le renouvellement du traité de suzeraineté. Le château avait appartenu à Wallenstein, puis aux princes de Lobkowitz. Le duc Pierre aimait les arts, il faisait venir des troupes de théâtre au château. Il avait rapporté de son voyage en Italie de nombreux tableaux de peintres connus et moins connus, tel Rubens, Angelika Kaufmann, Grassi, etc ... et de nombreux portraits de famille. Il possédait aussi des porcelaines chinoises, héritées de son père, Ernest Johann Biron, des meubles précieux, des armes de collection.
    Dans la grande galerie, il y avait de nombreuses statues rapportées d’Italie ; le château avait 130 pièces, une bibliothèque, une salle des archives, une collection d’autographes des personnalités du temps de la duchesse de Courlande, comme Goethe, Beethoven, Bach, Humboldt.
    Le renouvellement du traité de suzeraineté fut confirmé à Dorothée en 1846 par Frédéric-Guillaume de Prusse. De ce fait, elle avait le droit de se faire représenter au parlement régional de Silésie et de donner son avis sur les lois.

    Lettre à Bacourt, 1852: « J'aime Sagan, j'y ai traversé toute une vie de l’âme, orages, luttes, secousses, j'y ai ensuite trouvé calme, méditation, recueillement .... »

    Elle s’installe donc en souveraine, en possession de 5 villes, 171 villages avec 8000 âmes, de nombreux domaines et métairies. Dans une ville, il y avait dans chaque maison un impôt seigneurial, elle possédait le droit de faire la justice, la police et de contrôler l’église.
    Son règne fut un bienfait pour la ville et la région, elle multiplia les bonnes œuvres: elle fit agrandir le lycée catholique, envoya des jeunes gens faire leur formation à Berlin ou Breslau, fit construire un hôpital, une chapelle et un orphelinat, donna du travail aux gens du pays. En 1845, elle fit aménager le parc et donna ainsi du travail à 150 personnes. La ville s’embellit et gagna plus d’animation. Elle était très aimée des gens et son souvenir resta très vivant à Sagan, d’autant plus que la famille de Talleyrand resta en possession du château jusqu’en 1945.
    Elle recevait souvent la visite des princes de Prusse et voyageait elle-même beaucoup et régulièrement en France où elle rendait visite à ses enfants. En 1845, elle va à Venise.
    Elle était riche, libre et belle, mais seule. Elle se décrit elle-même ainsi :
« Je suis un petit animal fort étrange; le médecin me répète chaque jour que c'est un état nerveux, fantasque, capricieux; ce qui est sûr, c'est que j'ai des entrains, des gaîtés, des tristesses par accès, que je me gouverne fort mal ou plutôt que mes nerfs me gouvernent ».
A Barante: « Vous n’avez pas comme moi, une bile noire qui rembrunit toutes choses, serre le coeur, attriste la pensée, effraie pour l'avenir, dépouille le présent et ternit le passé ». (Chronique)

Elle ne s’occupait pas des rumeurs de la cour de Berlin qui ne voyait pas toujours d’un bon oeil son désir de jouer un rôle politique : n’était-elle pas une Française ?

 

 

L'hôpital

 

La duchesse de Sagan, à 59 ans

 

   

    En tant qu’appartenant à une ancienne famille noble, elle ne pouvait qu’être effrayée par les mouvements révolutionnaires de 1848 ; elle voyait la solution des problèmes de la Prusse dans une évolution vers un état constitutionnel et elle s’effrayait des hésitations de Frédéric-Guillaume IV de Prusse.
    Le roi aimait sa compagnie et était fasciné par elle. C’est ce mélange de français et d’allemand en elle qui lui donnait tant de charme à ses yeux.
    Elle voyagea beaucoup en Europe, partout, elle fut reçue comme une reine. En 1847, elle donna Rochecotte à sa fille Pauline de Castellane, devenue veuve à 27 ans.
 
 

La Révolution
1848

    Son ami Félix de Lichnowski, engagé en politique fut assassiné par la populace à Francfort. Elle l’attendait à Sagan, sa douleur fut immense, elle se retrouva seule encore une fois. Solitaire et mélancolique, elle regrettait de n’avoir pas connu « ce simple bonheur domestique qui est un foyer uni. » Elle écrit en se penchant sur le passé :
    « Il n’y a pas d'amertume dons mes paroles; pour de la tristesse, c'est autre chose! Comment n’en éprouverais- je pas là ? et ailleurs, et partout? J’ai eu un mari sans vie domestique, j'ai des enfants sans vie matérielle, j'ai quelques rares amis dont je suis séparée, j'ai eu des guides et des protecteurs , ils ne sont plus sur la terre, ma santé n’est plus ce qu'elle a été, mes souvenirs sont souvent fort amers .J'ai fait en grand, en petit, en autrui et surtout en moi-même les plus tristes expériences. Voilà de quoi justifier toutes les tristesses » (Chronique)

    Ses enfants ne sont pas intéressés par Sagan, ils ne lui rendent pas visite, ils ont leur propre vie. Elle se remet à voyager, elle retrouve Bacourt à Baden avec lequel elle correspond à nouveau et voyage avec lui à Venise.
    1854 elle reste à Paris, à Rochecotte et Valençay qui appartient à son fils, Louis. Maintenant elle observe avec intérêt l’ascension de Napoléon III à la tête de la France, aidé par le duc de Morny, le petit-fils de Talleyrand des talents de qui il avait assurément hérité. Elle trouve des changements. En 1850, elle a une dame de compagnie, Mademoiselle de Bodelschwing, fidèle Courlandaise qui restera avec elle jusqu’à la fin de ses jours.

    En 1855 elle décide de se préoccuper de l’avenir de sa petite-fille, Marie de Castellane, qui lui est plus proche que sa fille Pauline avec laquelle elle avait peu de points communs. Elle va lui faire faire en sens inverse le voyage qu’elle avait fait à 16 ans ; elle lui propose le mariage avec Antoine Radziwill, fils d’une famille d’origine Polonaise, mais Prussienne depuis le mariage de Louise de Prusse, sœur et fille de roi avec Anton Radziwill au XVIIIème siècle. Les deux frères qui ont épousé les deux sœurs habitent le palais Radziwill à Berlin, situé sur la place de Paris en face de l’ambassade de France, à côté de la porte de Brandebourg. Ils ont de nombreux enfants et c’est avec joie qu’ils accueillent Marie, qui après avoir longtemps hésité à quitter son pays, épouse Antoine en octobre 1857, à Sagan.
    Marie de Castellane, princesse Radziwill, sera l’éditrice de la « Chronique », recueil des lettres de sa grand-mère à Bacourt et membre influent de la société de Berlin sous Guillaume II. Elle le représentera aux funérailles des victimes du Bazar de la Charité.
 
 

Les dernières années solitaires
1858-1862

Index

    Maintenant, à 60 ans passés, elle est encore belle ; on l’appelle à Berlin la « duchesse intéressante » quand elle parcourt les rues en bel équipage. Guizot dit d’elle quand elle revient en1858, à Paris « Encore belle á 65 ans. Les mêmes yeux, la même taille, toujours Circé. Et le même esprit, toujours grand, libre, ferme, souple, sympathique » Guizot (Lettres à sa famille, Paris 1884)

    Elle rencontre Guillaume de Prusse, le futur Kaiser, avec lequel elle parle de politique. Elle écrit: « Le prince de Prusse m’a fait une longue visite, il m’a beaucoup parlé de l’état du pays et des difficultés du gouvernement ».
    Elle travaille avec Bacourt aux Mémoires de Talleyrand. Son fils Louis séjourna souvent à Sagan dont il héritera et où il s’installera en grand seigneur prussien. Boson, son petit-fils, fera aussi de nombreux séjours à Sagan en compagnie de sa femme, Jeanne Seillière. En juin 1861, sa voiture verse pendant un orage, elle est grandement commotionnée, et cet accident précipite sa fin. Sa santé décline et elle souffre beaucoup, elle a sans doute un cancer, elle va à Schlangenbad, puis à Bad Ems faire une cure, mais elle ne se remet pas, beaucoup de proches viennent la voir. Bacourt vient près d’elle et elle lui confie les papiers de Talleyrand.
    Il est là ainsi que Pauline et Marie quand elle meurt le 19 septembre 1862.
    A ses funérailles, ses fils ne montrent pas la moindre tristesse, un envoyé de la cour de Prusse témoigna avec indignation qu’on se serait plutôt cru à un mariage qu’à un enterrement ; il y eut un repas de 12 plats et on recommença le soir sans vergogne à banqueter et à boire.
    Elle fut enterrée dans la chapelle, la Kreuzkirche, près de l’hôpital qu’elle avait fait construire.
 

L'église de la Croix, à Sagan
 

Conclusion

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Les jugements qu’elle inspira sont divers ; ceux des hommes, admiratifs devant sa beauté et son intelligence, sont élogieux, ceux des femmes jalouses de sa position et de sa richesse sont plus venimeux ; il est étonnant qu’on ne lui ait pas connu d’amie proche. Elle fut une personnalité assez seule, sinon solitaire, mais entretint une grande correspondance avec de nombreuses personnes de son époque .
    On pourra lire plus bas quelques jugements de contemporains sur elle.
    Elle était une vraie Européenne à une époque où le mot était inconnu, née entre deux cultures, parlant trois langues, en contact avec toutes les personnalités politiques européennes du temps, elle aurait pu, par son intelligence, être, en d’autres temps, une femme politique, ou une savante. Mais en ce temps-là, seuls les hommes faisaient une carrière, elle n’eut pas l’opportunité de réaliser ses nombreux talents.
    Proche des personnalités qui firent l’histoire, elle laissa une correspondance considérable avec ses contemporains, une partie nous est parvenue, le reste a disparu dans les malheurs de la guerre. Que sont devenues les archives de Sagan ?

    Ses descendants furent Français (Castellane, Talleyrand), Allemands (Talleyrand), Polonais (Radziwill, Potocka)
    Beaucoup qui la connaissaient l’ont admirée et aimée, elle eut un étrange destin, partagé entre deux patries ennemies, la Prusse et la France. Déracinée, on lui fit sentir partout qu’elle était une étrangère ; elle chercha sa place et finit par la trouver à Rochecotte, puis à Sagan. Surtout elle est liée par-delà la mort au destin de Charles Maurice de Talleyrand-Périgord .
 
 
 

Mai 2001

 
 

    Texte basé sur la conférence tenue en avril 2001 à la société Franco-Allemande de Bielefeld, Guetersloh et Paderborn par Françoise Aubret-Ehnert,
    L’auteur remercie vivement M. André Beau, président de l’association « Les amis de Talleyrand » pour ses conseils et ses corrections, et M.Pierre Guimbretière, secrétaire de l’association, pour ses encouragements.
 
 

Bibliographie

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Ecrits de la duchesse de Dino
 

Etudes en français
  Etudes en allemand
 


Articles sur le site , voir en particulier :


 

Témoignages sur Dorothée, duchesse de Dino et de Sagan

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Goethe
Immer selbst anmutig , von anmutiger Umgebung

Gustav Partey (Souvenirs) 1807
Sie war im Jahre 1806, als ich anfing in das herzogliche Haus zu kommen, dreizehn Jahre alt und von wunderbarer Schönheit. Als ich später Wilhelm Meister las, bemerkte ich, daß das Bild, das ich mir von Mignon machte, der Prinzessin Dorothea glich. Ihre dunklen, unergründlichen Augen hielt man anfangs für braun ,sie waren aber von einem intensiven blau; Stirn und Nasenwurzel war von vollendeter griechischer Reinheit, die Nase selbst vielleicht etwas zu lang, die Oberlippe von wahrhaft klassischem Schnitt, das Oval des Gesichts von feinster Zeichnung. Ihr schwarzes seidenes Haar trug sie einfach gescheitelt und hinten in einen Knoten geschürzt.- Der Ausdruck ihres Gesichts war gewöhnlich sehr ernst, aber noch höre ich ihr helles herzliches Lachen, dieses silberne Lachen aber ist ihr bis in das Alter treu geblieben.

En 1806, quand je commençai à fréquenter la maison de Courlande, elle avait 13 ans et était d’une merveilleuse beauté. Lorsque je lus plus tard le « Wilhelm Meister», je remarquai que l’image que je me faisais de Mignon était celle de Dorothée. On pensait d’abord que ses yeux sombres et impénétrables étaient bruns, mais ils étaient d’un bleu intense. Le front et le nez étaient d’une perfection grecque, le nez peut-être trop long, la lèvre supérieure d’une coupe vraiment classique, l’ovale du visage du dessin le plus fin. Elle portait ses cheveux noirs de soie simplement divisés en une raie et avec un nœud derrière la tête .L’expression de son visage était habituellement très sérieuse, mais j’entends encore son rire clair, ce rire argenté qui lui est resté jusqu’à sa vieillesse.

Clary: 1809

Mme Edmond de Périgord a vraiment un succès étonnant quand on pense aux préventions qui devraient nécessairement exister contre elle. Tout le monde l’aime et la loue, elle a encore l’air un peu pincée, une manière de parler qu’on pourrait croire affectée, eh bien ! elle vainc tout cela par sa gentillesse, sa bonne tenue, sa conduite. Ses yeux sont magnifiques et dans quatre ou cinq ans, après qu’elle aura eu des enfants, ce sera une des plus jolies femmes de Paris. Elle est extrêmement raisonnable pour 16 ans, aime à s’occuper et a autant d’ordre dans sa maison que son mari en a peu. Au fond, je lui crois plus de tête que d’esprit. M. de Talleyrand la traite bien, mais ne l’aime pas, parce qu’il n’aime personne.

Comte Rudolf Appony 1811 ( Journal Paris 1913)

Plus gentille et plus aimable que jamais

Emilie von Binzer 1815 (Trois étés à Löbichau 1877)

Elle n’était pas grande, maigre et brune comme une hindoue, avec les grands yeux impénétrables d’alors dont la couleur avait dû changer, car ils étaient, quand je la vis, d’un brun noisette, seul un bord bleu entourait la pupille, ce qui donnait ce chatoiement. Les cils étaient si longs qu’il atteignaient les sourcils quand elle levait le regard, son expression changeait sans cesse, parfois quand elle s’énervait on voyait le blanc des pupilles et elle avait l’air d’une belle furie, mais habituellement ils brillaient de façon charmante, tantôt tendrement, tantôt sagement, comme elle voulait ; jeune, on ne remarquait pas sa maigreur, dans les années suivantes, elle prit des formes et devint aussi plus blanche et le caractère de sa beauté changea sans qu’elle en fût altérée. De plus, elle avait de magnifiques dents qu’elle conserva jusqu’à sa mort. Mais comme on dit du paon qu’il n’aime pas être sur ses pieds, elle n’avait pas de belles mains, elle trouvait elle-même qu’elles étaient plus vilaines que d’autres et les cachait avec des gants ou des mitaines. Sa mère n’avait pas non plus la main aussi parfaite que deux de ses filles qui avaient hérité du père … Elle était d’une telle beauté ! De plus , elle était une des plus riches héritières.

Rémusat: 1815

Elle ne s’était pas beaucoup remplumée, mais cependant , elle avait plus de consistance et plus grand air, une démarche leste et noble, une figure d’oiseau de proie. Son teint était toujours brun et jaune, ses yeux , entourés d’un cercle foncé, étaient d’un bleu assez clair et si brillants qu’on les croyait du plus beau noir. Son nez finement dessiné dans sa proéminence dominatrice, deux plaques de vermillon sur chaque joue lui aurait donné l’air dur, si un regard d’une douceur veloutée et un parler lent et caressant n’eussent interrompu l’expression hardie et hautaine de sa physionomie par l’expression la plus opposée.

1814, à Vienne, Rapport de police. Comte La Garde Chambonas : (Leipzig 1843)

La comtesse de Périgord faisait les honneurs chez le prince avec une grâce ravissante. Son esprit brillant et enjoué tempérait de temps en temps la gravité des matières politiques qui envahissaient la conversation. Sa démarche, ses gestes, son attitude, le son de sa voix forment un ensemble enchanteur. Elle a sur la figure et dans toute sa personne un charme irrésistible sans lequel la beauté la plus parfaite est sans pouvoir. C’est une fleur qui semble ignorer le parfum qu’elle exhale.

Friedrich von Gentz 1815 : (Journal, Leipzig 1861)

Aussi remarquable par la subtilité de son esprit que par la dépravation de son cœur, cette femme a été pour moi un objet d’étude et d’amusement.

Villemain

La comtesse de Périgord, par sa beauté, le charme impérieux de sa physionomie, le feu du midi mêlé en elle à la grâce altière du Nord, l’éclat inexprimable de ses yeux, la perfection de ses traits aquilins, la dignité de son front encadré de ses beaux cheveux noirs était une des personnes le plus naturellement destinée à faire les honneurs d’un palais et à embellir la fête. .

Talleyrand :

Dorothée fait bien tout ce qu’elle essaie de faire. Si elle avait vécu au temps de la Fronde, elle aurait été une femme historique. Ma nièce avait consenti à m’accompagner à Londres et je pouvais compter sur les ressources de son grand et charmant esprit, aussi bien pour moi-même que pour nous concilier la société anglaise si exclusive et dont elle ne tarda pas, comme je l’avais prévu, à conquérir la bienveillance.

Sosthène de La Rochefoucauld

Bras droit d’un vieillard, elle a su, tant qu’il a vécu, dissimuler sa propre importance et son ambition personnelle, sa vie s’était pour ainsi dire fondue dans celle d’un autre.

Tenant beaucoup à être bien avec tout le monde, elle ferme les yeux et les oreilles plutôt que de voir ou d’entendre ce qu’elle ne saurait approuver et ceux-là même qui, loin d’elle blâment son extrême condescendance, sont désarmés par sa présence. C’est du reste, un type d’élégance et de distinction que cette femme supérieure en toute chose. J’ignore si son indulgence est plus