Le traité du 30 mai 1814, qui ramène la France à ses limites
anciennes, inflige une cruelle blessure au sentiment national; mais tout ce
qu'il était possible de sauver dans ce douloureux naufrage a été
sauvé. Talleyrand n'a pas surfait son mérite, lorsqu'il écrit
dans ses Mémoires : « Pour juger impartialement les transactions
faites à cette époque, il faut bien se représenter ce qu'était
la France et à quel état les fautes de Napoléon l'avaient
réduite. Épuisée d'hommes, d'argent, de ressources; envahie
sur toutes ses frontières à la fois, aux Pyrénées,
aux Alpes, au Rhin, en Belgique, par des armées innombrables, composées
non de soldats mercenaires, mais de peuples entiers animés par l'esprit
de haine et de vengeance.
Depuis vingt ans, ces peuples avaient vu leurs territoires occupés, ravagés
par les armées françaises; ils avaient été rançonnés
de toutes les façons; leurs gouvernements insultés, traités
avec le plus profond mépris; il n'était sorte d'outrage qu'ils
n'eussent à venger. Quel moyen la France avait-elle de leur résister?...
C'est sous l'empire de telles circonstances que le plénipotentiaire français
devait négocier avec les coalisés et dans la capitale même
de la France. J'ai bien le droit de rappeler avec orgueil les conditions obtenues
par moi, quelque douloureuses et humiliantes qu'elles aient été.
»
Maintenant, le voici au congrès de Vienne.
Louis XVIII l'a investi de toute sa confiance, lui a donné les pouvoirs
les plus étendus pour défendre, à l'encontre de quatre
Puissances victorieuses, la cause de la grandeur, de l'indépendance et
de la dignité nationales. Jamais une mission plus redoutable, jamais
une responsabilité plus émouvante n'ont incombé à
un ambassadeur. Mais jamais non plus on n'a mieux vu tout ce que peut l'ascendant
personnel d'un négociateur dans une conférence diplomatique.
Dès son arrivée à Vienne, avant même que le congrès
ne soit ouvert officiellement, Talleyrand est obligé de parler haut.
Les quatre Puissances, affectant d'être toujours coalisées, malgré
la signature de la paix, ont en effet résolu de tenir des conciliabules
à huis-clos, où elles règleront, en dehors de la France,
les nouvelles destinées de l'Europe. En quelques mots fermes, le plénipotentiaire
français brise la quarantaine morale qu'on prétend lui infliger.
Heureux de ce premier succès, il ne s'avance pas moins avec circonspection
sur le terrain, semé de pièges, où ses adversaires le guettent.
Il écrit à Louis XVIII, le 29 septembre 1814 : « Je tâche
de me renfermer dans une dignité calme qui seule me parait convenir aux
ministres de Votre Majesté, lesquels n'ont que des principes à
défendre sans aucun plan d'intérêt personnel à faire
prévaloir. »
Parmi les principes qu'il s'applique ainsi à défendre, il en est
un qui semble quelque peu imprévu et paradoxal dans sa bouche à
lui, le prêtre apostat, l'évêque marié, le déserteur
de sa caste, le complice du 18 fructidor et du 18 brumaire, le serviteur de
tant de régimes créés par la violence et l'usurpation,
- c'est « le principe de la légitimité. »
De cette formule qu'il a trouvée dans un ancien manifeste de Louis XVIII,
il fait le thème fondamental de ses plaidoyers. Puisque la force matérielle
lui manque pour résister aux convoitises de nos ennemis conjurés,
il se couvrira d'une force morale. A tout propos, il invoque « le droit
public; » il veut même que le congrès institue en Europe
un ordre nouveau et transcendant, « afin que tout droit légitime
soit désormais sacré. » Par l'autoritaire assurance de son
langage, il élève l'expédient politique à la hauteur
d'un dogme. Dans ce rôle inattendu, il est merveilleux de solennité,
d'impertinence et d'à-propos. Un jour, le plénipotentiaire de
Prusse, Hardenberg, agacé de l'entendre objecter sans cesse le droit
public, s'emporte contre lui, frappe du poing la table et s'écrie : «
Mais que fait ici le droit public? » - « Il fait que vous y êtes,
» répond l'autre.
Peu à peu, le représentant de la France abattue devient un des
membres les plus écoutés, les plus influents du congrès.
Bientôt même, il passe à l'offensive. Et, profitant de la
discorde qu'il croit sentir entre les coalisés, il conclut secrètement
une alliance avec l'Angleterre et l'Autriche. De ce jour, 3 janvier 1815, la
coalition, qui s'est nouée contre Napoléon en 1813, est coupée
en deux au profit de la France.
On a souvent reproché à Talleyrand de n'avoir pas laissé
la Prusse satisfaire ses appétits au détriment de la Saxe pour
lui refuser les provinces rhénanes et la tenir éloignée
de nos frontières. Mais d'abord, si pénétrante que fût
sa perspicacité, on ne pouvait lui demander de prévoir les fautes
accumulées par le second Empire en 1859, en 1866, en 1870. Et puis, s'il
eût consenti à la spoliation de notre vieux et fidèle ami
le roi de Saxe, comment eût-il pu s'instituer par ailleurs l'avocat de
la légitimité? Enfin, surtout, à défaut de ce principe
moral, quelle arme lui fût restée dans les mains, quand l'événement
du 20 mars reforma soudain, contre Napoléon et la France, la coalition
de l'Europe ?
Après Waterloo, malgré les services éminents qu'il vient
de rendre, il est englobé dans l'exécration furieuse dont les
ultra-royalistes poursuivent tous les anciens complices de la Révolution
et de l'Empire. Il s'en aperçoit dès sa première rencontre
avec Louis XVIII, à Mons. Le Roi, qui voudrait l'éviter, fait
avancer précipitamment sa berline; mais Talleyrand a déjà
pénétré sous la porte cochère ; le monarque est
donc obligé de le recevoir. Chateaubriand, qui fut témoin de l'audience,
nous l’a esquissée avec une verve mordante et une jubilation mauvaise.
A peine Talleyrand s'est-il incliné, que le Roi, prenant son plus fin
sourire, lui dit : « Eh quoi ! prince de Bénévent, vous
nous quittez? Les eaux vous feront du bien, vous nous donnerez de vos nouvelles.
» Là-dessus, Louis XVIII se fait reconduire à sa berline
et part, laissant le prince « ébahi et bavant de colère.
» Puis, à quelques jours de là, c'est l'inoubliable scène
de Saint-Denis, « la vision infernale » de Talleyrand et de Fouché,
« le vice appuyé sur le bras du crime.»
Talleyrand ne tarde plus à reconnaître qu'il a perdu tout crédit
à la cour et qu'il fera bien de se retirer vite, s'il veut s'épargner
l'affront d'une disgrâce éclatante.
Les exigences nouvelles que les coalisés ont notifiées au Gouvernement
français, leur prétention de reviser comme trop indulgentes les
clauses qu'ils ont consenties en 1814, leur volonté implacable d'abaisser
la France et de démembrer ses frontières, offrent à Talleyrand
le prétexte dont il a besoin pour renoncer à la direction des
Affaires étrangères : il ne veut pas, dit-il, annuler par sa propre
signature les résultats heureux qu'il a obtenus à Vienne. Il motivera
donc sa démission, aux yeux du public, par la révolte de son patriotisme
et il pourra écrire plus tard : « Les conditions humiliantes posées
en 1815 décidèrent ma retraite. »
Pendant toute la Restauration, il est tenu à l'écart des affaires
publiques, universellement déconsidéré, honni et stigmatisé.
Après quinze années de disgrâce et d'inaction, il reparaît
soudain sur le devant de la scène politique. La monarchie de Juillet,
issue des barricades, est accueillie par les Puissances conservatrices avec
une méfiance qui tourne vite à l'hostilité; car les effets
de la révolution parisienne n'ont pas tardé à se faire
sentir au dehors. En quelques jours, tout l'ordre européen est menacé.
Comme s'enflamme une traînée de poudre, des insurrections éclatent
coup sur coup en Belgique, en Allemagne, en Suisse, en Italie, en Pologne.
Aussi, dès son avènement, Louis-Philippe éprouve le besoin
de consulter le grand expert diplomatique. Talleyrand est donc appelé
au Palais-Royal. Les impressions qu'ils échangent sont inquiétantes.
La France ne va-t-elle pas voir se dresser de nouveau contre elle la coalition
de l'Europe? L'horizon qui nous entoure est d'un si mauvais augure ! Mais Talleyrand
n'hésite pas une minute sur l'orientation à prendre. C'est à
Londres que le Gouvernement français doit aller chercher le pivot de
sa politique extérieure. Par ses institutions actuelles et ses révolutions
passées, l'Angleterre est, de toutes les Puissances, la moins éloignée
de nous, la plus facile à nous concilier. Il faut y envoyer d'urgence
un ambassadeur expérimenté, ayant crédit en Europe. Sur
cet avis judicieux, Louis-Philippe offre aussitôt l'ambassade à
Talleyrand. Il l'accepte.
Malgré ses soixante-seize ans, il se presse de partir. Le 25 septembre,
il arrive à Londres. Sa nièce, la comtesse Edmond de Périgord,
devenue la duchesse de Dino, l'accompagne pour faire les honneurs de l'ambassade.
Le thème de ses premières conversations avec les ministres britanniques
est habilement choisi. La révolution de 1830, dit-il, n'est que la répétition
de celle qui, en 1688, a doté le peuple anglais du gouvernement libre
et qui a fondé sa glorieuse prospérité ; la nouvelle dynastie
française débute comme la maison de Hanovre. Il en conclut que
l'alliance des deux monarchies libérales doit faire contrepoids désormais
à la coalition des vieilles monarchies continentales, qui se prétendent
les seules gardiennes de l'ordre européen.
Il tient le même langage dans les salons, avec cette liberté d'allure,
cette élégance de parole et ce grand air, où il excelle.
D'ailleurs, en développant ces idées, il revient à son
rêve de jeunesse, à cette alliance franco-anglaise dont il entretenait
Mirabeau.
La création de la Belgique lui offre bientôt l'occasion d'exécuter
son dessein. Une conférence s'ouvre à Londres; cinq Puissances
y participent. Les discussions commencent mal, se prolongent, s'enveniment;
un jour même, la guerre générale parait inévitable.
Mais, peu à peu, l'accord des Gouvernements français et britannique
l'emporte sur les combinaisons des cabinets réactionnaires. La question
belge est enfin résolue. Par le traité du 15 novembre 1831, un
État neutre et inoffensif est substitué à ce royaume des
Pays-Bas qui, en 1814, avait été fondé contre la France.
Le pacte solennel qui garantit la neutralité de la Belgique semble devoir
sauvegarder indestructiblement notre frontière septentrionale.
Ainsi, en quelques mois, par l'ingénieuse habileté de son ambassadeur
à Londres, la monarchie de Juillet a obtenu « le droit de cité
en Europe. » Nulle part, il n'est plus question de se coaliser contre
elle. Si, à Vienne et à Saint-Pétersbourg, on persiste
à se méfier d'elle, du moins on la respecte et on l'écoute.
Secondé par la duchesse de Dino, Talleyrand donne alors à son
ambassade un incomparable éclat. Il jouit, dans l'aristocratie anglaise,
d'un prestige exceptionnel. Ses réceptions, ses fêtes sont les
plus recherchées de toutes. Il a su conquérir jusqu'aux bonnes
grâces de la fameuse ambassadrice russe, la hautaine et mordante princesse
de Liéven. Ils rivalisent d'esprit, de scepticisme et d'ironie. Elle
écrit un jour à son frère, le comte Benckendorff, chef
de la police impériale : « M. de Talleyrand ne cesse de dire :
Les vieux gouvernements! Ce sont les seuls où il y a repos et bonheur
pour les individus... Vous ne sauriez croire tout ce que l'on rencontre de bonnes
et saines doctrines dans ce disciple de toutes les formes de gouvernement, dans
ce roué politique, dans cette personnification de tous les vices. Nous
sommes, lui et moi, sur le meilleur pied possible ; mais c'est un grand coquin.
»
Vers l'automne de 1834, le « grand coquin » ressent péniblement
les fatigues de l'âge. Puis, les whigs, qui ont pris le pouvoir, inaugurent
avec lord Palmerston une politique d'égoïsme national et d'exclusivisme
utilitaire, qui va gêner singulièrement les rapports franco-anglais.
Enfin, il est triste et il pense à la mort. Il se résout donc
à quitter son ambassade. La lettre, par laquelle il prie le ministre
des Affaires étrangères d'offrir sa démission au Roi, est
un beau document d'histoire politique et de psychologie intime
« Monsieur le ministre,
« Lorsque la confiance du Roi m'appela, il y a quatre ans, à l'ambassade
de Londres, la difficulté même de la mission me fit obéir.
Je crois l'avoir accomplie utilement pour la France et pour le Roi, deux intérêts
toujours présents à mon esprit, étroitement confondus dans
ma pensée. Pendant ces quatre années, la paix générale
maintenue a permis à toutes nos relations de se simplifier; notre politique,
d'isolée qu'elle était, s'est mêlée à celle
des autres nations; elle a été acceptée, appréciée,
honorée par les honnêtes gens et par les bons esprits de tous les
pays. C'est assurément à la haute sagesse du Roi, à sa
grande habileté, qu'il faut attribuer des résultats aussi satisfaisants.
Je ne réclame pour moi-même d'autre mérite que celui d'avoir
deviné avant tous la pensée profonde du Roi et de l'avoir annoncée
à ceux qui, depuis, se sont convaincus de la vérité de
mes paroles. Mais, aujourd'hui que les plus grandes difficultés sont
surmontées; aujourd'hui que l'Angleterre a peut-être un besoin
égal au nôtre de notre alliance mutuelle, je crois pouvoir, sans
manquer de dévouement au Roi et à la France, supplier respectueusement
Sa Majesté d'accepter ma démission. Mon grand âge, les infirmités
qui en sont la suite naturelle, le repos qu'il conseille, les pensées
qu'il suggère, rendent ma démarche bien simple, ne la justifient
que trop et en font même un devoir. Je me confie à l'équitable
bonté du Roi pour en juger ainsi. »
« Mon grand age... les pensées qu'il suggère. » Ces
derniers mots en disent long.
Relevé de son ambassade, Talleyrand se confine dans la retraite. Il réside
le moins possible à l'hôtel de la rue Saint-Florentin; il s'attache
de plus en plus à son domaine de Valençay. Mme de Dino et sa fillette
Pauline, qu'il couvre d'une paternelle tendresse, ne le quittent pas.
Il est triste continuellement. A quoi songe-t-il?... Pendant les soirées
lugubres de Valençay, Mme de Dino essaie en vain de le distraire et de
l'animer.
Se souvenant plus tard de cette époque, elle dira : « M. de Talleyrand
ne se résignait pas à vieillir. La mort des amis de sa jeunesse
était pour lui comme un glas. Sans cesse, je le voyais morne et découragé.
Les soirées à la campagne étaient particulièrement
pénibles ; je ne parvenais pas à l'arracher à ses pensées
sombres. »
Peu à peu, un étrange recueillement s'opère en lui; on
dirait presque un éveil de la conscience morale. Dans son for intérieur,
il évoque toute sa vie. Et il la juge !... Le 2 février 1837,
l'anniversaire de sa naissance lui inspire cette confession tragique : «
Voilà quatre-vingt-trois ans de passés ! Je ne sais si je suis
satisfait quand je récapitule comment tant d'années se sont écoulées,
comment je les ai remplies. Que d'agitations inutiles ! Que de tentatives infructueuses!
Que de complications fâcheuses, d'émotions exagérées,
de forces usées, de dons gaspillés, d'équilibre perdu,
d'illusions détruites, de goûts épuisés ! Quel résultat
enfin? Celui d'une fatigue morale et physique, d'un découragement complet
pour l'avenir et d'un profond dégoût du passé. Il y a une
foule de gens qui ont le don ou l'insuffisance de ne jamais prendre connaissance
d'eux-mêmes. Je n'ai que trop le malheur ou la supériorité
contraire; elle augmente avec le sérieux que les années donnent.
»
Cette détresse intime, cette constante amertume de l'esprit et du cœur,
explique sans doute l'accent testamentaire de ses dernières paroles publiques,
- l'Éloge du comte Reinhard, qu'il prononce, le 3 mars 1838, devant l'Académie
des sciences morales et politiques.
Ce jour-là, vive animation au Palais Mazarin. La salle est comble : l'élite
de la société parisienne s'y est donné rendez-vous. Quand
l'huissier annonce « le Prince ! » tous les assistants se lèvent
et acclament.
Talleyrand commence alors un discours, élégant et sobre, où
il retrace la carrière du comte Reinhard, personnage effacé qui
fut jadis son collaborateur au ministère des Relations extérieures.
Et il en profite pour disserter, avec l'aisance d'un grand seigneur philosophe,
sur les conditions générales de la diplomatie. L'auditoire éprouve,
un instant, quelque surprise à l'entendre célébrer l'excellence
des études théologiques pour former, chez le futur diplomate,
l'esprit de finesse et d'argumentation. Le sens caché de ces paroles
est bientôt saisi : on y voit un rappel discret de son passage au séminaire,
un hommage de gratitude à ses anciens maîtres de Saint-Sulpice.
Des murmures flatteurs parcourent l'assemblée. Cependant voici déjà
la péroraison, car le goût parfait de l'orateur lui interdit les
développements superflus.
Élevant un peu le ton, il dessine le portrait en pied, le portrait idéal
du ministre des Affaires étrangères ; c'est sa propre image qu'il
lègue à la postérité : « Il faut, dit-il,
qu'un ministre des Affaires étrangères soit doué d'une
sorte d'instinct qui, l'avertissant promptement, l'empêche, avant toute
discussion, de jamais se compromettre. Il lui faut la faculté de se montrer
ouvert en restant impénétrable ; d'être réservé
avec les formes de l'abandon ; d'être habile jusque dans le choix de ses
distractions ; il faut que sa conversation soit simple, variée, inattendue,
toujours naturelle et parfois naïve. Cependant toutes ces qualités,
quelque rares qu'elles soient, pourraient n'être pas suffisantes, si la
bonne foi ne leur donnait une garantie dont elles ont presque toujours besoin.
Je dois le rappeler ici pour détruire un préjugé assez
généralement répandu : non, la diplomatie n'est point une
science de ruse et de duplicité. Si la bonne foi est nécessaire
quelque part, c'est surtout dans les transactions politiques, car c'est elle
qui les rend solides et durables... Dominé par l'honneur et l'intérêt
du prince, par l'amour de la liberté fondée sur l'ordre et les
droits de tous, un ministre des Affaires étrangères, quand il
sait l'être, se trouve ainsi placé dans la plus belle situation
à laquelle un esprit élevé puisse prétendre. »
Ce portrait magistral soulève dans l'assistance un orage d'applaudissements.
Le superbe comédien se retire, impassible, au milieu des clameurs enthousiastes
et des fronts inclinés.
Mais, parmi ceux qui l'écoutaient, plusieurs, le duc de Bassano par exemple,
ont dû tressauter au brusque réveil de certains souvenirs, quand
il a formulé cet aphorisme : « Non, la diplomatie n'est point une
science de ruse et de duplicité. » Si l'on se rappelle ses dépêches
au ministre de Bade en 1804 pour justifier l'enlèvement du duc d'Enghien,
et ses conseils à Napoléon, en 1807, pour l'induire à détrôner
les Bourbons d'Espagne, on admire ce qu'il lui a fallu d'inconscience ou d'audace
pour préconiser le respect de la morale et de la bonne foi dans les relations
diplomatiques.
Ayant ainsi enterré sa vie politique, il s'occupe de régler une
autre affaire, capitale celle-là, et sur laquelle les rares personnes
qui ont accès dans son intimité le pressent instamment depuis
plusieurs années : sa réconciliation avec l'Église. Mais,
jusqu'à présent, il a éludé toute réponse.
Pourtant, quelques jours après la séance à l'Institut,
le 27, se sentant plus faible que de coutume, il dit à Mme de Dino «
Si je tombais sérieusement malade, je demanderais un prêtre. »
Alors, l'abbé Dupanloup, muni de pleins pouvoirs par l'archevêque
de Paris, Mgr de Quélen, s'applique à ramener le pécheur
dans la communion de l'Église : oeuvre longue, ardue et qui, plusieurs
fois, risque d'échouer. Le coupable endurci consent à expliquer
ses erreurs passées, mais non à les désavouer. Le prêtre
a grand peine à lui faire admettre « les conditions de la paix
que lui fait offrir le Roi tout-puissant et miséricordieux de l'univers.
»
C'est en effet comme « une tractation de paix » que Talleyrand conduit
toute cette affaire. En lui, le diplomate vit toujours; on dirait qu'il se croit
encore à Presbourg ou à Tilsitt. Or, l'axiome de toute négociation
diplomatique est d'obtenir le plus en cédant le moins. Aussi, dans cette
négociation suprême d'où va dépendre le salut de
son âme, recourt-il à toutes les subtilités, à tous
les artifices, à tous les échappatoires, qu'il employait si magistralement
autrefois. Il épilogue sur chaque phrase du désaveu qu'on lui
demande ; il suggère des variantes ; il fait craindre qu'il ne rompe
; il en appelle de l'abbé Dupanloup à Mgr de Quélen ; il
propose d'en référer à la cour de Rome.
Enfin le protocole de rétractation est rédigé : il ne manque
plus que la signature. Mais, pour un diplomate, tout se résume dans la
signature. Jusque-là, rien n'est perdu ; on peut se dégager encore.
Il faut donc retarder jusqu'à l'extrême limite cette formalité
qui crée l'irréparable.
Le 15 mai, l'abbé Dupanloup lui remet « les formules définitives.
» Il y a urgence à signer; car, depuis deux jours, le vieillard
souffre de suffocations terribles : en outre, on a dû l'opérer
d'un ulcère dans la région des reins. Il prie l'abbé de
lui relire le texte concerté. La lecture achevée : « Je
suis très satisfait de ce papier, » dit-il. Et il le met dans sa
poche, sans l'avoir signé. Puis, n'ayant rien abdiqué encore de
ses habitudes mondaines, il reçoit quelques visiteurs, dont le duc de
Noailles qui est stupéfait de l'entendre citer des vers de Joachim du
Bellay sur la longueur des insomnies douloureuses et, l'instant d'après,
se divertir à comparer entre eux les grands vins de France.
Le lendemain, 16 mai, son état s'aggrave brusquement. Les crises de suffocation
se répètent d'heure en heure. Dans l'intervalle, le malade respire
à peine. Deux fois, l'abbé Dupanloup le supplie de signer sa rétractation.
Placide et ferme, il répond « Nous terminerons plus tard. »
Mme de Dino se résout à une démarche personnelle. Même
réponse.
La nuit vient. Talleyrand n'est déjà plus qu'un moribond. Nouvelle
instance du prêtre. Toujours la même réponse. Alors, on fait
intervenir sa petite-nièce, la jeune Pauline, qu'il aime paternellement
; elle lui demande : « Quand signerez-vous, bon oncle? - Demain matin,
entre cinq et six heures. - Demain ?... - Oui, demain, entre cinq et six heures.
» La nuit s'achève en de continuelles alertes; le malade épuisé
ne cesse de gémir. Vers l'aube, il ouvre les yeux et s'informe de l'heure.
L'abbé Dupanloup, qui ne le quitte plus, répond « Prince,
il est cinq heures. - Bien. » Et il referme les yeux. Six heures sonnent.
Pauline s'approche du lit : « Bon oncle, il est six heures. Voulez-vous
que je vous présente ces papiers que vous avez promis de signer? - Oui,
» dit-il enfin. Mme de Dino s'empresse de lui lire une dernière
fois sa rétractation. Il fait quelques observations de détail,
puis, très calme, il signe : Charles-Maurice, prince de Talleyrand. Après
cet effort, il tombe dans une prostration léthargique.
Cependant Louis-Philippe se fait annoncer rue Saint-Florentin. L'entrevue est
courte. Le Roi, très ému, ne trouve rien à dire. Mais Talleyrand,
soudain ranimé au sentiment des hautes convenances humaines, accueille
noblement l'auguste visiteur : « Sire, vous venez assister aux dernières
minutes d'un mourant. C'est un grand honneur que Votre Majesté fait à
cette maison.»
Peu après, il reçoit l'extrême-onction. A trois heures,
il expire.