La déclaration reproduite ci-après que Talleyrand a
ajouté à son testament le 1er octobre 1836, figure en tête
du tome premier des Mémoires de Charles Maurice de Talleyrand,
prince de Bénévent publiés en 1891 par le duc de Broglie
après quelques lignes consacrées au titre qu’il hésitait
à choisir pour ces mémoires . (edit. note)
Ceci doit être lu à mes parents, à mes héritiers
et à mes amis particuliers à la suite de mon testament. - Je déclare
d'abord que je meurs dans la religion catholique, apostolique et romaine.
Je ne veux pas parler ici de la part que j'ai eue dans les différents
actes et travaux de l'Assemblée constituante, ni de mes premiers voyages
soit en Angleterre, soit en Amérique. Cette partie de ma vie se trouve
dans les Mémoires, qui seront un jour publiés. Mais je dois
donner à ma famille et aux personnes qui ont eu de l'amitié
ou même de la bienveillance pour moi, quelques explications sur la
participation que j'ai eue aux événements qui se sont passés
en France depuis mon retour d'Amérique.
J'avais donné ma démission de l'évêché
d'Autun, qui avait été acceptée par le pape, par qui
j'ai depuis été sécularisé. L'acte de ma sécularisation
est joint à mon testament. Je me croyais libre, et ma position me
prescrivait de chercher ma route. Je la cherchai seul, car je ne voulais
faire dépendre mon avenir d'aucun parti. Il n'y en avait aucun qui
répondît à ma manière de voir. Je réfléchis
longtemps et je m'arrêtai à l'idée de servir la France,
comme France, dans quelque situation qu'elle fût : dans toutes, il
y avait quelque bien à faire. Aussi ne me fais-je aucun reproche d'avoir
servi tous les régimes depuis le directoire jusqu'à l'époque
où j'écris. En sortant des horreurs de la Révolution,
tout ce qui conduisait d'une manière quelconque à de l'ordre
et de la sûreté était utile à faire ; et les hommes
raisonnables à cette époque ne pouvaient pas désirer
davantage.
Passer de l'état dans lequel était la France au régime
royal, était impossible. Il fallait des régimes intermédiaires,
il en fallait plusieurs. Il ne fallait pas s'attendre à trouver même
une ombre de royauté dans le directoire ; l'esprit conventionnel devait
y dominer et y dominait en effet, quoique adouci : mais en raison de cet
esprit, il devait durer peu. Il préparait au consulat où déjà
la royauté se trouvait, quoique encore voilée. Il y avait là
du bien à faire, il y avait là un rapprochement, lointain,
à la vérité, mais réel vers la monarchie.
Le régime impérial qui vint ensuite, sans être une
autocratie, y ressemblait plus qu'à une monarchie véritable.
Cela est vrai, mais à l'époque où Bonaparte ceignait
le diadème, la guerre avec l'Angleterre était rallumée;
d'autres guerres étaient imminentes ; l'esprit de faction dominait
et le salut du pays pouvait être gravement compromis, si son chef se
renfermait dans l'unique fonction qu'admet la vraie royauté. Je servis
donc Bonaparte empereur, comme je l'avais servi consul : je le servis avec
dévouement, tant que je pus croire qu'il était lui-même
dévoué uniquement à la France. Mais dès que je
le vis commencer les entreprises révolutionnaires qui l'ont perdu,
je quittai le ministère, ce qu'il ne m'a jamais pardonné.
En 1814, les Bourbons, avec lesquels je n'avais eu aucune relation depuis
1791, furent rappelés. Ils le furent par l'unique motif que leur règne
fut jugé plus favorable que ne l'eût été celui
de tout autre, au repos dont la France et l'Europe avaient un si grand besoin.
J'ai consigné dans mes Mémoires la part principale que je pris
à ce grand événement et l'action assez hardie à
laquelle je fus appelé dans ces journées mémorables.
Le rappel des princes de la maison de Bourbon ne fut point une reconnaissance
d'un droit préexistant. S'ils l'interprétèrent ainsi,
ce ne fut ni par mon conseil ni avec mon assentiment; car voici la doctrine
que je me suis faite sur cette matière.
Les monarques ne sont monarques qu'en vertu d'actes qui les constituent
chefs des sociétés civiles. Ces actes, il est vrai, sont irrévocables
pour chaque monarque et sa postérité tant que le monarque qui
règne reste dans les limites de sa compétence véritable
; mais si le monarque qui règne se fait ou tente de se faire plus
que monarque, il perd tout droit à un titre que ses propres actes
ont rendu ou rendraient mensonger. Telle étant ma doctrine, je n'ai
jamais eu besoin de la renier pour accepter, sous les divers gouvernements,
les fonctions que j'ai remplies.
Parvenu à ma quatre-vingt-deuxième année, rappelant
à ma pensée les actes si nombreux de ma vie politique, qui
a été longue, et les pesant au poids du sanctuaire, je trouve
en résultat :
Que de tous les gouvernements que j'ai servis, il n'y en a aucun de qui
j'aie reçu plus que je ne lui ai donné;
Que je n'en ai abandonné aucun avant qu'il se fût abandonné
lui-même ;
Que je n'ai mis les intérêts d'aucun parti, ni les miens propres,
ni ceux des miens en balance avec les vrais intérêts de la France,
qui d'ailleurs ne sont, dans mon opinion, jamais en opposition avec les vrais
intérêts de l'Europe.
Ce jugement que je porte de moi-même sera confirmé, je l'espère,
par les hommes impartiaux ; et dût cette justice m'être refusée,
quand je ne serai plus, sentir qu'elle m'est due suffira pour assurer le
calme de mes derniers jours.
Ma volonté est, je la consigne ici, donnant à cette consignation
la même force que si elle était dans mon testament ma volonté
est, dis-je, que les écrits que je laisse pour paraître après
moi ne soient publiés que lorsque les trente années qui suivront
le jour de mon décès seront entièrement révolues,
afin que toutes les personnes dont j'ai dû parler, ayant cessé
de vivre, aucune d'elles ne puisse avoir à souffrir de ce que la vérité
a dû me forcer de dire à son désavantage, car je n'ai
rien écrit avec l'intention de nuire d'une manière quelconque
à qui que ce puisse être. Ainsi, même trente ans après
moi, mes Mémoires ne devront-ils paraître que dans le cas où
ceux de mes héritiers à qui je les laisse, jugeront qu'ils
peuvent être publiés sans aucun inconvénient.
Je recommande aussi au dépositaire de mes papiers de ne négliger
aucune des précautions nécessaires, ou du moins propres à
prévenir, ou à rendre vaines, toutes entreprises furtives dont
ils pourraient être l'objet.
De plus, comme le temps où nous vivons est inondé de faux
Mémoires, fabriqués les uns par des hommes faméliques
ou cupides, les autres par des hommes pervers et lâches qui, pour exercer,
sans risques, des vengeances de partis, osent flétrir, autant qu'il
dépend d'eux, la mémoire de quelques morts célèbres
sous le nom desquels ils répandent les mensonges les plus grossiers
et les calomnies les plus absurdes, je charge expressément les dépositaires
de mes manuscrits de désavouer publiquement, péremptoirement
et sans retard, comme d'avance je désavoue, tout écrit quelconque
qui viendrait à être publié sous mon nom avant l'expiration
des trente années spécifiées ci-dessus.
Quant aux débris d'une immense collection de papiers fort peu curieux
que j'ai eu la duperie d'acheter en Allemagne et en Italie et dont j'ai inutilement
tenté de me défaire en les offrant à des amateurs ou
à des archivistes qui recueillent ce genre de vieilleries, je les
donne en toute propriété aux personnes à qui j'en ai
prêté une partie, comme à celles qui croyant prendre
quelque chose m'en ont beaucoup dérobé ; elles peuvent en disposer
comme elles le voudront.
Valencay, 1er octobre 1836.Le prince DE TALLEYRAND.