Quelques repères historiques

Ce
court article a pour but d’informer le lecteur qui ne connaît pas l’histoire
récente de ce château. Notre propos n’est pas de faire ici œuvre
d’érudit et de retracer l’histoire du château de Rochecotte depuis
son origine, ce qu’ont fait avant nous avec brio de nombreux historiens tourangeaux
(1), mais de rappeler le souvenir de Dorothée
de Dino et de ses descendants en ces lieux et celui de Charles–Maurice
de Talleyrand-Périgord, son oncle, qui séjourna souvent chez
elle à la fin de sa vie, partageant son temps entre Paris, Valençay
et Rochecotte. Il écrivait en avril 1835: »Je m’y plais beaucoup,
la vie qu’on y mène, l’air qu’on y respire, la politique qui reste au
loin tout m’y convient et surtout, il y a une chose qui me fait préférer
Rochecotte à tout autre lieu, c’est que j’y suis non seulement avec Madame
de Dino, mais chez elle, ce qui est pour moi une douceur de plus. »

Le
château de Rochecotte, situé sur la commune de Saint-Patrice,
près de Langeais (Indre-et-Loire) est accessible à tous aujourd’hui
puisqu’il est maintenant un bel hôtel-restaurant,
animé avec charme par les dames Pasquier qui en font un lieu de séjour
privilégié.
Dorothée de Dino
Lorsque Dorothée de Dino acheta le château, le 30 avril 1828, il avait eu de nombreux propriétaires avant elle, le dernier en date était le chevalier René de la Selle de Ligné qui lui vendit 400 000 francs, dont 100 000 furent payés comptant par la duchesse. Une somme considérable pour l’époque et ceci explique qu’elle paya à tempérament. Le solde fut payé en novembre 1828 et en janvier 1830. Rien n’atteste que Talleyrand acheta Rochecotte pour sa nièce, comme on le lit parfois et son nom n’apparaît pas dans l’acte de vente. De toutes façons Dorothée était riche, elle avait hérité de son père, le duc Pierre de Courlande de biens situés en Prusse, et à Berlin du palais de Courlande où elle avait été élevée et qu’elle avait revendu à la Russie qui en avait fait son ambassade.
Le château lui avait plu tout de suite, dominant la vallée de la Loire, à mi-colline, il offrait une vue magnifique sur la région et le château d’Ussé à l’horizon. Si elle choisit cet endroit, c’est, pense-t-on, pour être proche de son amant du moment, Piscatory, qui avait un château non loin, le château de Chérigny, près de Chenu, mais aussi pour être chez elle avec ses enfants : Louis, Alexandre et Pauline, « la chère minette », l’ange de la maison, adorée par son grand-oncle, respectivement âgés de 17,15 et 8 ans.
A cette époque, Dorothée de Dino était séparée officiellement de son mari Edmond depuis déjà huit ans ; elle vivait avec ses enfants chez son oncle à Paris et à Valençay, et depuis son arrivée à Paris en 1809, elle n’avait jamais eu de « chez elle ».
On peut donc comprendre son bonheur à se trouver dans ses propres murs. Elle écrit à son ami Barante le 5 juillet 1828: « oui, sûrement j’ai une vrai passion pour Rochecotte; d’abord c‘est à moi, première raison, secondement, c’est la plus belle vue et le plus beau pays du monde; enfin c’est un air qui me fait vivre légèrement et puis j’arrange, je retourne, j’embellis, j’approprie… J’ai pris la vie de campagne à la lettre; et vous qui habitez la Vendée et qui avez donné des bals à des dames qui arrivaient à cheval, jambe de-ci, jambe de-là, vous ne serez pas étonné lorsque je vous dirai que, sous la décence d’un devant de cheval, je parcours ainsi le pays par quelque temps et quelque chemin qu’il fasse ».
Elle
ne tarda pas à transformer à son goût ce château un
peu austère avec l’aide de son architecte, Phidias Vestier, ajoutant
en particulier une terrasse à l’italienne
avec des colonnes sur laquelle donnait la chambre de Talleyrand.

Elle
refit aussi la façade, ce qui
explique que l’on peut y voir encore actuellement la devise des Talleyrand présente
aussi à Valençay : « RE QUE DIOU ». Les jardins
furent aussi remaniés selon son goût, dessinés à
la française, avec des massifs de fleurs. L‘air était léger
et frais, reposant et bon pour détendre ses nerfs.
Fin août 1828, elle écrit à Vitrolles: » J’ai dit un adieu très franc au monde; il n’a été dicté ni par humeur, ni par caprice, il est le fruit de longues réflexions auxquelles d’assez tristes expériences ont aidé; pour pouvoir réaliser ce que j’avais reconnu le seul remède, il me fallait un chez moi, je l’ai trouvé, et un calme singulier, une grande absence d’hostilité, une indifférence complète sur tout ce qui n’est pas sincèrement près de mon cœur est entré dans mon âme; les séjours que je fais chez Monsieur de Talleyrand me sont plus faciles, je trouve mes relations, par cela seul que j’ai un asile propre, changées en bien avec tout le monde; et je croirais bien qu’on me trouve aussi plus facile à vivre. »
Talleyrand était inquiet de cette évolution de sa nièce, il avait peut-être peur de la perdre, c’est pourquoi il décida de passer lui aussi l’hiver à Rochecotte.
Elle entreprit de grands travaux pour y passer l’hiver, calorifères, tapis, portières, elle agrandit le château qui comportait 14 chambres, le meubla avec des meubles de Boulle, apporta aussi les porcelaines de Chine héritées de son père, le duc Pierre de Courlande, des peintures, des portraits, en particulier celui de sa fille qui ornait le grand salon. Elle installa une riche bibliothèque, avec des œuvres modernes pour ses enfants, fit moderniser les cuisines et apporter l’eau dans la cuisine et les appartements grâce à des béliers hydrauliques importés d’Angleterre. On se rappelle qu’elle séjourna à l’ambassade de France à Londres quand Talleyrand y fut ambassadeur de 1830 à 1834. Mais à chaque retour, elle était heureuse de retrouver son cher Rochecotte.
Si parfois, elle y était seule avec des ouvriers qui la faisaient enrager et l’impatientaient, elle pouvait cependant goûter le plaisir d’être chez elle et d’inviter qui elle voulait. Elle recevait le maire et le curé à dîner le dimanche, recevait des voisins à qui elle rendait visite à son tour et s’occupait comme s’occupaient les dames de son temps: elle lisait, écrivait, travaillait à l’aiguille, montait à cheval et recevait aussi de nombreuses visites de personnalités du temps, tels Honoré de Balzac ou Adolphe Thiers qui fut reçu souvent. C’est à Rochecotte que fut décidée en décembre 1829 la fondation du journal « le National » qui contribua à préparer la révolution de juillet. En décembre 1837, sa sœur Wilhelmine de Sagan, accompagnée par son fils Alexandre, lui rendit visite.
Elle participait aussi activement à la vie de sa commune ; la bienfaisance était une de ses obligations de grande dame. Elle fut ainsi l’un des principaux souscripteurs-fondateurs de l’école-mairie de St Patrice en 1839.
Talleyrand fit de nombreux séjours à Rochecotte : hiver1828/1829, hiver1829/1830, septembre1832, mars/avril 1835, hiver 1836/1837, hiver 1837/1838 pour partie et s’y plut beaucoup. C’est à Rochecotte que Dorothée continua à le persuader de se réconcilier avec l’Eglise avant de mourir.
Après
la mort de Talleyrand en 1838, elle fit transformer sa chambre en une chapelle
qu’on peut encore voir aujourd’hui, où l’autel occupe l’emplacement exact
du lit de son oncle. Dorothée hésita longuement pour savoir si
elle resterait en France ou bien si elle retournerait en Silésie, à
Sagan. On est en droit de se demander pourquoi elle voulait quitter cet endroit
de la Touraine qu’elle aimait tant. Il y avait certainement plusieurs raisons
à cela. Elle détestait Paris et la société parisienne
qui le lui rendait bien et lui faisait sentir qu’elle n‘était qu’une
étrangère.
En octobre 1838, alors qu’elle n’a plus accès à l’hôtel Talleyrand et vraisemblablement de Gallifet où elle semble résider, elle écrit : « Me voici rentrée dans Paris dont je ne puis dissimuler que le séjour m’accable de tristesse plus que jamais. Que je regrette mes ouvriers, mon jardin, le doux ciel de Touraine, la quiétude de la campagne, le repos des champs, le loisir des pensées et du recueillement, dont mille affaires et tracas me privent incessamment ici ».
Avait-elle peur de vivre seule à Rochecotte? Ou bien était-elle attirée par son nouvel amour en Prusse, le prince Lichnowsky ?
Ayant
perdu l’appui de son oncle et établi ses enfants, (Louis était
marié depuis 1829, Pauline avait épousé en avril 1839 le
marquis Henri de Castellane et Alexandre avait épousé en octobre
1839 Valentine de Sainte-Aldegonde), elle décida de retourner en Prusse
au pays de son enfance, où la cour de Berlin l’accueillit à bras
ouverts, et d’habiter à Sagan qu’elle avait racheté à sa
sœur Pauline de Hohenzollern, qui en avait hérité de sa
sœur Wilhelmine de Sagan. Là, elle était la souveraine d’un duché
qui la rendait immensément riche. Le 17 août 1847, elle donna Rochecotte
à sa fille Pauline, qui
devint veuve la même année, à 27 ans.
Pauline de Castellane
Pauline avait deux enfants, Antoine et Marie qui épousera Antoine Radziwill. Pendant quarante années, la marquise de Castellane vécut à Rochecotte une vie pieuse et retirée, se rendant parfois à la Chapelle-Saint-Mesmin, près d’Orléans, pour une retraite spirituelle. On a dit que Pauline passa sa vie à expier le péché de sa naissance, car d’aucuns prétendent qu‘elle était la fille de Talleyrand et qu’elle le savait.
Dorothée, devenue duchesse de Sagan, revint à Rochecotte voir sa fille de temps à autre, et ce jusqu’en mai 1860. En 1854 elle écrivait: » Me voici dans ce pauvre Rochecotte qui me serre le cœur plus que je ne puis dire. Notre vie y est toute conventuelle: chaque matin la messe, chaque soir la prière en commun, un maigre strict, une conversation plus ou moins sainte, jamais profane, aucun autre bruit que celui des deux garçons et de la toux de leur abbé. » A Sagan, peu de temps avant sa mort, en 1862, elle écrit encore : « Il me prend de profonds et mélancoliques regrets pour ce doux et tranquille Rochecotte, cet horizon si vaste, ce ciel si pur. »
En 1871, au lendemain de Sedan, Pauline reçut une visite indésirable:
Frédéric Charles de Hohenzollern, dit le prince rouge, neveu du
roi de Prusse, cousin de sa fille Marie de Castellane-Radziwill, qui décida
de s’installer avec son état-major à Rochecotte. Cette visite
de famille ne plut pas aux deux propriétaires, surtout à la marquise
de Castellane, née de Juigné dont le mari Antoine de Castellane
était prisonnier à Metz avec Bazaine. Les Prussiens restèrent
six semaines à Rochecotte aux frais de la commune qui dut nourrir et
loger les troupes et leurs chevaux. Le prince prussien célébra
avec fastes à Rochecotte la constitution de l’empire allemand.
Le temps des Castellane
A
la mort de Pauline, le 12 octobre 1890, c’est son fils Antoine qui hérita
du château. Les écuries du
château, restaurées récemment, classées monument
historique datent de l’époque des Castellane. Les deux «
C » enlacés en témoignent.
Antoine de Castellane, le prisonnier de Metz, marié à Madeleine Leclerc de Juigné, avait eu quatre garçons, Boni, le plus connu, Jean, marié à sa tante à la mode de Bretagne Dorothée de Talleyrand, Jacques, mort jeune et Stanislas. Ils héritèrent du château à la mort de leur père en 1917. Boni de Castellane, le célèbre dandy de la belle époque, marié à la richissime américaine Anna Gould y célébra une fête fastueuse et mémorable qui dura trois jours pour fêter son mariage qui avait déjà été célébré en Amérique.
Il raconte dans ses Mémoires : « Ma grand-mère, née Pauline de Périgord, fut élevée à l’hôtel de la rue St. Florentin, sous les yeux de son oncle le prince de Talleyrand, qui l’appelait « l’ange de la maison. » Elle le suivit à Londres, où elle passa le temps de la conférence de 1832 qui régla le sort de la Belgique. C’est avec elle que mes frères et moi nous vécûmes à Rochecotte jusqu’à notre vingtième année.
Quoique de petite taille, elle avait très grand air, ses façons étaient polies et réservées. Elle ne donnait pas la main à tout le monde. Son esprit, son langage, le son de sa voix dégageaient beaucoup de charme. Ses vertus lui faisaient une auréole dont la lumière se répandait sur les personnalités les plus éminentes de son époque. A ceux qui l’ont approchée, sa mémoire reste chère. Dès notre jeune âge, elle nous pénétra du culte de son oncle… Dans les salons du château, des portraits d’ancêtres ayant tenu dans l’histoire une place importante étaient suspendus suivant leur taille et sans égard pour leur valeur artistique, comme des ex-voto destinés, en rappelant les grandeurs du passé, à indiquer les devoirs de l’avenir. L’arrangement de Rochecotte révélait le bon ton, l’amour de la simplicité, l’horreur de l’anarchie. Des meubles ordinaires y voisinaient avec des objets précieux. Ils se combinaient agréablement, sans prétention, contrairement aux intérieurs actuels. Si le bon goût y paraissait, c’est que nul n’y pouvait imaginer quelque chose de vulgaire…»
En 1921, Stanislas, le cadet, reçut le domaine de ses frères
à titre de licitation pour faire cesser l’indivision. Il était
marié à une espagnole, Maria Natalia Terry y Sanchez, qui avait
un frère Emilio, né en 1890, architecte-décorateur.
Emilio Terry
Le 24 juin 1934, Emilio Terry racheta Rochecotte à son beau-frère. La famille Terry y Dorticos, d’origine hispano-irlandaise avait acquis une immense fortune à Cuba dans les plantations de sucre. Pendant trente ans, jusqu’en 1919, Emilio fit le voyage régulièrement entre Paris et la Havane. Il était très influencé par le château de Chenonceau acquis par ses parents. Autodidacte, il était admirateur de Palladio et de Nicolas Ledoux mais admirait surtout le style Louis XVI. Architecte d’intérieur reconnu et très talentueux, il avait crée des meubles et avait un sens inné des couleurs et de la décoration d’intérieur. Il était un perfectionniste et passait sa vie à dessiner.
Il possédait aussi une villa sur la côte d’Azur et c’est à lui que Rainier de Monaco fit appel pour décorer l’appartement qui devait abriter Grace après leur mariage. Il avait travaillé aussi pour Niarchos. A Paris, il habitait un superbe hôtel place du Palais Bourbon qui avait appartenu à Boni de Castellane. Nul doute que Rochecotte ne pouvait être en de meilleures mains. Il redonna à Rochecotte pendant les 35 ans qu’il y habita le lustre d’antan tout en restant un homme simple et aimé de tous.
Il avait gardé tout le mobilier du temps de la duchesse et avait ajouté le sien. Dans le parc, la tombe de Madame Terry, la mère de Maria-Natalia et d’Emilio Terry rappelle cette époque.
Pendant la dernière guerre, les archives du ministère des affaires
étrangères furent entreposées à Rochecotte, elles
contenaient des traités et en particulier le traité de Versailles
de 1919. A cause d’incidents provoqués par des coups de feu tirés
dans le village par des francs-tireurs polonais, un contrôle fut effectué
et le directeur de l’institut allemand de Paris, le Dr. Epting, vint au château,
vérifia les archives et fit emporter à Berlin le précieux
traité. Cette histoire fut racontée par Fernand Marchand, maire
de Saint-Patrice de 1945 à 1977. Les archives diplomatiques saisies par
les allemands en 1940, retrouvées par l’Armée rouge en Tchécoslovaquie
et transférées à Moscou ont été rendues à
la France en 1993 et 1994, mais le traité de Versailles ne s’y trouvait
pas.
L’abandon
Quand Emilio Terry y Sanchez, resté célibataire, mourut en 1969, il légua Rochecotte à son petit-neveu, Henri-Jean de Castellane qui n’y habita pas. Le château resta de longues années les volets clos, sans habitants. Des cartes postales jaunies en témoignent.
Henri-Jean de Castellane vendit le 16 janvier1978 le château et
le domaine qui comptait encore 446 hectares à la société
Marcel Joly et Cie. Ce riche financier était apparenté à
la famille Michelin. Le domaine fut morcelé, ce qui explique que l’orangerie
est maintenant séparée du château. Le château fut
vidé, les objets précieux, les meubles et la bibliothèque
de Dorothée de Dino dispersés. Tous les souvenirs de Talleyrand
et de Dorothée furent vendus aux enchères en divers endroits…
La famille Pasquier
Le château abandonné et vide, fermé depuis des années,
n’était plus qu’une épave quand il fut acheté par la famille
Pasquier, en 1984. Elle lui rendit fort heureusement son âme et sa splendeur
en en faisant un hôtel
de charme qui vous accueille chaleureusement aujourd'hui tout en gardant
vivant le souvenir de Dorothée de Dino-Talleyrand, duchesse de Sagan,
morte à Sagan en 1862 et de son oncle, Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord.
Décembre 2001
F.Aubret-Ehnert
Secrétaire-adjointe de l’association Les Amis de Talleyrand
Photos : Françoise Aubret Ehnert
Documents : Famille Pasquier