Sans Talleyrand, cette légende n'existerait pas et il aurait peut-être
suffi à la créer, lui seul.
Né le 2 février 1754, issu d'une des plus anciennes familles de
France, entré dans l'Église à cause d'un accident corporel
qui le rend impropre au service militaire, évêque d'Autun en 1788,
il a trente-cinq ans lorsque la Révolution éclate.
Il aperçoit tout de suite l'importance de l'événement et
il y intervient avec autant de hardiesse que d'habileté. C'est lui qui
propose la vente des biens ecclésiastiques au profit de la nation ; c'est
lui qui fait voter la constitution civile du clergé ; c'est lui qui célèbre
solennellement la messe à la fête de la Fédération
; c'est lui enfin qui sacre les premiers évêques assermentés.
Toutes ces initiatives, qu'il assume d'un air froid, sans se laisser démonter
un instant par le scandale qu'il provoque, lui valent bientôt d'être
excommunié par le Pape.
Dès cette époque, la physionomie originale du personnage se dessine
; l'avenir accentuera quelques traits de la gravure, mais ne la changera plus.
Maîtrise de soi, clairvoyance, intuition vive des événements
et des hommes, souplesse dans l'action, amoralité parfaite, indifférence
absolue aux moyens qui peuvent assurer le succès, don singulier de prépondérance
et de séduction, - l'image de Talleyrand est déjà stéréotypée.
A la veille de la Terreur, il sent venir la bourrasque et se réfugie
en Angleterre, puis en Amérique. Vers la fin de 1796, il rentre à
Paris et, peu après, par la protection de Mme de Staël, il obtient
du Directoire le portefeuille des Relations extérieures. Ce n'est pas
qu'il ait la moindre foi dans Barras et ses acolytes; mais on est au lendemain
de Rivoli et, du premier coup d'oeil, il a deviné Bonaparte. Aussi, le
18 brumaire, il n'hésite pas un instant sur le parti à prendre.
Après Sieyès, Lucien et les généraux, il est le
principal artisan du coup d'État.
Il ouvre ainsi l'ère des grands premiers rôles qui, sauf quelques
éclipses, le maintiendront durant près de quarante années
sur le devant de la scène politique.
Pendant le Consulat et l'Empire, la figure de Napoléon brille d'un tel
éclat que tous ses collaborateurs sont rejetés dans la pénombre,
comme de simples comparses. Talleyrand seul échappe à cet effacement
général et conserve, jusque dans le rayonnement du maître,
tous ses traits individuels, toute sa liberté d'allure et d'attitude,
toute sa valeur expressive, tous les attributs et tous les accents de son originale
personnalité. C'est ce que le perspicace observateur du visage humain,
David, a si remarquablement traduit, quand il nous le représente, à
la cérémonie du Sacre, debout au pied de l'autel dans son office
de grand-chambellan, ni plus ostensible ni plus chamarré que les autres
princes ou dignitaires, mais se distinguant de tous par son aisance naturelle,
par son calme impassible, par le rictus sardonique de ses narines et de ses
lèvres, par le regard insolent et dédaigneux qu'il promène
sur toute l'assemblée. Devant cette magnifique page d'histoire picturale,
on sent que, si Talleyrand s'est engagé dans l'aventure napoléonienne,
il ne s'y est nullement inféodé. Sous les dorures de la livrée
impériale, il garde son libre arbitre.
Ses rapports avec Napoléon se divisent en deux phases. Dans la première,
il le sert de son mieux ; dans la seconde, il le trahit sans pudeur.
Le rôle, qu'il s'assigne à lui-même sous le Consulat, est
un des plus beaux que puisse concevoir un diplomate. Avec une hauteur de vues
qui évoque les grands noms de Sully et de Richelieu, il aperçoit
que la mission éminente du Premier Consul peut et doit être une
mission de paix. Les victoires de Marengo et de Hohenlinden réalisent
en effet, pour la politique française, une conjoncture merveilleuse,
décisive, et qu'elle ne retrouvera plus.
Pour se faire une idée exacte et saine de la doctrine que les intérêts
permanents de la France commandent à ses diplomates, il n'a pas attendu
d'être ministre des Affaires étrangères. Dès le mois
de novembre 1792, il a mis la Convention en garde contre les rêves d'hégémonie
et de conquête dont se grise alors l'enthousiasme révolutionnaire
: « On sait bien maintenant à quoi se réduisent toutes les
grandes idées de rang, de primatie, et de prépondérance.
On sait ce qu'il faut penser de tout cet échafaudage politique... On
a appris enfin que la véritable primatie, la seule utile et raisonnable,
est d'être maître chez soi et de n'avoir jamais la ridicule prétention
de l'être chez les autres. On a appris, un peu tard sans doute, que, pour
les États comme pour les individus, la richesse réelle consiste,
non à acquérir ou envahir les domaines d'autrui, mais à
faire valoir les siens... »
De même, depuis de longues années, depuis le temps de Vergennes,
il conçoit toute une politique française fondée sur une
alliance de la France et de l'Angleterre. Mirabeau, qu'il a pris pour confident
et qui est en mission à Berlin, trouve l'idée lumineuse, géniale,
quoi qu'en puissent penser les routiniers de la diplomatie officielle : «
Il n'y a qu'un projet assez vaste pour tout concilier, pour tout terminer :
c'est le vôtre, qui, faisant disparaître, non pas les rivalités
de commerce, mais les inimitiés absurdes et sanglantes qu'elles font
naître, confierait aux soins de la France et de l'Angleterre la paix et
la liberté des deux mondes.
De même enfin pour l'Autriche : Talleyrand la conçoit comme un
élément nécessaire du régime solide et permanent
qu'il importe de fonder en Europe. Nous avons donc intérêt à
ménager le cabinet de Vienne et à nous le concilier : pour un
résultat si précieux, ce ne serait pas trop de sacrifier la Lombardie.
En tout cas, l'inimitié simultanée de l'Autriche et de l'Angleterre
expose la France à de nouvelles coalitions, à d'interminables
guerres.
Mais le traité de Lunéville, en reconstituant la République
cisalpine, laisse l'Autriche hostile et frémissante. Quant à la
paix d'Amiens, ce n'est qu'un armistice diplomatique, un décor de parade,
à l'abri duquel la rivalité de la France et de l'Angleterre se
fortifie pour une explosion prochaine.
D'ailleurs, est-il possible encore d'arrêter Napoléon dans l'orbite
démesuré que son imagination dessine devant lui? Une force fatale,
dont il a conscience, l'entraîne déjà aux aventures gigantesques
: « Je n'ai jamais été mon maître, dit-il dès
ce temps-là; j'ai toujours été gouverné par les
circonstances. »
Malgré l'insuccès persistant de ses efforts modérateurs,
Talleyrand essaie une fois encore de ramener la politique impériale aux
sages traditions de l'ancienne monarchie. On est à la fin d'octobre 1805;
l'armée française court de victoire en victoire : Ulm vient de
capituler, les dernières défenses de l'Autriche tombent l'une
après l'autre, Vienne va bientôt ouvrir ses portes au vainqueur.
C'est l'instant que Talleyrand choisit pour faire parvenir à Napoléon
un suprême conseil de sagesse ; il lui écrit, de Strasbourg : «
Dans l'éloignement où je suis de Votre Majesté, ma plus
douce ou plutôt mon unique consolation est de me rapprocher d'Elle, autant
qu'il est en moi, par le souvenir et la prévoyance... » Et il lui
envoie un long programme pour la paix future. La base de tout son système
est qu'il ne faut pas « abattre et prosterner l'Autriche plus qu'il ne
convient aux intérêts de l'Europe elle-même. » Si on
lui impose des sacrifices trop durs, « elle pourra céder pour un
temps à la nécessité ; » mais elle n'attendra que
l'occasion d'une revanche et ne songera qu'à renouer contre la France
une nouvelle coalition. « Dès lors, les paix ne seront plus que
des trêves et l'effusion du sang humain ne sera jamais que suspendue.
» Si, au contraire, nous tendons à l'Autriche une main généreuse,
nous en faisons le principal appui de notre politique en Europe; nous la séparons
de l'Angleterre, de la Prusse et de la Russie; par elle, nous désarmons
tous nos ennemis; nous neutralisons tout le continent : « Ainsi aura été
complètement résolu le problème de la paix la plus durable
que la raison permette d'espérer. »
Au lendemain d'Austerlitz, Talleyrand a le courage de reprendre son thème
: « Il nous serait facile de détruire la monarchie des Habsbourg;
fortifions-la, au contraire, et même, sous le couvert d'une alliance,
faisons-lui une large place dans le système français; car l’Autriche
est indispensable au salut futur des nations civilisées. »
Mais Napoléon reste sourd à ce judicieux conseil, qui semble résumer
plusieurs siècles d'expérience diplomatique. Et le traité
de Presbourg, comme ceux de Lunéville et d'Amiens, n'est manifestement
qu'un armistice.
Après Tilsitt, Talleyrand ne conserve plus d'illusions sur la stabilité
de l'édifice impérial. C'est la funèbre bataille d'Eylau
qui a éveillé ses premières inquiétudes. Ce jour-là,
il a eu comme la prévision de 1812; toutes les conséquences possibles
d'un désastre lui sont apparues et il s'est demandé : «
Si l'Empereur avait été tué, qu'aurions-nous fait?... Que
ferions-nous, s'il était tué demain? »
La deuxième phase de sa carrière napoléonienne, la phase
de trahison, va commencer.
Le 9 août 1807, sous un prétexte de santé, il résigne
le portefeuille des Relations extérieures. Napoléon, qui entend
néanmoins le garder à son service, - ne serait-ce que pour le
surveiller, - lui confie la haute dignité de vice-grandélecteur.
Ce n'est qu'une opulente sinécure. Mais, comme il continue de remplir
son office de grand-chambellan, il reste un des plus importants personnages
de l'Empire. On sait, d'ailleurs, qu'il est souvent appelé en consultation
aux Tuileries et que son médiocre successeur, Champagny, s'attire quotidiennement
les algarades ou les moqueries du maître. Son prestige demeure donc intact
à la cour et devant le public. Les ambassadeurs accrédités
à Paris lui prodiguent les égards, recherchent ses entretiens,
recueillent ses moindres mots, le considèrent enfin comme le ministre
in partibus des Affaires étrangères. Il a ainsi tous les avantages
du pouvoir sans les responsabilités.
Mais bientôt ce ne sont plus seulement les chimères de Tilsitt
qui l'induisent à prendre ses sûretés pour l'avenir : c'est
encore l'expédition d'Espagne.
Il tient d'autant plus à se garer de ce côté que, s'il n'a
jamais approuvé les desseins machiavéliques de l'Empereur, il
est pour beaucoup dans leur genèse, ayant commis plusieurs fois l'imprudence
de laisser tomber dans l'oreille de Napoléon des phrases comme celle-ci:
« Depuis Louis XIV, la couronne d'Espagne n'a pas cessé d'appartenir
à la famille qui régnait en France et l'établissement de
Philippe V a seul assuré la prépondérance française
en Europe. » Un jour même, « poussé à bout par
les argumentations artificieuses de Napoléon, » il lui a conseillé
de faire occuper la Catalogne jusqu'à la conclusion de la paix avec l'Angleterre.
Il n'a donc pas lieu d'être surpris quand le guet-apens de Bayonne lui
vaut l'humiliante mission de garder les Infants d'Espagne captifs dans son château
de Valençay. En lui traçant ses devoirs de geôlier, l'Empereur
lui a ordonné de « faire tout son possible pour amuser les princes;
» il a même spécifié cyniquement que, « si le
prince des Asturies s'attachait à quelque jolie femme, cela n'aurait
aucun inconvénient. »
Talleyrand affecte de ne pas sentir l'outrage et déploie toutes ses qualités
de grand seigneur pour héberger les Infants. Le magnifique château
de Philibert Delorme prend un air de fête, comme au temps de la Renaissance
; la livrée porte les couleurs d'Espagne; le châtelain varie de
son mieux les distractions des captifs ; il leur procure, outre « les
douceurs quotidiennes de la prière en commun,» les plaisirs de
l'équitation, de la chasse, de la danse, et tous les « amusements
» prescrits par l'Empereur.
Quelque attention qu'il applique à ces soins, Talleyrand promène
encore d'autres pensées sous les ombrages séculaires de Valençay.
C'est à cette date précise de mai 1808, qu'on saisit les premiers
symptômes de sa collusion avec l'étranger. Parmi les ambassadeurs
accrédités à Paris, deux surtout semblent déjà
en rapports intimes, sinon même en connivence avec lui : le comte Tolstoï
et le comte de Metternich.
Dans une lettre en date du 17 mai, l'ambassadeur du Tsar définit exactement
la position équivoque et significative qu'a prise l'ancien ministre des
Relations extérieures : « Depuis le retour de Tilsitt, M. de Talleyrand
évite toutes les vues de Napoléon qui tendent à troubler
la paix de l'Europe. Mais ce mécontentement n'éclate que dans
son intérieur et vis à vis de ses amis, sans pouvoir jamais produire
aucun autre effet. Il n'a point assez d'influence pour faire revenir l'Empereur
de ses projets; il a trop d'ambition et pas assez de caractère pour se
refuser à en être l'instrument toutes les fois qu'on l'exige. »
Dans les dépêches du comte de Metternich à son gouvernement,
on trouve la même note. Il affirme que, dès la campagne de 1805,
Talleyrand a conçu le plan de s'opposer aux projets destructeurs de Napoléon;
» il constate que son influence est presque nulle quand elle s'exerce
directement sur l'Empereur; mais il la croit « puissante, » par
son action journalière et détournée.
C'est dans ces conditions que, au mois de septembre 1808, Napoléon ordonne
à Talleyrand de l'accompagner à Erfurth, pour diriger les transactions
importantes qui vont s'ouvrir. Il lui confie d'abord que, dans le cours de ces
derniers mois, il a négocié avec son cher allié de Tilsitt
le démembrement de la Turquie, le partage de l'Orient, la marche sur
l'Euphrate et les Indes : « Parce que jadis Alexandre et Tamerlan n'ont
pas réussi dans cette entreprise, ce n'est pas une raison pour y échouer
aujourd'hui; il s'agit simplement de faire mieux qu'Alexandre et Tamerlan.»
Mais avant de régler ces grandes choses, Napoléon a besoin de
liquider ses affaires en Espagne. Pour qu'il ait sa pleine liberté d'action
au delà des Pyrénées, il faut que la Russie s'engage à
contenir l'Autriche. Quant au problème oriental, on essaiera d'éluder
toute solution ferme ; si le Tsar est trop pressant, on lui abandonnera dès
aujourd'hui les Principautés danubiennes.
Aussitôt arrivé à Erfurth, Talleyrand se met en frais de
grâces et de coquetteries pour l'autocrate russe. Dans l'intervalle des
festivités officielles, ils ont de multiples entretiens. C'est particulièrement
le soir, chez la princesse de Tour et Taxis qu'ils peuvent s'épancher
en toute liberté, à l'abri des regards indiscrets. Se souvenant
plus tard de ces confiantes causeries, Talleyrand dira : « Tout l'art
dont je croyais avoir besoin me fut inutile avec l'empereur Alexandre. Au premier
mot, il me comprit, et il me comprit précisément comme je voulais
l'être.»
Talleyrand obtient même une marque tangible de leur mutuelle compréhension.
Alexandre lui promet, pour son neveu, Edmond de Périgord, la main de
la jeune princesse Dorothée de Courlande, qui est la plus riche héritière
d'Allemagne et de Russie. On prétend, il est vrai, que la jeune fille
est déjà secrètement accordée au prince Czartoryski
et qu'elle l'aime de tout son cœur. Mais qu'importe ? La mère, duchesse
de Courlande, n'est-elle pas sujette russe et ne doit-elle pas à la munificence
du Tsar son immense douaire? L'autocrate n'a qu'un mot à dire : Edmond
de Périgord épousera la princesse Dorothée.
Sur quels objets, Alexandre et Talleyrand se sont-ils si parfaitement compris?
Un mémoire secret, que Metternich adresse, le 4 décembre, à
l'empereur François, va nous les révéler : « Ce voyage
d'Erfurth, entrepris dans la vue explicite d'entraîner l'empereur de Russie
à des mesures actives contre nous (voeu assez naturel de la part de Napoléon
dans un moment où une partie de son armée était occupée
au pied des Pyrénées et où il désirait vouer à
la conquête de l'Espagne le reste de ses troupes), offrit un point de
vue très différent à M. de Talleyrand. Cet homme retors
se fit nommer du voyage... Dès le premier jour de son arrivée
chez l'empereur Alexandre, il lui dit ces paroles mémorables : Sire,
que venez-vous faire ici? C'est à vous de sauver l’Europe et vous
n'y parviendrez qu'en tenant tête à Napoléon. Le peuple
français est civilisé; son souverain ne l'est pas : le souverain
de la Russie est civilisé; son peuple ne l'est pas.
C'est donc au souverain de la Russie d'être l'allié du peuple français.
Le résultat des conférences, que m'annonça M. de Talleyrand
dès son retour à Paris, se résumait dans sa conviction
que, depuis la bataille d'Austerlitz, les rapports d'Alexandre avec l'Autriche
n'ont point été plus favorables. Il ne dépendra que de
vous, me dit-il, de renouer avec la Russie des relations aussi intimes qu'autrefois.
C'est cette réunion seule qui peut sauver les restes de l'indépendance
de l'Europe... » Et Metternich conclut ainsi : « Nous sommes donc
enfin arrivés à une époque où des alliés
semblent s'offrir à nous, dans l'intérieur même de l'Empire
français. »
Cependant, toujours fasciné par son rêve et se croyant désormais
assuré de la Russie contre l'Autriche, Napoléon n'a fait qu'un
bond d'Erfurth en Espagne, où la situation de ses armées est grave.
Il la rétablit aussitôt, par des prodiges de hardiesse et d'activité.
Vainqueur à Burgos, à Espinosa, à Tudela, à Somo-Sierra,
il entre à Madrid le 4 décembre. Les Anglais accourent alors du
Portugal au soutien de l'insurrection espagnole. Il les repousse, l'épée
dans les reins, vers la Galice, vers la Corogne. Mais soudain il s'arrête
dans leur poursuite, qu'il abandonne à ses maréchaux. Et, d'une
traite, brûlant toutes les étapes, il revient à Paris, où
il arrive le 23 janvier.
C'est que, un soir, au bivouac, près d'Astorga, il a reçu de France
des nouvelles inquiétantes sur les préparatifs militaires de l'Autriche.
Un rapport de police lui signale autre chose encore : Talleyrand et Fouché,
qui depuis tant d'années ne se parlaient plus, viennent de se réconcilier;
ils affectent même une cordiale entente. Napoléon ne sait pas,
ne peut pas savoir que Talleyrand est en pleine trahison, qu'il a poussé
l'infamie jusqu'à conseiller au Gouvernement autrichien de brusquer l'offensive,
afin de ne pas se laisser prévenir par l'armée française.
Mais, du fond de la Castille, à la tremblante clarté de son bivouac.,
il a percé toute la grande intrigue obscure qui se trame contre lui,
entre son dignitaire félon et la cour de Vienne.
Aussi, dès son retour, le 28 janvier, à l'issue d'un conseil,
il écrase Talleyrand de sa colère et de son mépris. On
connaît la foudroyante apostrophe : « Vous êtes un voleur,
un lâche, un homme sans foi ; vous ne croyez pas en Dieu; vous avez, toute
votre vie, manqué à tous vos devoirs; vous avez trahi tout le
monde; il n'y a pour vous rien de sacré ; vous vendriez votre père
!... Aujourd'hui, parce que vous supposez que mes affaires en Espagne vont mal,
vous avez l'impudence de dire à qui veut l'entendre que vous avez toujours
blâmé mon entreprise sur ce royaume, tandis que c'est vous qui
m'en avez donné la première idée, qui m'y avez persévéramment
poussé... Vous mériteriez que je vous brisasse comme un verre
; mais je vous méprise trop pour en prendre la peine... »
Talleyrand reçoit l'orage, avec un flegme imperturbable. Tout au plus,
en sortant des Tuileries, l'éminent comédien détendra-t-il
sa grimace hautaine pour murmurer ce regret « Quel dommage qu'un aussi
grand homme ait été aussi mal élevé ! » Le
maréchal Lannes, qui l'avait déjà vu en pareille posture,
avait dit de lui, dans sa verve soldatesque : « Si, pendant que M. de
Talleyrand vous parle, son derrière venait à recevoir un coup
de pied, son visage ne bougerait pas.»
Les témoins de la terrible apostrophe s'attendent naturellement à
ce que Talleyrand soit, pour le moins, chassé de la cour, exilé
de Paris, enfermé à Vincennes ; mais Napoléon, qui semble
craindre de rompre tout à fait avec un homme si dangereux, se borne à
lui retirer son office de grand-chambellan. Il continuera même à
l'appeler, de temps à autre, pour le consulter.
Aucune position ne pouvait être plus agréable à Talleyrand,
plus propice à son travail clandestin; il l'avoue dans ses Mémoires
: « En ne prenant plus part à rien de ce que faisait Napoléon,
je restais toutefois assez au courant des affaires pour pouvoir bien juger la
situation générale, calculer quelle devait être l'époque
et la véritable nature de la catastrophe qui paraissait inévitable...
Mais je devais, en même temps, donner à ma manière de vivre
un air d'indifférence et d'inaction qui n'offrit pas la moindre prise
aux soupçons continuels de Napoléon. »
Sous ces dehors indolents, il entretient une correspondance avec l'empereur
Alexandre, par l'entremise du premier secrétaire de l'ambassade russe
à Paris, le comte de Nesselrode, le futur chancelier. C'est ainsi que,
dès le mois de décembre 1810, le Tsar est informé d'un
plan de campagne que Napoléon fait préparer contre la Russie.
C'est par cette voie également que, le 31 mars 1811, il reçoit
le conseil de « faire le plus tôt possible sa paix avec la Turquie,
afin de se rendre fort, car le dénouement approche ; » on lui indique
même la date probable de ce dénouement, « le 1er avril 1812.
» Or, c'est le 9 mai 1812, que Napoléon quittera Saint-Cloud pour
aller prendre le commandement de ses forces déjà réunies
sur la Vistule, et c'est le 21 juin que la Grande-Armée franchira le
Niémen. Alexandre ne pouvait être mieux renseigné. D'ailleurs,
cela ne lui a pas coûté cher : quelques centaines de mille francs
versés, au nom de Nesselrode, chez le banquier Perrégaux et quelques
« licences de commerce » permettant d'introduire des marchandises
anglaises dans les ports russes, malgré le Blocus continental.
Quand les destins sont accomplis, quand l'apothéose que Napoléon
allait chercher à Moscou s'est transformée en catastrophe, quand
la lecture du XXIXe bulletin plonge la France entière dans la douleur
et la stupéfaction, Talleyrand, toujours impassible, laisse tomber de
ses lèvres narquoises la parole fatidique : « C'est le commencement
de la fin. »
Cette « fin, » qu'il prévoit depuis si longtemps et dont
il est un peu complice, il entend bien qu'elle lui profite. Mais que faire?
Quel parti prendre?... Talleyrand ne sait à quelle résolution
s'arrêter; il hésite entre l'avènement du roi de Rome, sous
la régence de Marie-Louise, et un changement de dynastie avec Joseph,
Murat, Bernadotte ou le Duc d'Orléans. L'idée de rétablir
les Bourbons sur le trône de France ne s'offre pas encore à son
esprit.
C'est que, en général, si intelligent qu'il fût, Talleyrand
n'avait pas beaucoup d'idées; mais il excellait à recueillir celles
d'autrui, à les happer au passage, à en apercevoir subitement
la justesse ou l'opportunité, à se les assimiler ensuite, à
les frapper de sa marque et à les exploiter.
Aussi n'envisage-t-il le retour possible des Bourbons qu'à la dernière
minute, sous l'inspiration fortuite d'une aventurière charmante, Aimée
de Coigny, duchesse de Fleury, la Jeune Captive d'André Chénier,
actuellement la maîtresse du comte Bruno de Boisgelin, agent des princes
exilés.
Mais alors, du premier coup d'oeil, il discerne tous les avantages qu'une restauration
de l'ancienne monarchie peut offrir pour arrêter la France au bord de
l'abîme et préparer son relèvement. Il les a, d'ailleurs,
énumérés lui-même, dans cette belle langue concise
et limpide qu'il avait puisée aux meilleures sources du XVIIIe siècle
: « La maison de Bourbon, seule, pouvait voiler aux yeux de la nation
française, si jalouse de sa gloire militaire, l'empreinte des revers
qui venaient de frapper son drapeau. La maison de Bourbon, seule, pouvait éloigner
les armées étrangères qui couvraient son sol. La maison
de Bourbon, seule, pouvait noblement faire reprendre à la France les
heureuses proportions indiquées par la politique et la nature. Avec la
maison de Bourbon, la France cessait d'être gigantesque pour redevenir
grande. »
A cette date, commence pour lui la période la plus éclatante de sa longue carrière, celle qui l'honore le plus devant l'histoire. C'est lui qui assume la rude tâche de négocier la paix avec les coalisés vainqueurs.