Romantisme et diplomatie

Maurice Paléologue


Grâce à l’obligeance de la Revue des Deux Mondes, nous publierons pendant l’été de larges extraits d’un document « Romantisme et diplomatie » que M. Noël Paléologue a donné en 1924. à cette revue en trois livraisons successives. Cette étude au travers de la vie et la politique de trois grands personnages Talleyrand, Metternich et Chateaubriand Illustre la place à part que les diplomates occupaient aux yeux de leurs contemporains à l’époque du romantisme.
La diplomatie écrit M. Maurice Paléologue « offre ainsi à quelques individualités fortes une occasion exceptionnelle de se produire et de se déployer sur la scène du monde il tenait cependant à préciser dans sa conclusion qu’il « Il a fallut que pendant quinze années , le monde fut bouleversé par un animateur prodigieux pour que la carrière diplomatique put offrir à quelques privilégiés , l’occasion de mener cette vie intense, aventureuse, passionnante que Mme Bovary se représentait comme « sublime »
L’ étude publiée sur le site est limitée à Talleyrand et Metternich. Elle reproduit en entier l’article sur Talleyrand (Revue des Mondes 15 mars 1924 Romantisme et Diplomatie - I Talleyrand pp 281 à 318 ) et en partie seulement l’article sur Metternich (Revue des deux Mondes 1er avril 1924 Romantisme et Diplomatie - II. Metternich) pp 532 à 555 (edit note).


Quand Mme Bovary, étreinte par le mortel ennui de sa vie provinciale, essayait de s'imaginer les séductions de la vie parisienne, elle apercevait, tout au-dessus de la société, « dans une atmosphère vermeille, » le monde des ambassadeurs : « Ils marchaient sur des parquets luisants, dans des salons lambrissés de miroirs, autour de tables ovales couvertes d'un tapis de velours à crépines d'or; il y avait là des robes à queue, de grands mystères, des angoisses dissimulées sous des sourires. » N'admettant guère d'autre fréquentation que celle des duchesses, qui, toutes, étaient pâles et « portaient du point d'Angleterre au bas de leurs jupons, », ces privilégiés menaient « une existence au-dessus des autres, entre ciel et terre, dans les orages, quelque chose de sublime. »
C'est à la lecture de Balzac, de George Sand, de Stendhal, d'Eugène Sue, que Mme Bovary s'était forgé cette éblouissante image de la vie diplomatique.

Jusqu'aux environs de 1830, les romanciers n'avaient jamais fait aux diplomates un pareil honneur. Pourtant, sous l'ancien régime, la politique étrangère de la France avait souvent illustré de grands personnages. Vers la fin du XVIe siècle, notre diplomatie avait remporté de beaux succès par les talents du cardinal Du Perron et du cardinal d'Ossat, dont l'un parvint à réconcilier Henri IV avec la cour de Rome, dont l'autre fit annexer la Bresse et le Bugey au domaine royal. Au XVIIe siècle, Richelieu et Mazarin avaient eu pour disciples Abel Servien, qui signa les traités de Westphalie, Hugues de Lionne, qui négocia la paix d'Aix-la-Chapelle, Antoine de Mesme, comte d'Avaux, qui fut plénipotentiaire aux conférences de Nimègue, le duc d'Harcourt, ambassadeur à Londres, qui, d'après Saint-Simon, se révélait, en toute circonstance, « un homme très capable, très lumineux, très sensé, un bel esprit, net, vaste, judicieux, » le chevalier de Grémonville, ambassadeur à Vienne, que Louis XIV qualifiait « le plus hardi, le plus adroit, le plus effronté des négociateurs, le démon du genre. » Au XVIIIe siècle, malgré tant d'erreurs de la politique française, il y avait eu aussi d'habiles diplomates, par qui le mal venu d'en haut avait été plus ou moins atténué, même réparé. Le marquis de Chauvelin nous avait obtenu la Lorraine. Le duc de Nivernais, qui avait liquidé, comme ambassadeur à Londres, les conséquences désastreuses de la guerre de Sept ans, avait sensiblement réduit les prétentions de nos vainqueurs. Le duc de Choiseul avait signé l'heureux Pacte de famille et nous avait donné la Corse. Enfin, le comte de Vergennes, par son ferme appui à la cause des insurgés américains, avait jeté un dernier rayon de gloire sur le déclin de la monarchie française.

Parmi ces éminents serviteurs de l'État, beaucoup avaient connu la célébrité. Mais le fait qu'ils eussent appliqué leurs talents à la politique étrangère, au lieu de s'être distingués dans la politique intérieure, n'avait rien ajouté de spécial à leur illustration. Dans l'esprit du public, les diplomates ne formaient pas une caste particulière, n'avaient pas une physionomie propre. Tout au plus discernait-on, chez eux, certaines singularités professionnelles, certaines habitudes de réserve, de sang-froid, de calcul, de simulation, de finasserie. Dans son fameux portrait du « ministre plénipotentiaire, » La Bruyère a spirituellement noté cette routine inconsciente, que donne souvent une longue pratique des négociations; mais le pénétrant moraliste ne semble même pas soupçonner que l'exercice du métier diplomatique puisse avoir une influence quelconque sur la conduite privée du diplomate et sa personne intime.

Avec la Révolution et l'Empire, un changement s'opère. On approche de la période romantique. De même que la littérature devient personnelle et se complaît à l'étalage du moi, de même la diplomatie n'est plus une fonction exclusivement administrative; elle dépouille la sévère draperie classique; elle empiète sur la vie privée; elle mêle pour ainsi dire les aventures intimes aux affaires publiques. Et, comme nul temps ne fut plus fertile en événements extraordinaires, elle offre ainsi à quelques individualités fortes une occasion exceptionnelle de se produire et de se déployer sur la scène du monde.

Trois hommes d'État ont frappé, à cet égard, l'imagination de leurs contemporains : Talleyrand, Metternich et Chateaubriand. C'est par eux que s'est formée, autour de la carrière diplomatique, la légende prestigieuse dont s'éblouissait Mme Bovary.