Talleyrand et l’établissement du système métrique
Louis Jourdan
Les idées de l’abbé Mouton n’ont pas eu leur pape, mais elles
ont trouvé un évêque : Charles Maurice de Talleyrand-Périgord
était bien évêque d’Autun quand, le 9 mars 1790, il prononce
devant l’Assemblée nationale constituante son fameux discours qui
devait démarrer le processus d’établissement du système
métrique.
Fallait-il que ce soit ce curieux personnage qui en soit à l’origine
? Fils d’une famille illustre, entré dans les ordres sans vocation
parce qu’il se croyait mal aimé de sa mère, dévoré
d’ambition et assoiffé de richesse, tout au long de sa vie Talleyrand
fit montre d’une diabolique habileté qui lui permit de passer à
travers toutes les vicissitudes de la Révolution, de l’Empire et de
la Restauration, chaque fois en en tirant un avantage, encore plus d’argent,
et… les faveurs de quelques jolies femmes point rebutées par sa claudication.
Parfois en trahissant les rois ou les empereurs, mais jamais la France.
Début 1790, il était encore loin d’être prince de Bénévent,
il n’était que député du clergé à l’Assemblée
nationale. Bien sûr à l’affût de tout ce qui pourrait
servir sa carrière politique. À 36 ans, il commençait
tout juste à faire parler de lui – il avait initié, lui, l’évêque,
la nationalisation des biens du clergé. Toute occasion était
donc bonne à prendre.
Huit mois auparavant, dans la soirée du 4 août, sur proposition
de deux nobles qui avaient une certaine hauteur de vue politique, l’Assemblée
nationale avait voté dans l’enthousiasme l’abolition des droits féodaux
et seigneuriaux. Symbolique, mais guère effectif : le décret
d’application prévoyait que la plupart de ces droits ne seraient abolis
que moyennant rachat. Y compris ceux concernant les poids et mesures. Quelques
jours plus tard avait été votée, non sans difficultés,
la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen ; c’était
– c’est toujours – un très beau texte, « les hommes naissent
et demeurent libres et égaux en droits », mais les citoyens
n’étaient toujours pas égaux devant la livre et l’aune.
En décembre 1789, deux lois avaient organisé de manière
uniforme le régime des nouvelles administrations locales élues
: départements, districts, municipalités. Prieur de la Cote
d’Or disait à l’Assemblée nationale en février 1790
: « les représentants de la Nation ont brisé les fers
qu’avait forgés le despotisme. La féodalité est détruite,
le grand œuvre de notre génération est commencé et s’avance
de jour en jour. La variété des coutumes, sources immenses
d’abus, sera désormais remplacée dans toute la France par l’uniformité
la plus exacte dans les lois d’administration de la justice. Avec un ordre
si beau, laissera-t-on subsister l’ancien chaos dû à la diversité
de nos mesures ? »
Talleyrand n’allait pas se laisser souffler une si belle opportunité.
Le peuple exigeait l’uniformisation des poids et mesures, un même pied
et une même livre dans toutes les provinces, on les lui donnerait.
Mais on n’en resterait pas là : les savants voulaient un système
reposant sur de solides bases scientifiques, les marchands avaient besoin
d’un système accepté par toutes les nations, les acteurs politiques
d’alors – des intellectuels nourris des principes philosophiques et politiques
des Lumières – rêvaient d’un système universel. Où
trouvait-on la réponse à cette rare conjonction d’intérêts
? Chez Gabriel Mouton et tous ceux qui après lui avaient développé
l’idée d’un système de mesures cohérent reposant sur
un étalon physique et universel.
On ne sait pas précisément qui avait rédigé le
texte du discours du 9 mars 1790. Certainement Condorcet y était pour
quelque chose, en fait, c’aurait été à lui, cet «
intellectuel en politique » comme l’appellent Elisabeth et Robert Badinter,
de le prononcer s’il avait déjà été député.
N’avait-il pas, en tant que secrétaire perpétuel de l’Académie
des Sciences, établi en juin 1789, juste avant que la Révolution
n’éclate, une commission de six savants (dont Charles Augustin Coulomb,
Pierre Simon de Laplace, Lavoisier, …) pour travailler à la rédaction
d’un plan pour l’uniformité des poids et mesures ? Sans doute sur
la base de son programme de 1774.
Quoi qu’il en soit, c’est pour Talleyrand l’occasion de faire une démonstration
de son génie politique. Tout d’abord, il fait imprimer le texte du
discours et le fait distribuer aux députés avant de monter
à la tribune – il sait que le sujet n’est pas facile. Le texte commence
par une description apocalyptique de la situation : « l’innombrable
variété de nos poids et de nos mesures et leurs dénominations
bizarres… une telle bigarrure, qui est un piège de tous les instants
» et les députés trouvent dans leur dossier un «
tableau des principales différences des poids et mesures usités
en France ». Talleyrand ne cache pas les difficultés de la tâche
: « la résistance qu’oppose la routine, cette ennemie aveugle
et opiniâtre du bien qu’on lui présente », puis fait référence
aux demandes des cahiers de doléances : « le vœu des provinces,
consigné dans leurs instructions », avant de présenter
le cœur du sujet : « une opération dont l’exactitude fût
appuyée sur des preuves et des témoignages irréfragables,
et dont les résultats pussent présenter un modèle inaltérable
de mesures et de poids ». Il présente ensuite les deux méthodes
possibles : « la soixante millième partie de la longueur du
méridien coupé en deux parties égales par le quarante-cinquième
parallèle », ou « la longueur du pendule simple à
seconde par la latitude de 45 degrés ». À partir de cette
unité, les autres unités de longueur, ainsi que celles de volume
seraient fixées par des rapports fixes, l’unité de poids étant,
elle, dérivée « du procédé ingénieux
de M. Lavoisier » par la pesée d’un volume d’eau. Pas encore
de référence au système décimal. Talleyrand propose
ensuite que ces travaux se fassent en collaboration avec le gouvernement
et les savants anglais – déjà l’idée d’exporter le nouveau
produit. Enfin, en bon routier de la politique, il dépose un projet
de décret sur l’uniformisation du système de poids et mesures.
Hasard du calendrier parlementaire, ou calcul de Talleyrand ? Quelques jours
plus tard, le 15 mars, les derniers droits féodaux, y compris ceux
perçus « sous le prétexte de poids, mesures, marque,
fourniture ou inspection de mesure, ou mesurage de marchandises »,
étaient supprimés.
La machine législative était rapide, à l’époque
: le 8 mai 1790, l’Assemblée nationale adoptait deux décrets
(sanctionnés par le roi le 22 août) : le premier demandait à
l’Académie des Sciences de « déterminer l’échelle
de division la plus convenable pour les poids et mesures et pour les monnaies
». Condorcet, dès le 19 mai, mettait sur pied une commission,
comprenant, outre lui-même, Charles de Borda, Coulomb, Joseph Louis
de Lagrange, Laplace, Lavoisier et Tillet : tous des mathématiciens
ou astronomes, en fait, comme la plupart des savants de l’époque,
héritiers de l’esprit des Lumières, à l’aise dans l’ensemble
des disciplines scientifiques. Les membres de la Commission demandaient audience
au roi puis à l’Assemblée pour les remercier, « au nom
de l’humanité, comme au nom de la patrie », de leur avoir confié
ce travail. La commission rendait son rapport en octobre : elle recommandait
la division décimale, tant pour les poids et mesures que pour les
monnaies. C’est nous qui vous remercions, messieurs…
Le deuxième décret mérite d’être reproduit presqu’in
extenso, avec quelques commentaires : « L’Assemblée Nationale,
désirant faire jouir à jamais la France entière de l’avantage
qui doit résulter de l’uniformité des poids et mesures [on
n’est pas modeste dans l’objectif !], … décrète que le Roi
sera supplié [oui, on est toujours en monarchie, même si le
pouvoir du roi est déjà symbolique] d’écrire à
Sa Majesté Britannique, et de la prier d’engager le Parlement d’Angleterre
à concourir avec l’Assemblée Nationale [et dire que les Anglo-saxons
considèrent le système métrique comme “typically French”
!] à la fixation de l’unité naturelle de mesures et de poids
; qu’en conséquence, sous les auspices des deux nations, des commissaires
de l’Académie des Sciences de Paris pourront se réunir en nombre
égal avec des membres choisis de la Société royale de
Londres, dans le lieu qui sera jugé respectivement le plus convenable
pour déterminer à la latitude de 45° ou toute autre latitude
qui pourroit être préférée [par exemple la latitude
de Londres : on venait de prendre connaissance d’un projet identique basé
sur le pendule battant la seconde à Londres] la longueur du pendule,
et en déduire un modèle invariable pour toutes les mesures
et pour les poids [l’Assemblée avait tranché parmi les propositions
de Talleyrand : elle préférait la longueur du pendule] ; qu’après
cette opération faite avec toute la solennité nécessaire,
Sa Majesté sera suppliée de charger l’Académie des Sciences
de fixer avec précision pour chaque municipalité du royaume
les rapports de leurs anciens poids et mesures avec le nouveau modèle
[l’Académie des Sciences se voyait donc confier la tâche de
reprendre les travaux de Tillet], et de composer ensuite, pour l’usage de
ces municipalités, des livres usuels et élémentaires
où seront indiquées avec clarté toutes ces proportions
[on appellerait maintenant ceci un programme de communications]. Décrète
en outre que ces livres élémentaires seront adressés
à la fois dans toutes les municipalités pour y être répandus
et distribués ; qu’en même temps, il sera envoyé à
chaque municipalité un certain nombre de nouveaux poids et mesures,
lesquels seront délivrés gratuitement par elles à ceux
que ce changement constitueroit dans [sic] des dépenses trop fortes
; enfin, que six mois seulement après cet envoi les anciennes mesures
seront abolies et remplacées par les nouvelles [troisième phase
du plan de Condorcet : action gouvernementale] ».
Ce second décret du 8 mai 1790 est bien le premier acte législatif
d’une longue série qui a conduit, cinquante ans plus tard, à
l’adoption finale du système métrique en France ; et de là,
à quelques exceptions près, dans le monde entier.
Alors, dans l’enthousiasme (on est toujours dans la période “dynamique”
de la Révolution, au moins à Paris), on se met au travail.
Sur proposition de Jean-Charles de Borda (encore chevalier à cette
époque, marin, et physicien), l’Académie des Sciences met sur
pied une nouvelle commission, avec Borda, Condorcet, Lagrange, Laplace et
Gaspard Monge, pour fixer la base de l’unité de mesures. Défiance
des savants par rapport aux politiques, déjà ? Toujours est-il
que la commission ne s’en tient pas aux termes du décret, mais étudie
trois possibilités :
- la longueur du pendule battant la seconde à la latitude de 45°
(on ne parle plus de Londres : en décembre 1790, après un débat
agité aux Communes, le projet « français » avait
été jugé « presqu’impraticable »…),
- une fraction du quart du cercle équatorial,
- une fraction du quart du méridien terrestre.
Après de longues discussions, la commission abandonne l’idée
du pendule : on savait que la valeur de la gravitation terrestre variait,
mais on ne connaissait pas bien les lois de ces variations (on découvrira
même, plus tard, que les marées influent sur la valeur de la
gravitation). Une autre raison avancée était que l’unité
de longueur déterminée par la méthode du pendule faisait
intervenir une autre mesure, le temps, donc n’aurait pas été
une mesure « absolue » comme le serait la détermination
physique de la longueur d’un arc de la terre. Par ailleurs, les appareils
de mesures géodésiques de l’époque avaient fait des
progrès substantiels, en particulier avec le cercle répétiteur
de Borda (tiens, tiens ?), on pouvait donc attendre de la mesure physique
des distances une précision meilleure.
Justifiée ou non, cette décision allait avoir une conséquence
imprévue : aux États-Unis, Jefferson, ardent partisan d’un
“vrai” système de poids et mesures, décimal bien sûr
(en 1790 il avait fait adopter le système décimal pour la monnaie
confédérale), s’en tenait à la définition de
l’unité de mesure par la longueur du pendule, qu’il jugeait plus universelle.
Si l’Académie était allée dans ce sens, sans doute les
États-Unis seraient métriques depuis longtemps…
Ce sera donc une grandeur terrestre : pas l’équateur, qui n’offre
pas d’avantages par rapport au méridien et dont l’évaluation
serait difficile – déjà les considérations géopolitiques.
Le 19 mars 1791, le rapport final « sur le choix d’une unité
de mesure » est présenté par Condorcet à l’Académie
plénière : la commission propose que l’unité de longueur,
baptisée mètre, soit égale à la dix millionième
partie du quart du méridien terrestre. Elle suggère par ailleurs
que l’on mesure, non pas tout un quart de méridien, mais l’arc de
neuf degrés et demi entre Dunkerque et Montjuich (Barcelone), qui
se trouve exactement de part et d’autre du 45° parallèle et dont
les extrémités sont au niveau de la mer (encore que tous ceux
qui ont fait l’escalade du rocher de Montjuich…). À l’époque,
les relations entre la France révolutionnaire et l’Espagne royaliste
étaient encore au beau fixe.
Le mot mètre figurait-il bien dans le rapport de l’Académie
? Et si oui, qui l’a « inventé » ? Il y a actuellement
un débat entre chercheurs à ce sujet. On considère généralement
que c’est Borda qui pour la première fois a introduit le mot mètre
pour désigner la nouvelle mesure. Mais un certain Auguste-Savinien
Leblond, « Maître de Mathématiques des Enfans de France
», l’aurait proposé dès le mois de mai 1790. Un peu dommage
que des doutes planent sur la paternité d’un concept si important
( ).
Toujours est-il que les choses vont, encore une fois, aller très vite
: Talleyrand, encore lui, lit le 26 mars devant l’Assemblée le rapport
rédigé par Condorcet. Le même jour, l’Assemblée
adopte le décret reprenant les conclusions de l’Académie. Le
30, le roi sanctionne le décret qui devient loi – deuxième
acte législatif majeur. Accessoirement le mot mètre ne figure
toujours pas dans le texte, l’Assemblée se contente de dire qu’elle
« adopte la grandeur du quart du méridien terrestre, pour base
du nouveau système de mesure ». Par contre l’objectif d’étendre
à l’ensemble des peuples le nouveau système est réaffirmé
: « considérant… que le seul moyen d’étendre cette uniformité
aux Nations étrangères, et de les engager à convenir
d’un même système de mesure, est de choisir une unité
qui, dans une détermination, renferme rien ni d’arbitraire ni de particulier
à la formation d’aucun peuple sur le globe ». Condorcet se fait
le promoteur du nouveau système : dans une lettre au roi de Pologne
d’avril 1791, il vante l’égalité plus grande qu’il apporte
« entre les diverses classes, un moyen de placer au même niveau
[…] l’homme qui a pu recevoir une éducation et celui dont le soin
de sa subsistance a occupé l’existence entière ».
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Et si on « exportait » le système métrique ?
En fait, cette préoccupation de faire bénéficier l’ensemble
du monde des beautés du nouveau système existait dès
avant sa naissance. Beeckman cherchait, on l’a vu, une « mesure invariable
pour tous les hommes de tous les temps et de tous les lieux » et Burattini
désirait « que tous les peuples civilisés de la Terre
utilisent les mêmes mesures et poids malgré les différences
de langues et habitudes ». Dès son discours de 1790, Talleyrand,
peut-être pas sans arrière-pensées politiques, proposait
d’associer le gouvernement et les savants britanniques aux travaux de détermination
de « l’unité naturelle de mesures et de poids ». À
la même époque, on suivait avec intérêt les efforts
de George Washington et de Thomas Jefferson pour réformer le système
de mesures des États-Unis. Plus tard les guerres de la République
mettaient en sommeil ces préoccupations, mais en 1795 le Comité
d’instruction publique proposait à la nouvelle république batave
de « propager hors des limites du territoire français le système
des mesures uniformes et décimales ». Et en 1798, on fait appel
à des commissions internationales (européennes, à la
vérité) pour vérifier la valeur des étalons du
mètre et du kilogramme…..
*JOURDAN, Louis, La grande métrication. France
Europe Éditions, 2002, ISBN 2-913197-74-4, 210 pages, 15 €
Annexe
Gallica «
Proposition de loi sur les poids et mesures ». faite par Talleyrand devant
l’assemblée Nationale le 9 mars 1790
( ) On ne sait pas plus qui a officialisé
l’usage du terme « système métrique » dans le sens
de système métrique décimal que nous lui connaissons
maintenant. Je l’ai trouvé dans un règlement de police d’un
département de 1805. Mais pendant de nombreuses années, on
a employé des locutions comme « nouveau système de mesures
», « système de mesures décimales », etc.