Talleyrand

troisième partie

Romantisme et Diplomatie

Maurice Paléologue

Une vie, mêlée à tant d'événements extraordinaires, si fertile en vicissitudes étonnantes, si pleine de contrastes et de paradoxes, de grandeurs et d'infamies, était faite assurément pour frapper l'imagination des contemporains, surtout quand ils purent la considérer dans son évolution totale, c'est-à-dire vers 1835. Or, à cette époque, l'âme française, encore obsédée par les rêves glorieux de l'épopée napoléonienne, traversait une grande crise. Alfred de Musset nous a éloquemment dépeint « le malaise inexprimable, l'affreuse désespérance, le dégoût morne et silencieux, » où sombra la France quand elle se sentit « veuve de César. » Les inventions littéraires du romantisme lui parurent un dérivatif aux médiocrités monotones de l'ère nouvelle. Mais, si le romantisme consiste essentiellement dans l'exaltation hyperbolique du moi, dans la satisfaction orgueilleuse et démesurée des énergies individuelles, dans le goût superbe des sentiments et des situations extrêmes, on ne peut nier que l'existence de Talleyrand fut, au plus haut point, romantique.

D'abord, par ses instincts, par ses appétits, par ses tendances, par ses réactions émotives, par tout ce qui constitue le dynamisme profond d'un homme, il est absolument original. Il disait un jour de l'honnête La Fayette, qu'il jugeait comme un simple niais : « Dans son désir et ses moyens de se distinguer, il y a quelque chose d'appris. Ce qu'il fait n'a point l'air d'appartenir à sa propre nature ; on croit toujours qu'il suit un conseil. » Chez Talleyrand, tous les actes émanent spontanément de « sa propre nature; » il ne relève de personne; il n'appartient qu'à soi-même.

De là vient sa complète amoralité. Si, dans sa conduite publique et privée, il a constamment dédaigné l'opinion; s'il s'est même complu souvent aux attitudes insoumises et aux bravades scandaleuses, c'est qu'il s'est toujours senti au-dessus des lois communes. Son goût des maximes hautaines lui eût fait approuver la pensée de Nietzsche : « L'homme supérieur se crée à lui-même son échelle des valeurs morales. »

Cette supériorité, dont le sentiment est comme infus dans ses veines, il la tient en grande partie de son atavisme. Il n'oublie jamais qu'il a pour ancêtres les premiers comtes-souverains de Périgord, contemporains d'Hugues Capet. Et c'est avec une intime jouissance qu'il note, dans ses Mémoires, les paroles flatteuses par lesquelles Louis XVIII lui a fait accueil en 1814 : « Monsieur de Talleyrand, nos maisons datent de la même époque; vos aïeux sont aussi anciens que les miens ; mais les miens furent plus habiles que les vôtres. C'est ce qui fait que je vous dis aujourd'hui : Monsieur de Talleyrand, prenez un siège. »

De son amoralité, il n'a fourni que trop de preuves ; elle s'est particulièrement affirmée par les scandales de sa vie religieuse, par ses forfaitures et sa vénalité politiques, par les dérèglements de sa vie intime.
Il a expliqué lui-même les scandales de sa vie religieuse : il n'avait pas la vocation du sacerdoce ; il avait reçu les ordres sans la moindre ferveur. Puis, du jour où il s'était démis de son évêché d'Autun, il s'était cru libre. Enfin, sa conscience ne lui avait jamais donné aucun avertissement.

Un jour, peu de temps avant sa mort, il confiait à Mme de Dino les tristes réflexions qui hantaient ses insomnies : « Je repasse dans mon souvenir bien des événements de ma vie. - Vous les expliquez-vous tous? lui demande-t-elle. - Non, en vérité, il y en a que je ne comprends plus du tout; d'autres que j'explique et que j'excuse ; mais d'autres aussi que je blâme d'autant plus sévèrement que c'est avec une extrême légèreté que j'ai fait les choses qui, depuis, m'ont été le plus reprochées. Si j'avais agi dans un système, par principe, à la bonne heure, je comprendrais ! Mais non, tout s'est fait sans y regarder, avec l'insouciance de ce temps-là, comme nous faisions à peu près toute chose dans notre jeunesse... » Il n'y a donc eu en lui, quand il est sorti de l'Église, aucune angoisse, aucun déchirement, aucune révolte, aucune brisure. Il est devenu sacrilège, parce qu'il n'avait ni l'esprit d'humilité, ni l'esprit d'obéissance, ni l'esprit de mortification, ni l'esprit de chasteté ; parce qu'il était libertin, ambitieux et léger; parce que nulle âme n'était moins sacerdotale que la sienne.

Conséquemment, il n'a jamais ressenti la moindre hostilité envers l'Église; rien de comparable à la haine d'un Lamennais, détestant et injuriant le dogme qu'il a servi ; rien non plus de l'impiété railleuse, de l'impiété voltairienne, où se complaisait un Frédéric le Grand. Au contraire, le ci-devant évêque d'Autun s'est toujours montré plein de respect et de sympathie pour la religion qu'il a désertée. S'il a transgressé les principes de la doctrine et de l'obédience catholiques, il ne les a pas reniés. Et même, lorsqu'il était à Valençay, il ne manquait pas d'assister le dimanche à la messe, tandis que, parfois, Mme de Dino, l'épiant d'un regard dérobé, se demandait « quelles pouvaient être ses pensées, en se souvenant qu'il avait été revêtu du même caractère que le prêtre officiant devant lui. »

On a beaucoup discuté sur sa rétractation in extremis, sur ses dispositions intimes à cette heure suprême, et s'il eut vraiment, comme le croyait sa nièce, la révélation que chacun trouve à la porte du tombeau. » Le prince de Metternich a porté là-dessus un témoignage intéressant; il écrivait, le 23 mai 1838, à son ami, le comte de Lützow, ambassadeur à Rome : « Je n'avais jamais mis en doute que M. de Talleyrand finirait comme il vient de finir; ce que j'avais craint, c'est que le temps ne marchât plus vite que sa décision. J'ai beaucoup connu le prince et j'ai certes eu assez d'occasions pour l'observer dans le long cours de ma vie publique ; je ne crois pas qu'entre deux individualités, il puisse exister plus de divergences qu'il n'en a existé entre nous. Cependant nos relations personnelles ont été constamment amicales et même, sous plus d'un rapport, elles n'ont pas manqué d'une certaine intimité... C'est dans l'été de 1825 que je l'ai vu pour la dernière fois à Paris. Je lui ai parlé de lui-même et je me souviens de m'être servi, dans l'un de nos colloques, des paroles suivantes :« N'oubliez jamais qu'il vous reste un grand exemple à donner au monde; il sera détestable ou salutaire, selon ce que vous saurez décider. Il me prit par la main et me dit : Croyez, mon cher prince, que je sais ce que je dois à Dieu et au monde. Ayez donc l'âme en repos. »

Tout de même, lorsqu'on essaie de se figurer ce que fut, dans sa vérité intime, la résipiscence de Talleyrand, on ne peut s'empêcher de penser à une autre contrition, moins solennelle, mais combien plus émouvante et persuasive, celle du fameux Biron, duc de Lauzun. Comme son cher ami l'abbé de Périgord, il avait ébloui Versailles par ses aventures galantes et romanesques, par ses folies et ses prodigalités. Insolent et fat, il avait un jour compromis la reine Marie-Antoinette. Puis il avait passé à la Révolution, qui bientôt l'avait envoyé à l'échafaud. Le 31 décembre 1793, devant la guillotine, il avait désavoué toutes ses erreurs par cette simple phrase : « J'ai été infidèle à mon Dieu, à mon Ordre, à mon Roi; je meurs plein de foi et de repentir. »

Après les égarements de la vie religieuse, la vénalité.
Dès son avènement au pouvoir, en 1797, Talleyrand trafique de sa fonction. Le chancelier Pasquier, qui était préfet de police pendant les dernières années de l'Empire, et qui, à ce titre, avait appris beaucoup de choses, a dressé contre l'ancien ministre des Relations extérieures ce réquisitoire terrible : « Huit jours après son entrée au ministère, il était déjà possesseur de cinq ou six cent mille francs... On ne sait aucun des traités, auxquels il a concouru, qui ne lui ait fourni une occasion de gain. Celui de Lunéville, dans lequel il fut stipulé que l'Autriche paierait les papiers qu'elle avait émis en Belgique, lui donna des bénéfices énormes, en achetant ces papiers avant que personne eût connaissance de la stipulation. La sécularisation en Allemagne et tous les arrangements qu'amenèrent dans ce pays les répartitions de territoire furent une nouvelle source de profits... Il faut que ses gains aient été immenses, puisqu'ils ont suffi à ses énormes dépenses et que c'est ainsi qu'a été constituée la fortune dont il jouit encore. » Quelles sommes Talleyrand a-t-il touchées de la sorte? On l'ignorera toujours; mais on ne saurait douter que, tout au long de sa carrière, il ait reçu des pots-de-vin. Depuis son heureux début avec les négociateurs américains, en 1797, jusqu'aux grands jours du congrès de Vienne, il n'a cessé d'empocher des subsides. A tous les souverains de l'Europe il a tendu la main.

Sur ce chapitre, il s'était composé pour lui-même une justification ingénieuse, qui se dégage manifestement de l'anecdote suivante. Un jour, il raconte à Mme de Dino que, pendant son passage au gouvernement provisoire, en 1814, il a trouvé dans un lot d'archives secrètes la quittance délivrée par Mirabeau pour l'argent qu'il avait reçu de la cour. Et il explique à sa nièce que, « malgré cette transaction d'argent, il serait injuste de dire que Mirabeau se fut vendu; que tout en recevant le prix de services qu'il promettait, il n'y sacrifiait cependant pas son opinion; qu'il voulait servir la France autant que le Roi; enfin qu'il se réservait la liberté de pensée, d'action et de moyens, tout en se liant pour le résultat. » La thèse est en effet plausible à invoquer pour Mirabeau. Encore faut-il se rappeler que, chez lui, la vénalité fut un accident, motivé par sa vie besogneuse, et non un système pour s'offrir la jouissance permanente d'un grand luxe; il ne faut pas oublier non plus que le génial tribun conservait, jusque dans ses pires égarements, une fougue généreuse, une chaleur d'âme, un souffle moral, qui manquèrent toujours à Talleyrand.

Après les vilenies pécuniaires, voici maintenant les trahisons politiques.
Là encore, Talleyrand nous a fait connaître, sous une forme indirecte, la thèse par laquelle il se disculpait, envers lui-même, de toutes ses défections et forfaitures. Ayant à coeur de s'expliquer, un jour, sur le rôle influent qu'il avait joué dans l'Assemblée constituante, sur sa conduite équivoque pendant les années ultérieures, enfin sur son ralliement au Directoire, il écrivait : « Qu'on me permette quelques considérations sur les devoirs des hommes en place, à ces époques funestes où il plaît à la Providence de séparer violemment le sort personnel des rois de celui de leurs peuples. Alors, le monarque est absent; son avenir reste caché; il est donné à ses serviteurs particuliers de s'attacher à son sort, de partager ses malheurs, ses dangers, ses espérances. Je ne refuse ni mon respect, ni mon admiration à ce parti généreux. Mais, pour les autres, la patrie reste; elle a le droit d'être défendue, d'être gouvernée; elle a incontestablement un autre droit : celui de réclamer d'eux les mêmes services qu'ils lui devaient avant l'absence du Roi. C'est dans cette manière de voir que j'ai cherché les règles de ma conduite.

Plusieurs fois, la même idée s'est retrouvée sous sa plume, et toujours formulée avec la même énergie : « Après que j'eus donné ma démission de l'évêché d'Autun, je me croyais libre et ma position me prescrivait de chercher ma route. Je la cherchai seul ; car je ne voulais faire dépendre mon avenir d'aucun parti. Je réfléchis et je m'arrêtai à l'idée de servir la France, comme France, dans quelque situation qu'elle fût; dans toutes, il y avait quelque bien à faire. Aussi, ne me fais-je aucun reproche d'avoir servi tous les régimes, depuis le Directoire jusqu'à l'époque où j'écris. » Avec plus de concision, il disait enfin : « Je me mis à la disposition des événements. Pourvu que je restasse Français, tout me convenait. »

La thèse est noble et forte; on la méconnaissait un peu trop dans l'armée de Coblence. Elle revient à dire qu'un Français ne doit jamais donner tort à la France, qu'il doit la suivre indéfectiblement jusque dans ses erreurs et se lier toujours à son étoile mystérieuse. En termes plus généraux, elle signifie que la nation prime tout, que rien ne se superpose à elle, que rien ne prévaut contre elle ; ainsi, quand le gouvernement régulier s'effondre, l'intérêt national se substitue, de plein droit, à l'autorité légitime. C'est là une bonne règle de conduite pour les périodes troublées : tout honnête homme, tout patriote peut y souscrire. De ce point de vue, Talleyrand est justifié d'avoir servi successivement le Directoire, le Consulat, l'Empire, la Restauration, la Monarchie de juillet.


Mais que faisait-il de ses belles formules, servir la France comme France,... la patrie reste,... quand il vendait à l'Autriche et à la Russie les secrets de la politique française? Même là-dessus, il prétendait s'absoudre, quand certains souvenirs assombrissaient tout à coup les réflexions mélancoliques de ses vieux jours. Son apologie, mêlée de sentiment comme une plaidoirie d'assises, ne manque pas d'habileté : « J'aimais Napoléon ; je m'étais attaché à sa personne, malgré ses défauts. A son début, je m'étais senti entraîné vers lui par cet attrait irrésistible qu'un grand génie porte avec lui. Ses bienfaits avaient provoqué en moi une reconnaissance sincère. Pourquoi craindrais-je de le dire? J'avais joui de sa gloire et des reflets qui en rejaillissaient sur ceux qui l'aidaient dans sa noble tâche. Aussi, je puis me rendre le témoignage que je l'ai servi avec dévouement. Dans le temps où il savait entendre la vérité, je la lui disais loyalement; je la lui ai même dite plus tard, lorsqu'il fallait employer des ménagements pour la faire arriver jusqu'à lui. Et la disgrâce, que m'a value ma franchise, me justifie, devant ma conscience, de m'être séparé de sa politique d'abord, puis de sa personne, quand il était arrivé au point de mettre en péril les destinées de la patrie. »

Quelle fut donc réellement cette disgrâce que lui valut sa franchise? Quelques scènes d'invectives; quelques explosions verbales; le retrait de la clef de grand chambellan ; un éloignement passager de la cour; quoi de plus? Talleyrand cessa-t-il de toucher sa dotation de vice-grand-électeur et ses revenus de Bénévent? Ne continua-t-il pas de siéger au Conseil privé de l'Empire et d'avoir ainsi à prendre la parole dans les plus graves circonstances, comme à l'occasion du mariage avec Marie-Louise? N'éprouva-t-il même pas, et plusieurs fois, la munificence personnelle de Napoléon, comme au mois de janvier 1812, quand la cassette impériale lui versa 1280000 francs pour le tirer d'un embarras cruel où l'avaient jeté ses spéculations financières? Que de ménagements et d'égards, que de faveurs et de profits dans cette disgrâce !..

D'ailleurs, quand même la franchise de son langage eût attiré sur lui de véritables rigueurs et jusqu'à d'éclatantes injustices, en quoi cela excuserait-il ses félonies salariées au profit de l'Autriche et de la Russie ? Non ! Ses trahisons lucratives de 1808 et de 1812 ne comportent aucune circonstance atténuante et le flétrissent à jamais.

Après des méfaits de cette envergure, il faudrait un puritanisme bien austère pour lui reprocher encore les dérèglements de sa vie intime. Et pourtant, c'est un des côtés par où il a le plus choqué ses contemporains.

Certes, on n'incriminait pas les libres liaisons de sa jeunesse, quand, simple abbé de Périgord ou même évêque d'Autun, il folâtrait dans le monde séduisant de la princesse d'Hénin, de la princesse de Vaudémont, de la princesse de Poix, de la maréchale de Luxembourg, de la duchesse de Polignac, de la comtesse de Polastron, de la comtesse de Flahaut, du prince de Conti, du prince de Ligne, du marquis de Vaudreuil. Ses moeurs d'alors étaient celles de presque tous les gentilshommes, à cette époque spirituelle, galante et fastueuse, dont il a dit lui-même : « Ceux qui n'ont pas vécu avant 1789, ne connaissent pas la douceur de vivre. » On excusait également ses amours, au temps facile du Directoire. Mais on s'était révolté, lorsque, en 1802, il avait épousé la belle et stupide Mme Grand, la blonde créole de Chandernagor, sa maîtresse, « qui avait été celle de vingt autres avant lui. » On y avait vu de sa part un défi à la conscience publique. Il avait eu l'audace de se marier, lui, un évêque ! Et au moment où les autels se relevaient dans toutes les églises de France !...

Il n'avait pourtant pas méconnu l'énormité de l'acte. Aussi, avant d'y procéder, avait-il humblement sollicité du Pape la relève intégrale de ses voeux et la dispense explicite du célibat, en protestant de « sa filiale obéissance à la chaire de Saint Pierre. » Il avait d'ailleurs introduit sa requête sous le patronage officiel du Premier Consul, qui déclarait y attacher « une importance extraordinaire. » Cette demande insolite avait bouleversé l'âme scrupuleuse et tendre de Pie VII. Un refus ne risquait-il pas d'irriter Bonaparte et de compromettre l'oeuvre de la pacification religieuse? Après avoir longuement prié pour obtenir « l'assistance du Seigneur dans cette épreuve amère, » il avait autorisé Talleyrand à « rentrer dans la communion laïque, avec licence de revêtir l'habit séculier; » mais, sur la question du mariage, il avait répondu par un non possumus, en rappelant que, dans le cours de dix-huit siècles, l'histoire de l'Église n'avait pas enregistré une seule dispense de célibat pour un évêque. L'humble requérant avait néanmoins passé outre : les caresses et les pleurs de Mme, Grand, peut-être aussi une pression de Bonaparte, avaient prévalu sur la formelle, prohibition du Souverain-Pontife. Talleyrand avait donc porté, trente-trois années durant, cette chaîne honteuse.

Au retour des Bourbons, la princesse avait entonné des hymnes d'allégresse; car elle avait l'esprit simple, la mémoire courte et l'enthousiasme facile. Mais, quand son mari l'avait présentée à Louis XVIII, un journal satirique avait rendu compte de la cérémonie en ces termes : « Hier, 5 mai 1814, après la messe, M. l'évêque d'Autun a eu l'honneur de présenter sa femme au fils de saint Louis. » A la seconde Restauration, le genre austère qu'affectaient la cour et la haute société avait bientôt rendu intenable la situation mondaine des deux époux. On les évitait ; on leur tournait le dos; on les harcelait d'épigrammes; on se moquait d'elle surtout, parce qu'elle était devenue très grasse, très rouge, et ne pouvait dire vingt mots sans lâcher une sottise. N'osant plus se montrer avec elle, il l'avait obligée à vivre désormais hors de chez lui, dans une séparation définitive et complète.

Au mois d'octobre 1835, la santé de Mme de Tallevrand s'altéra subitement; les médecins craignaient une fin brusque. Mme de Dino, qui se trouvait alors à Valençay avec son oncle, crut devoir le prévenir; elle s'y prit à plusieurs fois, par d'ingénieux détours, afin de lui épargner une émotion trop vive. « Mes premières paroles à ce sujet, écrit-elle dans son Journal, ont été écoutées en silence, sans réponse ; puis M. de Talleyrand a aussitôt parlé d'autre chose. Le lendemain cependant, il m'en a reparlé, mais uniquement, le cas échéant, comme d'un embarras de deuil, d'enterrement et de billets de part. Il m'a dit que, si la princesse mourait, il irait passer huit ou quinze jours hors de Paris, et tout cela, il l'a dit, non seulement avec la plus grande liberté, mais même avec un soulagement visible. Il a immédiatement abordé les questions d'argent, qui se lient pour lui à la succession de sa femme, par laquelle il rentrerait dans la jouissance d'une rente viagère à laquelle la mort de la princesse mettrait fin. Tout le reste du jour, M. de Talleyrand a montré une sorte de sérénité et d'entrain, que je ne lui avais pas vue depuis longtemps et qui m'a tellement frappée que, l'entendant fredonner, je n'ai pu m'empêcher de lui demander si c'était son prochain veuvage qui le mettait si fort en hilarité. Il m'a fait la grimace, comme un enfant qui joue, et a continué à parler de ce qu'il y aurait à faire si la princesse mourait. »

Elle mourut le 10 décembre. En recevant la nouvelle, Talleyrand, de son air le plus dégagé, laissa tomber ces mots : «Voilà qui simplifie beaucoup ma position ! » Ce fut là toute l'oraison funèbre de la défunte ; et plus jamais il ne parla d'elle.
Mais, dans la vie intime de Talleyrand, ce n'était pas seulement l'impiété cynique de son mariage qui avait choqué ses contemporains; c'était encore les deux attachements qu'il avait formés au déclin de son âge mûr et dont l'un devait l'accompagner très loin sur le chemin de la vieillesse.

En 1808, dès son retour d'Erfurt, il s'était employé à réaliser la promesse qu'il avait obtenue de l'empereur Alexandre pour prix de ses services, - le mariage de son neveu Edmond de Périgord avec la richissime princesse Dorothée de Courlande. Conformément aux rites, il avait écrit à la mère pour solliciter la main de la jeune fille; sa lettre se terminait ainsi : «' M'étant un peu occupé des affaires de l'Europe, je ne puis ignorer combien la beauté, la grâce, l'élévation des sentiments donnent à Votre Altesse le droit d'être difficile. »
Agée alors de quarante-sept ans, demeurée svelte et onduleuse dans ses lignes, le visage délicieux, le sourire enjoué, prompte aux entraînements, experte à tous les jeux secrets de l'amour, la duchesse de Courlande n'avait rien perdu encore de ses charmes. Après le mariage de sa fille, elle était venue s'installer à Paris. Et là, un soir, dans un coup de foudre, elle s'était éprise de Talleyrand. Elle l'avait aimé follement, avec l'ardeur sombre dont s'enfièvre le coeur des grandes amoureuses, quand elles sentent qu'elles aiment pour la dernière fois. Elle avait ainsi obtenu de lui d'étonnantes douceurs, des miracles de tendresse ; elle l'avait même entraîné si haut dans les régions supérieures, si loin de son égoïsme et de son libertinage habituels, qu'il disait d'elle plus tard : « Aucune femme n'a été plus digne d'adoration, »

Mais, en 1814, il avait dû se rendre au congrès de Vienne, où sa nièce, Dorothée de Périgord, l'avait accompagné pour faire les honneurs de sa maison. Après cinq ans de mariage, la jeune comtesse était déjà séparée de son piètre époux. Et, déjà aussi, elle avait éprouvé son pouvoir sur les hommes. La finesse de son visage, la pâleur ambrée de son teint, ses larges yeux énigmatiques, ses grands airs de noblesse qui tout à coup se fondaient en molles attitudes, la vivacité de son intelligence, la hardiesse et l'imprévu de son esprit lui composaient une séduction d'une haute saveur. A vivre quotidiennement auprès de cette féline créature, Talleyrand avait bientôt senti qu'il ne pourrait plus se passer d'elle. Mais pour l'instant, la jeune femme avait mieux à faire que d'écouter ce vieillard. Après les Cent-Jours, quand la princesse de Talleyrand, à demi répudiée, avait quitté le domicile conjugal, Mme de Périgord était venue s'installer à l'hôtel de la rue Saint-Florentin. Comme naguère, à Vienne, elle y faisait magistralement les honneurs de la maison. Très vite, l'amitié de l'oncle et de la nièce avait suscité les médisances et les railleries mondaines. La duchesse de Courlande n'y avait que trop contribué par les lamentations désespérées qu'elle exhalait de toutes parts.

Dès lors, la comtesse de Périgord, devenue la duchesse de Dino, avait partagé la vie de son oncle. Que ce fût à Paris, à Valençay ou à Rochecotte, elle ne le quitta plus. Par sa longue durée, par le caractère sérieux, grave, élevé, qu'elle acquit peu à peu, cette amitié mérite de rappeler une autre intimité illustre, celle qui unit jadis Mme de La Fayette et La Rochefoucauld.

Certes, les personnages de ces deux romans ne se ressemblaient guère; quoique un parallèle entre La Rochefoucauld et Talleyrand accuserait plus d'un trait commun; il n'y a pas en effet une seule des Maximes que n'eût signée Talleyrand : il aurait même pu en ajouter quelques-unes qui n'auraient pas été parmi les moins saisissantes comme résumé d'expérience amère et pour la frappe incisive de l'expression. Entre Mme de La Fayette et Mme de Dino, on n'aperçoit, au contraire, nulle parenté. Jamais la belle Dorothée n'aurait conçu la Princesse de Clèves. Sa véritable aïeule, au XVIIe siècle, est l'autre princesse de Clèves, la réelle, la fameuse Anne de Gonzague, dont Bossuet a prononcé l'oraison funèbre.

Comme la princesse Palatine, Mme de Dino avait une âme inquiète, fougueuse, excessive, une âme romantique, insatiable d'émotions et de rêves. Elle aussi, elle aimait à « se perdre en des abymes profonds. » Elle aussi, elle souffrait d'avoir connu trop tôt « l'illusion des amitiés de la terre qui s'en vont avec les années et les intérêts. » D'elle aussi on pouvait dire « Pendant qu'elle contentait le monde et se contentait elle-même, elle n'était pas heureuse, et le vide des choses humaines se faisait sentir à son coeur. » Enfin, elle aussi, elle croyait, certains soirs, entendre au fond d'elle « des avertissements divins ; » et, lasse, morne, désabusée de tout, elle se répétait les paroles de saint Augustin sur « le mécompte du passé, le tourment du présent, l'épouvante de l'avenir. »

Ce n'était donc pas une nature médiocre. Loin de là ! Aussi, du jour où son intimité avec Talleyrand eut franchi la zone des orages, elle ne cessa plus d'exercer sur lui une influence bienfaisante. Elle ne se contentait pas d'adoucir, de distraire, d'orner la vieillesse de son ami ; elle s'était consacrée à sa gloire ; elle voulait qu'il finît avec dignité sa longue vie tumultueuse; elle le rappelait souvent aux devoirs de son âge et de son rang; elle l'entretenait d'idées hautes et de problèmes sérieux ; enfin, elle contribua plus que personne à jeter un reflet moral sur ses derniers instants.

Mais le public ignorait tout cela. Et cette affection, qu'il jugeait forcément sur les apparences, le révoltait. Bientôt, les romanciers s'en mêlèrent.

Balzac ne pouvait manquer d'exploiter un si beau thème. Quand parurent les Secrets de la princesse de Cadignan, on reconnut tout de suite Mme de Dino. Avant de s'être appelée princesse de Cadignan, Diane d'Uxelles s'était appelée duchesse de Maufrigneuse, comme Dorothée de Courlande s'était appelée comtesse de Périgord avant qu'elle ne surmontât ses armes d'une couronne ducale. Averti par ce simple détail, qui le mettait en quelque sorte sur la piste de la réalité, le lecteur se passionnait vite pour les aventures de la fascinante héroïne. Dès les premières pages, la fiction s'éclairait : on transposait facilement chaque anecdote ; on levait tous les voiles ; on devinait tous les noms.

La vie sentimentale de Mme de Dino se découvrait là tout entière. On s'imaginait la suivre, étape par étape, depuis « les légèretés de Mme de Maufrigneuse avec de Marsay» et «sa fugue en Italie avec le jeune d'Esgrignon, » jusqu'à « ses liaisons avec un ambassadeur célèbre, puis avec un général russe, enfin avec deux ministres des Affaires étrangères dont elle avait été l'Égérie.
Balzac avait même eu l'audace de faire allusion aux rapports intimes qui avaient uni Talleyrand à la duchesse de Courlande avant qu'il s'éprît de sa fille. On lisait donc avec stupeur la terrible confession de la princesse Diane à son amant, d'Arthez : « Ma mère m'a mariée, à dix-sept ans, à M. de Maufrigneuse, non par amour pour moi, mais par amour pour lui !... » Et, comme d'Arthez bouleversé par le récit de sa maîtresse, on attribuait à Mme de Dino « la profondeur d'un abîme, la corruption des diplomates, le danger d'une sirène, le mystère d'une initiation. »

Mais George Sand, alors dans toute la gloire de Lélia qui venait de paraître, s'était montrée beaucoup plus hardie encore et surtout plus offensante que Balzac.
Un jour de septembre 1834, venue de Nohant avec Alfred de Musset et quelques amis, elle avait demandé à visiter le château de Valençay. Mme de Dino l'avait accueillie aimablement, intéressée de connaître une personne qui faisait tant parler d'elle par ses idées, son talent et sa conduite ; mais elle l'avait jugée prétentieuse et pédante : « A tout prendre, peu de grâces; le reste de sa compagnie d'un commun achevé.»

Trois semaines plus tard, la Revue des Deux Mondes publiait, sous la signature de George Sand, un article intitulé le Prince et qui prenait personnellement à partie, quoique sans imprimer leur nom, le châtelain et la châtelaine de Valençay. Le titre était déjà significatif; il remémorait le chef-d'oeuvre de Machiavel, ce parfait bréviaire de perfidie et de scélératesse. La romancière y racontait, sans détour, qu'elle s'était récemment promenée aux abords du magnifique domaine, avec un poète de ses amis. On reconnaissait immédiatement le site de Valençay : un vallon frais et touffu, au milieu des tristes plaines qui l'environnent et qui n'en laissent pas soupçonner l'approche, » un des plus beaux parcs du monde, la plus riche verdure, un château royal « qui se mire du haut des rochers dans les eaux d'une rivière bleue, » un décor de songe « dans quelque pays enchanté qui doit s'évanouir au réveil. » Errant aux alentours de cette féerique demeure par une nuit radieuse, George Sand discute avec son ami « sur l'homme qui habite là et qui, depuis soixante ans, joue les peuples et les couronnes sur l'échiquier de l'univers. »
La beauté du lieu, la poésie de l'heure, les reflets de la lune sur la cime des bois, le silence éloquent de la nature endormie, « les éclairs de chaleur qui blanchissent de temps en temps l'horizon » exaltent bientôt le lyrisme des deux promeneurs.

Dans leur commune exaltation, où chacun semble vouloir dépasser l'autre, ils évoquent la figure de Talleyrand sous un aspect satanique : « Cette lèvre convexe et serrée comme celle d'un chat, unie à une lèvre large et tombante comme celle d'un satyre, mélange de dissimulation et de lasciveté; ce pli dédaigneux sur le front; ce nez arrogant avec ce regard de reptile, tant de contrastes sur une physionomie humaine révèlent un homme né pour les grands vices et les petites actions. Jamais ce coeur n'a senti la chaleur d'une émotion généreuse, jamais une idée de loyauté n'a traversé cette tête. Cet homme est une exception dans la nature, une monstruosité si rare que le genre humain, tout en le méprisant, l'a contemplé avec une imbécile admiration.

Ayant ainsi portraituré « le plus grand fourbe de l'univers, » les deux amis, continuant de s'aiguillonner l'un l'autre, intentent à l'homme d'État son procès politique. Mais qu'a-t-il donc fait d'utile, ce grand diplomate ? Quels services a-t-il rendus ? Quelles guerres sanglantes, quelles calamités publiques a-t-il empêchées ? « Il était donc bien nécessaire, ce voluptueux hypocrite, pour que tous nos rois, depuis l'orgueilleux conquérant jusqu'au dévot borné, nous aient imposé le scandale de son élévation?... » Et ce long anathème se termine par une solennelle flétrissure de tous les diplomates « Quelles turpitudes honteuses couvre donc le manteau pompeux de la diplomatie? Voici les intendants et les régisseurs qu'on nous donne et à qui l'on confie, sans nous consulter, nos fortunes et nos vies ! De graves mystères s'agitent sur nos têtes, mais si loin et si haut que nos regards ne peuvent y atteindre. Nous servons d'enjeu à des paris inconnus dans les mains de joueurs invisibles : spectres silencieux qui sourient majestueusement, en inscrivant nos destinées dans un carnet!... »

Tandis que George Sand et Musset accablent ainsi de leurs invectives les mystères infâmes du métier diplomatique, ils s'aperçoivent qu'ils sont arrivés tout près du château. « Une forme blanche et légère traversa l'angle du tapis vert et nous la vîmes monter l'escalier extérieur de la tourelle. - Est-ce, dit mon ami, l'ombre de quelque juste, évoquée par toi, qui vient danser et s'ébattre au clair de la lune pour désespérer l'impie? - Non, cette âme, si c'en est une, habite un beau corps. - Ah l j'entends, reprit-il, c'est la duchesse I On dit que... - Ne répète pas cela, lui criai-je en l'interrompant ; épargne à mon imagination ces tableaux hideux et ces soupçons horribles. Ce vieillard a pu concevoir la pensée d'une telle profanation ; mais cette femme est trop belle: c'est impossible. Si la débauche rampante ou la sordide avarice habitent des êtres aussi séduisants et se cachent sous des formes aussi pures, laisse-moi l'ignorer !... »

A l'heure où ce réquisitoire impitoyable paraissait dans la Revue des Deux Mondes, Chateaubriand échangeait des coquetteries littéraires avec George Sand. Il avait l'intelligence trop vive et l'esprit trop ouvert du côté de l'avenir, pour n'avoir pas compris qu'Indiana, Valentine et Lélia marquaient une date dans l'histoire du roman français et promettaient « une merveilleuse moisson de fleurs inconnues. » Après la lecture du Prince, il voulut exécuter, lui aussi, un morceau de virtuosité sur Talleyrand, qu'il abhorrait. Et, de verve, il composa l'étonnant portrait qui termine l'avant-dernier chapitre des Mémoires d'Outre-tombe. Auprès de cette diatribe à l'emporte-pièce, les imprécations nocturnes de George Sand et de Musset dans les allées de Valençay paraissent fades. Tout d'abord, il exécute sommairement l'homme politique ; il lui refuse toute valeur, tout mérite : « La vanité de M. de Talleyrand le pipa; il prit son rôle pour son génie; il se crut prophète en se trompant sur tout... Aucune négociation importante n'est de lui; quand il a été laissé libre d'agir seul, il a laissé échapper les occasions et gâté ce qu'il touchait... Il signait les événements : il ne les faisait pas. »

Après cette exécution de l'homme public, Chateaubriand s'attaque à l'homme privé, dont il esquisse l'image en quelques traits inoubliables, dignes de Saint-Simon et de Goya :
« D'anciennes gravures de l'abbé de Périgord représentent un homme fort joli. M. de Talleyrand, en vieillissant, avait tourné à la tête de mort; ses yeux étaient ternes, de sorte qu'on avait peine à y lire, ce qui le servait bien. Comme il avait reçu beaucoup de mépris, il s'en était imprégné, et il l'avait placé dans les deux coins pendants de sa bouche. » Puis, durant dix-sept pages, il le déshabille, il le dégrade, il le vilipende. avec un ton de supériorité flagellante et une âcreté de verve corrosive, que nul pamphlétaire, même Swift, n'a jamais surpassées. La péroraison couronne dignement cette satire venimeuse, en nous conviant au spectacle de Talleyrand sur son lit de mort. Nous voyons alors « ce prince, aux trois quarts pourri, une ouverture gangréneuse au côté, la tête retombant sur sa poitrine en dépit du bandeau qui la soutenait, disputant minute à minute sa réconciliation avec le ciel, sa nièce jouant auprès de lui un rôle préparé de loin entre un prêtre abusé et une petite fille trompée, mais sans donner aucun signe de repentir. Jamais l'orgueil ne s'est montré si misérable, l'admiration si bête, la piété si dupe. »

Emporté par sa haine jusqu'à perdre toute pudeur de la plume, Chateaubriand assène à sa victime cette suprême insulte : « Pour analyser minutieusement une vie aussi gâtée, il faudrait affronter des dégoûts que je suis incapable de surmonter. Les hommes de plaies ressemblent aux carcasses des prostituées : les ulcères les ont tellement rongés qu'ils ne peuvent servir à la dissection. »

Les exagérations littéraires de Balzac, de George Sand, de Chateaubriand devaient nécessairement réagir sur la mémoire de Talleyrand. A peine a-t-il cessé de vivre, la légende l'accapare; elle fait de lui un personnage romantique, une figure médusante et presque démoniaque, marquée de sacrilège, de luxure et de félonie, un prodigieux exemplaire de morgue aristocratique et de corruption raffinée. C'est lui que Mme Bovary entrevoit inconsciemment lorsqu'elle se représente la vie supérieure que mènent les grands diplomates, cette existence fabuleuse, « entre ciel et terre, dans les orages, » Mais, à son insu également, elle aperçoit encore un autre homme d'État qui, à cette époque, ne hante pas moins l'imagination des romanciers : le prince de Metternich.