Caroline LOINARD
Charles - Maurice de TALLEYRAND PÉRIGORD est né le 2 février
1754 à Paris. Il est issu d’une illustre famille de la noblesse.
(Ses parents occupent des charges importantes à la cour de LOUIS XV).
TALLEYRAND se destinait à l’armée, mais il est victime d’une
maladie génétique (le syndrome de marfan) et non d’une chute
accidentelle comme le veut la légende véhiculée par TALLEYRAND
lui – même, il est en fait pied – bot.
De cette infirmité dépendra son destin.
Il fut contraint de renoncer à sa carrière au sein de l’armée
et bien que sans vocation, il s’orienta vers une carrière ecclésiastique
largement facilité par ses origines aristocratiques.
Ses parents ont déchu Charles – Maurice de son droit d’aînesse,
ainsi il perd le «titre», la majeure partie de ses biens et la possibilité
de transmettre à ses enfants le patrimoine de la famille, c’est
donc un déclassé.
TALLEYRAND est considéré comme un homme d’état, il
se distingua lors de la révolution française et des guerres napoléoniennes.
Il rédigea un rapport sur l’instruction publique présenté
à l’assemblée nationale, les 10, 11 et 19 septembre 1791.
Il meurt le 17 mai 1838.
A cette époque les révolutionnaires sont confrontés à
quatre problèmes essentiels :
· Comment rompre avec la tutelle exclusive de l’église sur
l’école ?
· Comment articuler les enseignements primaires et secondaires ?
· Comment contrôler les institutions locales et lointaines par
le pouvoir central ?
· Faut-il privilégier l’instruction ou l’éducation
?
En ce qui concerne le premier point, la volonté de rupture de la tutelle
de l’église est une volonté révolutionnaire. Les
congrégations religieuses sont abolies par un décret du 17 et
du 19 février 1790. Cette rupture oblige l’Etat à prendre
en charge l’enseignement, ce qui lui pose des problèmes tels que
:
L’assemblée constituante a mis à l’étude une nouvelle organisation de l’enseignement. Un comité a rassemblé la documentation et a présenté un projet de décret comportant 221 articles : c’est le plan TALLEYRAND.
« Les pouvoirs publics sont organisés ; la liberté, l’égalité existe sous la garde toute puissante des lois ; la propriété a retrouvé ses véritables bases. Et pourtant la Constitution pourrait sembler incomplète s’il l’on n’y attachait enfin comme partie conservatrice et vivifiante l’instruction publique, que sans doute on aurait le droit d’appeler un pouvoir, puisqu’elle embrasse un ordre de fonction distincte qui doit agir sans relâche sur le perfectionnement du corps politique et sur la prospérité générale » TALLEYRAND.
a ) Présentation générale :
TALLEYRAND retient l’attention de l’assemblée pendant trois
jours, les 10-11 et 19 septembre 1791, en lui donnant lecture d’un volumineux
rapport sur l’instruction publique. Ce rapport est fait au nom du comité
de constitution.
Ce rapport a un esprit philosophique et un caractère encyclopédique.
C’est une nouveauté - c’est à dire que tant dans les
écrits que dans la pensée, une grande fécondité
des vues y est exposée.
Tout ceci fait que ce rapport est un des meilleurs ouvrages parmi les écrits
portant la signature de TALLEYRAND.
b ) Le rôle de l’instruction publique pour TALLEYRAND :
« Les Hommes sont déclarés libres ; mais ne sait-on
pas que l’instruction agrandie sans cesse la sphère de la liberté
civile, et, seule peut maintenir la liberté politique contre toute espèce
de despotisme ?
Ne sait-on pas que même sous la constitution la plus libre l’Homme
ignorant est à la merci du charlatan et beaucoup trop dépendant
de l’Homme instruit ; et qu’une instruction générale,
bien distribuée, peut seule empêcher non la supériorité
des esprits qui est nécessaire et qui même concours au bien de
tous, mais le trop grand empire que cette supériorité donnerait,
si l’on condamnait à l’ignorance une classe quelconque de
la société ? Celui qui ne sait ni lire, ni compter, dépend
de tout ce qui l’environne. »
Dans son rapport, TALLEYRAND évoque différents points tels que
:
Il valorise la liberté de l’enseignement, il considère
que tout privilège est odieux.
Il en fait lui-même un résumé dans sa conclusion : «
En attachant l’instruction publique à la constitution, nous l’avons
considérée dans sa ressource, dans son objet, dans ses rapports,
dans son organisation, dans ses moyens. Dans sa source, elle est un produit
naturel de toute activité, donc elle appartient à tous, à
tous les âges et à tous les sexes. »
« Dans ces rapports », cela veut dire avec la société
et les individus.
Avec la société tout d’abord, on doit selon lui apprendre
à connaître, à défendre, à améliorer
sa situation et vérifier par la morale ce qui est l’âme de
tout.
Ensuite avec les individus, cela veut dire que l’instruction doit les
rendre meilleurs, plus heureux et plus utiles.
Pour lui, l’instruction publique a une fonction sociale très forte.
Tous les membres de la société y ont droit.
L’enseignement doit toucher toutes les branches de l’activité
humaine. Divisée en plusieurs degrés, elle permet son adoption
aux différentes classes sociales et aux différentes régions
de France. Elle doit être accessible à tous sans distinction de
fortune.
Pour lui, l’instruction en général a pour but de perfectionner
l’Homme dans tous les âges et de faire servir sans cesse à
l’avantage de chacun et au profit de l’association entière,
les lumières, l’expérience et jusqu’aux erreurs des
générations précédentes.
TALLEYRAND pose cinq principes fondamentaux comme base de l’instruction.
a ) Elle doit exister pour tous :
Puisqu’elle est un des résultats, aussi bien qu’un des avantages
de l’association, on doit en conclure qu’elle est un bien commun
associé. Nul ne peut donc en être légitimement exclu, et
celui là qui a le moins de propriété privée semble
même avoir un droit de plus pour participer à cette propriété
commune.
En conséquence, il faut donc qu’il existe des établissements
qui la propagent dans chaque partie de l’Empire, en raison de ses besoins,
du nombre d’habitants et de ses rapports avec l’association politique.
b ) Si chacun a le droit de recevoir les bienfaits de l’instruction,
chacun a réciproquement le droit de concourir à les répandre
:
C’est du concours et de la rivalité des efforts intellectuels
que naîtra toujours le grand bien être. La confiance doit seulement
déterminer les choix pour les fonctions instructives ; mais tous les
talents sont appelés de droit à disputer ce prix de l’estime
publique. Tout privilège est, par sa nature odieux. Un privilège
en matière d’instruction serait plus odieux et plus absurde encore.
En conséquence, il faut que tout privilège exclusif sur l’instruction
soit aboli sans retour.
c ) Elle doit être universelle (quant à son objet) :
C’est alors qu’elle est véritablement un bien commun, dans
lequel chacun peut s’approprier la part qui lui convient. Les diverses
connaissances qu’elle embrasse peuvent ne pas paraître également
utiles ; mais il n’en est aucune qui ne le soit pas véritablement,
qui ne puisse le devenir davantage et qui par conséquent doive être
rejetée ou négligée. Il existe d’ailleurs entre elles
une éternelle alliance, une dépense réciproque car elles
sont toutes, dans la raison de l’homme, un point commun de réunion
de telle sorte que nécessairement l’une s’enrichit et se
fortifie par l’autre. De là résulte que, dans une société
de bien organisée, quoique personne ne puisse parvenir à tout
savoir, il faut néanmoins qu’il soit possible de tout apprendre.
En conséquence, il faut que la société encourage, facilite
tous les genres d’enseignement et en même temps protège spécialement
ceux dont l’utilité actuelle et immédiate sera la plus généralement
reconnue et la plus appropriée à la Constitution et aux mœurs
nationales.
d ) Elle doit exister pour l’un ou l’autre des sexes :
Puisqu’elle est un bien commun, sur quel principe l’un des deux
pourrait-il en être déshérité par la société
protectrice des droits de tous ?
En conséquence, il faut créer des écoles pour chaque sexe
; mais il faut aussi créer pour elles des principes d’instruction
: ce ne sont pas les écoles mais les principes qui les dirigent qu’il
faut regarder comme le véritable propagateur de l’instruction.
e ) Elle doit exister pour tout âge :
C’est un préjugé de l’habitude de ne voir toujours
en elle que l’institution de la jeunesse. L’instruction doit conserver
et perfectionner ceux qu’elle a déjà formés : elle
est d’ailleurs un bienfait social et universel. Elle doit donc naturellement
s’appliquer à tous les âges, si tous les âges en sont
susceptibles ; y en a t-il un où les facultés humaines ne puissent
être utilement exercées, où l’homme ne puisse être
affermi dans d’heureuses habitudes, encouragé à faire le
bien, éclairé sur les moyens de l’opérer.
En conséquence il faut créer, organiser des institutions d’un
autre ordre qui soient pour tous les Hommes de tout âge, de tout état
et dans les diverses positions de la vie.
a ) Organisation scolaire :
TALLEYRAND prévoit une organisation scolaire d’ensemble à
quatre degrés et correspondant aux divisions administratives nouvelles
(cantons, districts, départements) :
1- Les écoles primaires
2- Les écoles de district
3- Les écoles de département
4- L’Institut National
* Les écoles primaires :
Il est prévu une école primaire par chef-lieu de canton.
C’est la première unité nationale.
On y enseigne :
· Les principes de la langue nationale (le français). TALLEYRAND
les mettaient en tête de l’enseignement. Ils devaient être
enseignés à tous car le français est la langue de la constitution
des lois. Ce dernier doit « chasser cette foule de dialectes corrompus,
derniers vestiges de la féodalité. »
· La lecture
· L’écriture
· Le calcul
· La morale
· L’éducation civique
· La toise (mesure)
· Des notions de géographie, d’histoire, de botanique, des
éléments de religion (car les constituants sont des fidèles)
Elle est gratuite car elle est commune à tous, mais non obligatoire.
Un enfant pourra être admis vers l’âge de sept ans. Selon
TALLEYRAND, « La nation offre à tous le grand bienfait
de l’instruction mais elle ne l’impose pas. » Etant
donné qu’il n’y a qu’une seule école par canton,
la fréquentation est difficile.
* Les écoles de district :
Il est prévu une école de district par chef-lieu de district.
Elle correspond à l’enseignement secondaire. On y enseigne :
· Les langues anciennes
· Les prémices des sciences
Elle doit développer les éléments d’instruction donnés
à l’école primaire. « Elles seront la suite
et comme la progression naturelle de l’instruction des écoles primaires
».
* Les écoles de département :
Elles se trouvent au chef-lieu de département. Cependant TALLEYRAND
n’en prévoit pas autant que de départements. Il préconise
l’association de plusieurs départements pour un même enseignement.
On y enseigne :
· La théologie
· La médecine
· Le droit
· Les arts militaires
Chaque département est spécialisé dans l’une ou l’autre
des branches. Certains départements doivent posséder des écoles
supérieures à caractère national tels que : Paris, Montpellier,
Strasbourg, Bordeaux.
Les écoles de médecine doivent être organisées partout
de la même manière. La médecine, la chirurgie et la pharmacie,
parties d’un tout, sont réunies dans les mêmes écoles.
Elles comprendront l’enseignement de la physique médicale, la connaissance
exacte de toute substance fournie par la nature, l’étude du corps
humain, des maladies avec les symptômes, la thérapeutique et la
médecine pratique.
Elles seront établies dans des hôpitaux, ainsi le bien des malades
suivra le progrès de l’instruction. Les élèves «
soigneront les malades pour être mieux à même de les traiter.
» Plus tard ils apprendront à fabriquer les remèdes.
Les écoles secondaires sont placées dans l’hôpital
le mieux organisé du département. C’est dans ces écoles
que les étudiants commencent leur éducation médicale avant
de se rendre dans les « vraies » écoles.
Pour l’enseignement du droit, TALLEYRAND met l’accent sur l’absence du droit public. L’enseignement principal est celui du droit national, l’étude de la constitution, le droit romain et le droit coutumier.
En ce qui concerne les écoles militaires, il y en a autant que de divisions
militaires. Chaque école est commune aux départements composant
la division. Les élèves sont admis à seize ans et la formation
dure quatre ans. On y enseigne : le maniement des armes, les langues anglaise
et allemande, le dessin, les mathématiques appliqués à
l’art de guerre, la géographie et l’histoire. La discipline
est stricte.
Il est prévu de placer six écoles pratiques aux frontières
: Lille, Metz, Strasbourg, Besançon, Grenoble, Perpignan.
* L’Institut National :
Il doit siéger à Paris. Il embrasse toutes les connaissances.
C’est un organisme de recherche et de haut enseignement. Il est composé
de « l’élite des Hommes reconnus pour être
les plus distingués dans tous les genres de savoirs »
Les membres se réunissent périodiquement pour conférer
leurs travaux et enseigner les divers arts et sciences « à ceux
qui désirent s’instruire dans ce que ces connaissances offrent
de plus difficile et de plus élevé. »*
Il est divisé en sections.
La première se compose des matières suivantes :
· Les mathématiques et la mécanique
· La physique
· L’astronomie
· La chimie et la minéralogie
· La zoologie et l’anatomie
· La botanique
· L’agriculture
· La médecine, la chirurgie et la pharmacie
· L’architecture
· Les arts
La seconde se compose des :
· Sciences morales et philosophiques
· Belles-lettres
· Beaux-arts
Il offre ce qu’il y a de plus abstrait en philosophie et de plus savant
en mathématiques. Le Jardin des plantes doit dépendre des classes
de botanique et d’agriculture ; le muséum de celles d’histoire
naturelle et d’anatomie et celle des mines, de celles de chimie.
TALLEYRAND dit en parlant de cet institut : « il existera, dans
le chef-lieu de l’empire et comme au faît de toutes les instructions,
un institut universel qui s’enrichissant de lumières de toutes
les parties de la France, présentera sans cesse la réunion des
moyens les plus heureusement combinés pour l’enseignement des connaissances
humaines et leur accroissement infini. »
« Nous proposons l’établissement d’un institut national,
où se trouve tout ce que la raison comprend, tout ce que l’imagination
sait embellir, tout ce que le génie peut atteindre. »
TALLEYRAND a substitué l’enseignement par classes à celui
par cours. Pour lui, la division par cours « conscrit chacune
des parties de l’enseignement », attache plus étroitement
le maître à l’élève et donne plus de responsabilité
au maître.
b ) Le recrutement des maîtres :
* Nomination
Les maîtres, à la suite d’examens, seront inscrits sur une
liste d’aptitude et élus par les directoires.
· Le directoire de district nomme le maître des écoles primaires.
· Le directoire de département nomme le maître de district
ainsi que celui de département. Concernant ces derniers, ils passent
un examen et sont inscrits sur les listes d’aptitude, c’est à
dire qu’ils sont éligibles.
· Les maîtres de l’Institut National sont nommés par
cooptation.
* Emoluments
Les maîtres ont un salaire qui varie de 300 à 1000 livres. Ce plan
apporte une nouveauté car en fin de carrière les maîtres
bénéficient d’une retraite.
Ils ne sont pas inamovibles et doivent avoir considération, aisance et
repos honorable.
c ) L’administration centrale
TALLEYRAND instaure une commission générale composée
de six commissaires et de six inspecteurs. Les inspecteurs sont nommés
par le Roi et ne peuvent être destitués que par le corps législatif.
Elle constitue l’administration centrale des écoles.