Les idées de Talleyrand sur l’Europe
Un concept de l’Europe du XIXe siècle présenté au Congrès de Vienne en 1814

Dr Alexandra von Ilsemann*

Première partie : Un système de principes
Deuxième partie : La mise en œuvre des principes

Deuxième Partie : La mise en oeuvre des principes

Le Premier Traité de Paris (1814) stipulait que les affaires européennes devraient être négociées lors d’un Congrès. Une référence historique aux traités de Westphalie était sous-entendue. L’idée d’une Constitution Européenne attirait la majorité des Européens. Cela replaçait également le combat victorieux contre Napoléon dans une perspective plus idéaliste. La victoire au nom d’un équilibre européen à recréer et en tant que manifestation de cet esprit, donna à l’alliance de Chaumont, rétrospectivement, une mission d’une nature quasi spirituelle. Cela devint un cadeau diplomatique pour l’envoyé français au Congrès de Vienne. Le seul à prôner l’idée de « morale pour la morale » était Talleyrand qui s’en servait pour mettre en valeur sa conception européenne et contrecarrer les tentatives éventuelles des autres pouvoirs pour accéder à une part plus importante du territoire. L’attitude Française était compréhensible lorsque l’on prend en compte le fait que les limites de la France étaient arrêtées par le Premier Traité de Paris.

Les Puissances alliées avaient un projet très concret pour le Congrès à venir. La priorité de ce projet était leur intention de se « partager le butin », de négocier la réimplantation européenne et, bien sûr, de n’autoriser aucune intrusion française. Les puissances alliées étaient convaincues que gérer leurs propres affaires serait chose aisée. Elles étaient persuadées qu’elles avaient protégé leurs intérêts en signant le premier Article Secret du Traité qui confirmait le droit exclusif des anciens alliés de décider de toutes les questions territoriales entre eux. Talleyrand interpréta ce fait en tant que permission d’être présent au Congrès sans droit officiel en ce qui concernait la réorganisation européenne. Malgré la signature du Traité de Paix, la France n’était pas encore reconnue comme pouvoir européen de plein droit. De toute évidence, les pouvoirs alliés n’avaient pas compté ni sur la persévérance ni l’expérience de terrain du délégué français, Talleyrand, qui était déterminé à accéder à la réunion du Congrès. Les Alliés de Chaumont avaient également sous-estimé le désaccord qui régnait entre eux. Celui-ci remontait invariablement à la surface lorsqu’aucun ennemi commun ne les contraignait à limiter leurs intérêts nationaux égoïstes ni à conserver leur unité intacte. Un développement que Talleyrand avait bien évidemment prévu et qu’il exploita avec grand plaisir au profit de la France .

Dans ses Instructions, Talleyrand avait déterminé les deux thèmes principaux à débattre pour les intérêts français à Vienne. En premier lieu, il souhaitait s’attacher à la question du trône de Saxe – comment préserver le roi en place – et, en second lieu, il désirait aborder la réorganisation de la péninsule italienne. Le sujet de la Saxe était le plus important pour Talleyrand dans la mesure où il reflétait l’engagement des anciens alliés au principe de légitimité et était interdépendant de l’influence de la Prusse dans les Etats Germaniques. Les deux pouvoirs concernés, la Prusse et la Russie, avaient lié la question saxonne à un partage futur de la Pologne qui, au bout du compte, impliqua les trois Puissances, Anglaise, Autrichienne et Française au sein d’une alliance secrète et mit en péril de tels projets hégémoniques. La polarisation qui en résulta servit la finalité française d’obtenir une invitation officielle de participer à la négociation du Congrès et à long terme, de diviser les alliés de façon irrémédiable. Afin de renforcer leurs propres positions, l’Autriche et le Royaume Britannique se devaient de mettre fin à l’isolement de la délégation française dans la capitale autrichienne.

Le double problème de la Saxe et de la Pologne

Le double problème de la Saxe et de la Pologne était au premier plan des préoccupations de Talleyrand. Il l’estimait crucial pour la sécurité de son pays. Le fait d’avoir redessiné les frontières Européennes par le biais du Congrès pouvait avoir un impact sur la position de la France au sein de l’Europe et pouvait également générer de graves problèmes pour maintenir la sécurité extérieure de la France. Talleyrand s’éleva véhémentement contre la requête russe de s’approprier le royaume polonais. Il avait peur qu’un empire russe constitué de la sorte ne soit une menace externe à la stabilité européenne. En prenant en compte tous les aspects de la création d’un équilibre européen tant désiré, Talleyrand ne pouvait s’empêcher de juger la vision du Tsar russe comme étant extrêmement dangereuse.
Le maintien de la doctrine de l’équilibre était la stratégie que le Ministre des Affaires Etrangères avait utilisée pour contrarier l’élargissement de la sphère d’influence russe en Europe. Talleyrand était également opposé à la revendication russe de s’agrandir. L’incorporation de la Pologne aurait signifié une compensation pour la Prusse à l’intérieur de l’Allemagne – sous forme de la Saxe – puis aurait renforcé le droit autrichien à une part plus importante du territoire italien.

En évoquant le principe de légitimité dirigé contre l’idée de dépouiller le Roi de Saxe de son royaume et en s’opposant également au rattachement de la Pologne à l’Empire russe au nom du principe de l’équilibre, Talleyrand utilisa ses deux instruments majeurs de la diplomatie française. La rhétorique française servit à merveille les objectifs diplomatiques. Cela fut renforcé par le fait que le représentant Britannique Castlereagh et le Chancelier Autrichien Metternich en étaient venus à se méfier de la conduite du Tsar russe et de son ami le Roi de Prusse qui avait débouché sur l’effet inverse nécessaire à leur politique. Alors que Talleyrand insistait pour que le débat Saxon et Polonais soit négocié séparément, les dirigeants russes et prussiens avaient délibérément fusionné et initié, par là même, une première impasse dangereuse dans les négociations du Congrès. Les Autrichiens et les Britanniques s’inquiétaient également des ambitions hégémoniques du Tsar Alexandre, par rapport à la Pologne et ne se souciaient guère du devenir du Roi de Saxe. Les gouvernement Autrichien et Britannique étaient plus enclins à entendre des arguments en faveur d’une balance d’équilibre au sein de l’Europe plutôt que de soutenir la cause d’un roi germanique d’importance mineure qui avait eu, de surcroît, le mauvais goût de rester loyal à Napoléon trop longtemps. La tâche principale de Talleyrand se résumait donc à les convaincre de l’illégitimité de leur intention en ce qui concernait la Saxe et de leur faire prendre conscience de l’impact possible que leur indifférence envers la doctrine de la légitimité pouvait générer. En agissant de la sorte, le représentant Français mettait en avant les intérêts de sa nation en tant qu’allié potentiel incontournable du Congrès de Vienne.

Au bout du compte, ce fut Talleyrand, un expert en l’art d’orchestrer de façon confidentielle, des conversations privées lors des nombreux événements sociaux du Congrès, qui aida à trouver la solution à la question Saxo-Polonaise et ce, en étroite collaboration avec Castlereagh et Metternich. La Pologne était divisée à nouveau et le roi de Saxe récupéra une partie de son territoire. Le fait que la totalité de la Saxe ne soit pas devenue une province Prusse fut célébré en tant que succès français et attribué à Talleyrand. Son acharnement à faire respecter le principe de légitimité fut payant. Un désavantage majeur en découla: l’équilibre nouvellement instauré à l’intérieur des Etats Germaniques stipulait que les provinces du Rhin Prussiennes soient établies juste à côté de la frontière franco-allemande. Cet état de fait contribua directement à l’émergence de l’empire Germano Prussien et constitua une grave menace pour la France. Dans le cas du problème Saxon, Talleyrand avait sacrifié la doctrine de l’équilibre à la doctrine de la légitimité.
Avec le recul, il est difficile d’évaluer si cela avait été décidé sans prendre en compte les implications à long terme sur les plans géographique et politique. Talleyrand s’est-il laissé séduire par l’impulsion du moment historique en souhaitant conserver la doctrine qui avait réinstauré les Bourbons sur le trône Français? Au Congrès de Vienne, Talleyrand considérait la rupture réussie avec l’Alliance de Chaumont en tant que succès dont il était particulièrement fier. L’Alliance Secrète du 3 Janvier 1815 avait, en effet, rétabli la France en tant que partenaire reconnu au sein de l’Europe. Cela avait ouvert la voie au représentant Français pour être entendu dans pratiquement toutes les autres décisions du Congrès devant être prises.

Une nouvelle structure du Système Européen du pouvoir fut le résultat direct de l’impasse dans laquelle ce Congrès s’était engagé lors des discussions concernant le sort de la Saxe et de la Pologne vers la fin de l’automne 1814. Allié à l’Autriche et la Grande-Bretagne, Talleyrand put alors concentrer son attention sur les questions Italiennes qui étaient au programme du printemps 1815.

Les questions italiennes

Les nombreuses questions italiennes prêtes à être négociées permirent à la délégation Française à Vienne de mettre en place une approche toute différente. Le premier Traité de Paris limitait la portée de l’action française en ce qui concernait l’intrusion dans les réorganisations territoriales à Vienne ; le Premier Article Secret excluait la France. Contrairement à ce qui avait déjà été décidé au sujet de la structure des Etats Germaniques, les Alliés n’étaient pas entrés dans les détails en ce qui concernait la réorganisation italienne. Grâce à ses habiles manœuvres dans la question Saxo-Polonaise, Talleyrand était devenu un partenaire officiel et pouvait ainsi prendre part aux délibérations ayant trait aux Etats Italiens. Tirant parti des doctrines de la loi internationale pour soutenir sa stratégie, le but principal de Talleyrand était de restaurer la dynastie des Bourbons de façon à augmenter la sphère d’influence française en Italie. Au bout du compte, cette stratégie engendra une dualité entre la France et l’Autriche car les deux nations avaient des prétentions dynastiques en Italie. En conséquence, chacune visait, avant tout, à renforcer ses propres intérêts. Les débats principaux tournaient autour du sort de la Toscane, de la Sardaigne, des Deux-Siciles et du successeur royal sur le trône napolitain toujours occupé par le napoléonien Murat. Les deux nations ne tombèrent d’accord que sur un point: l’éradication totale de toute notion d’indépendance ou d’unité. Le principe de l’équilibre si cher à Talleyrand appliqué à la réorganisation italienne soutenait l’idée communément partagée d’une Italie composée de plusieurs petites principautés différentes, à savoir, une fédération d’Etats Italiens divisés. Le principe de légitimité nécessitait la restauration du statu quo prérévolutionnaire. Dans l’interprétation de Talleyrand, cela impliquait avant tout le rétablissement de la dynastie des Bourbons au centre et au sud de l’Italie. Le Ministre des Affaires Etrangères français, en faveur de cette restauration, désirait allier cet objectif-là avec la création d’un équilibre viable pour le système Italien. Derrière cette idée, se trouvait le désir non dissimulé de la France d’augmenter son influence de façon à limiter la traditionnelle domination Autrichienne, si possible, même dans le nord et le nord-est de la péninsule Italienne.

Les Autrichiens insistèrent sur leur droit de rétablir un système de domination hégémonique et d’augmenter leur emprise vers les territoires italiens du sud. Le fait d’avoir permis au beau-frère et ancien général de Napoléon, Joachim Murat, de rester sur le trône de Naples avait soutenu les projets italiens de Metternich sur le plan stratégique et privé. A cause de cela, Talleyrand se débattant toujours désespérément avec le principe de légitimité, avait eu des difficultés à convaincre le chancelier Autrichien d’adopter ce dernier. La Grande-Bretagne, fort peu enchantée par la perspective de soutenir Murat à Naples, envisageait pour la péninsule Italienne le renforcement de l’influence autrichienne. Les Prussiens auraient pu échanger la consolidation des intérêts de leur rival plus loin au sud de l’Europe au profit de leur suprématie politique dans les Etats Germaniques. La Russie, quant à elle, s’était désintéressée des questions italiennes et percevait tous les débats en cours seulement sous l’aspect de son propre intérêt pour la Pologne.
L’interprétation par les anciens alliés de la doctrine de l’équilibre ne correspondait absolument pas à celle de Talleyrand et était principalement motivée par l’idée d’une restauration Autrichienne au pouvoir. Un pouvoir équipé par le mandat déclaré de contrer toute ambition Italienne de devenir un corps politique indépendant. Metternich le déclara de la façon suivante « l’Italie n’étant point destinée à former un corps politique proprement dit, ne présente qu’une réunion d’états indépendants compris sous la même dénomination géographique » .

Au bout du compte, la France réussit à influencer suffisamment la reconstruction Italienne de façon à assurer un certain équilibre des Etats sur la péninsule. Cette balance des pouvoirs consistait en un partage quasi équivalent des territoires entre la dynastie des Bourbons et la dynastie des Habsbourg: la France royale et l’Autriche impériale. Par cette voie-là, les deux nations se voyaient garantir leur sphère d’influence respective. Talleyrand n’avait pas réussi à établir un comité chargé uniquement des questions Italiennes. En ce qui concernait le Royaume Lombard-Vénitien, il devait accepter, que ce point ait déjà été déterminé par le Traité de Paris, en 1814. L’hégémonie Autrichienne avait été privilégiée. En tant que précaution, le même traité avait stipulé que toute décision territoriale serait prise par les quatre puissances victorieuses.

Ainsi, pour l’envoyé français, la réorganisation Italienne pouvait uniquement être conduite via les sphères des intérêts familiaux et politiques. Cette démarche mit à l’épreuve l’accord tout nouvellement conclu entre Metternich et Talleyrand. Quasiment toutes les décisions relatives à la question italienne furent placées sous le signe d’une forte compétition entre les deux hommes d’état. Talleyrand ne pouvait pas se permettre de prendre le risque de s’aliéner le chancelier autrichien avec qui il partageait la vision d’un système Européen des grandes puissances pacifique et durable. En dépit d’une action limitée, Talleyrand était parvenu à appliquer avec brio ses principes à quatre questions concernant l’Italie. Le Royaume de Sardaigne-Piémont, considéré par les autres pouvoirs comme une frontière fortifiée entre la France et l’Italie, était toujours sous le règne de la dynastie des Bourbons. Du point de vue Français, cela pouvait être perçu comme une fortification occidentale contre l’influence autrichienne au Nord de l’Italie. Les principautés Toscane et Lombardo Vénitienne sous domination Habsbourg étaient deux états de fait déplorables. Néanmoins, Talleyrand ne prit pas d’action trop radicale contre cette présomption autrichienne parce que la restitution des Etats Pontificaux répondait aux exigences d’équilibre des pouvoirs au centre de la péninsule Italienne. Pour la « Très Majesté Chrétienne», cette attitude était motivée par la piété. Pour Talleyrand, cela était simplement une occasion d’appliquer sa doctrine de la légitimité.

La question centrale pour la France avait été de savoir si Murat, le beau-frère de Napoléon, serait en mesure de conserver son trône avec l’accord des autres puissances. Pour le Ministre des Affaires Etrangères, c’était là une préoccupation cruciale qui éclipsait toutes les autres. Premièrement, le principe de légitimité aurait été ridiculisé en ce qui concernait la restauration des Bourbons à Paris. Deuxièmement, l’équilibre parmi les Etats Italiens demandait un contrepoids sous la forme d’au moins une dynastie pro-Bourbon dans la partie Sud de la péninsule. Le combat diplomatique de Talleyrand contre le séjour de Murat à Naples était soutenu en secret par Metternich. Au final, ce fut Murat qui causa sa propre ruine en apportant son soutien à Napoléon pendant les Cent Jours.

L’équilibre que le Congrès parvint à établir en Italie se devait de satisfaire l’approbation Française sur tous les points. Trois des sept Etats Italiens concernés étaient passés sous le contrôle direct ou indirect de l’Autriche. Trois autres étaient en relation avec la dynastie des Bourbons. Avec les Etats Pontificaux réputés neutres, au milieu, une balance quasi parfaite avait été établie.

La réussite française au Congrès de Vienne, œuvre de Talleyrand

La réussite Française au Congrès de Vienne peut s’évaluer comme une reconnaissance internationale compensant les affres de l’impopulaire restauration à Paris. Grâce à la maîtrise stratégique de Talleyrand, la France réintégra la communauté des grandes puissances plus tôt que prévu. Même si les quatre nations victorieuses étaient d’accord sur le principe que tout Système Européen viable ne pouvait être atteint sans « la Grande Nation », elles auraient dû faire preuve de plus de résistance quant à l’intrusion délibérée du représentant Français dans les activités du Congrès. En 1814, la position des anciens alliés était forte. Néanmoins, l’avidité nationale et les ambitions hégémoniques remontaient vite à la surface dès que la coalition établie en temps de guerre n’avait plus de raison d’être. On peut se demander si les anciens alliés n’auraient pas davantage freiné l’avance de la délégation Française, si elle n’avait été dirigée par un des diplomates les plus habiles d’Europe.
La réussite française peut également s’attribuer à un timing favorable : le réseau de protection complexe instauré en 1815 par les puissances aurait efficacement bloqué le retour officiel de la France au sein de l’Europe s’il avait été mis en place un an auparavant. Même le système de sécurité né du Second Traité de Paris fut contrecarré par le fait que la France était invitée à signer la Convention du Congrès de Vienne en tant que partenaire reconnu.

La performance de Talleyrand avait sérieusement mis en doute le droit exclusif du pouvoir décisionnel concernant l’avenir de la France et de l’Europe. Talleyrand réussit brillamment dans sa tentative de déclarer le futur de l’Europe comme une tâche commune qui nécessitait la coopération française. Grâce à la rhétorique de Talleyrand au sujet du rôle du Droit International, le Congrès fut élevé au stade d’institution quasi supranaturelle. Il s’agissait d’une autorité responsable du bonheur et de l’avenir enfin pacifique du Peuple Européen. D’un point de vue purement diplomatique et stratégique, c’était la méthode apte à garantir à la France le droit de participation dans la prise de décision concernant le futur de l’Europe.

Avec le recul, l’insistance de Talleyrand à appliquer les doctrines de Droit Public, de Légitimité et d’Equilibre en tant que base de toutes les décisions prises par les puissances, glorifia le nom de l’Europe et contribua à donner une nouvelle identité au continent déchiré par la guerre. Dans ce sens, Talleyrand, avait joué un rôle primordial pour lancer l’idée d’une institution internationale en charge des questions Européennes. Cela avait été la naissance historique d’un système de Congrès connu en tant que « Concert Européen »tout au long du XIXe siècle.

Il est probable qu’un tel chef-d’œuvre de diplomatie n’avait jamais été réalisé précédemment. Cela fut une première lorsque Talleyrand représenta les intérêts de la France vaincue au Congrès de Vienne. Bien qu’issu d’une position de faiblesse relative, il parvint, non seulement à rétablir la crédibilité Française, mais également à consolider le statut de la France en tant qu’acteur principal. L’apparition de Talleyrand dans la capitale Autrichienne en 1814-1815 fut l’expression de décennies d’art diplomatique dans un contexte particulièrement difficile du point de vue historique.
Afin d’assurer le succès de son pays, le Ministre des Affaires Etrangères usa de toutes les manœuvres tactiques possibles, mettant à profit l’éventail d’outils diplomatiques et de relations sociales existant. L’Ambassade de France était réputée pour la meilleure cuisine ainsi que la plus belle des hôtesses qui soit : la nièce de Talleyrand, Dorothée de Périgord, née Princesse de Courlande. Cette dernière, de part sa naissance, appartenait à l’une des familles les plus illustres d’Europe. Elle excellait dans l’organisation de dîners sompteux et de réceptions exceptionnelles auxquelles tout ambitieux souhaitait être convié.

Talleyrand avait recours à tous les moyens possibles pour s’assurer que toute structure liée à l’ordre Européen ne serait jamais aux dépens de la France. Il devait prendre en compte le fait que tout engagement Européen à long terme se devait d’inclure son pays. C’était son postulat de base qui le motiva à faire intégrer sa patrie le plus rapidement que possible au sein de la Famille Européenne. Une fois admis aux négociations du Congrès, la tâche principale de Talleyrand, consista à faire adopter par l’Alliance de Chaumont les principes qu’il considérait d’une importance capitale pour l’équilibre des forces Européennes.

En conclusion, nous pouvons constater que le grand Européen et patriote qu’était Talleyrand n’a jamais été considéré comme tel par la majorité des historiens français. Il est intéressant de remarquer que cela ne fut pas le cas des historiens d’origine étrangère. Pourquoi donc ? L’explication la plus complète se trouve dans la relation problématique entre Talleyrand et Napoléon. Talleyrand en tant qu’homme et politicien semble ne jamais avoir été exonéré de sa trahison présumée d’Erfurt. Les tactiques utilisées dans les négociations avec les Alliés, au printemps 1814, ainsi que l’abandon des Frontières Naturelles de la France lors du Premier Traité de Paris lui ont toujours été reprochés. Le fait que Talleyrand fut en mesure d’exercer ses fonctions, avec succès, sous tous les régimes depuis la Révolution Française est fréquemment mis en exergue pour dépeindre son caractère : « Ses apologistes ont tort d’attribuer cette apparente versatilité aux conditions changeantes du service de la nation. » Le mot-clef ici est : « La Nation ». Talleyrand avait été tout d’abord un patriote Français et ensuite un citoyen Européen convaincu.

Evaluer sa carrière en fonction de ces critères permet à un portrait différent de voir le jour. Un portrait qui rend apparent le fait que Talleyrand avait toujours proposé sa démission (ou provoqué lui-même une démission) quand il considérait que le gouvernement en place était préjudiciable pour la France et l’Europe. La remarque que Talleyrand avait consignée dans ses Mémoires semble s’avérer exacte et confirmer ce fait : le diplomate avait toujours été fidèle à son propre credo politique et à ses principes. Il ne pouvait être qu’au service d’un gouvernement qui agissait au nom de, ainsi que pour le bien conjugué de la France et de l’Europe.


*La mise en page de ce texte, communiqué par Alexandre Belonoschkin au nom de Dr Alexandra von Ilsemann, professeur d’histoire, été réalisé par M. Pierre Guimbretière pour la publication sur le site www.talleyrand.org. 03 11 2011