André Hallays
(Extraits ( pp 82 à 103 ) tirés
de « En flanant à travers la France, Touraine
Maine et Anjou ». Librairie académique Perrin & Cie )
Comme Louis XVIII désirait éloigner Talleyrand de la cour, mais
n'osait lui donner l'ordre de quitter Paris, il vantait la beauté du
château de Valençay. Talleyrand lui répondit : « Oui,
c'est assez bien ; mais les Espagnols y ont tout dégradé, à
force d'y tirer des feux d'artifice pour la Saint-Napoléon. »
Bon gré, mal gré, pendant les quinze années de la Restauration,
Talleyrand fit de longs séjours à Valençay : sa charge
de grand chambellan lui laissait des loisirs. Plus tard, sous la monarchie de
Juillet, après l'ambassade de Londres, il y revint encore. Les lieux
sont donc pleins de son souvenir. Quant aux dégâts qu'avaient faits
les Bourbons d'Espagne en l'honneur de l'Empereur, Talleyrand n'avait pas été
long à les réparer.
Valençay est une admirable résidence. A la vérité,
Talleyrand lui préférait le château de Rochecotte (entre
Langeais et Saumur) qui appartenait à la duchesse de Dino ; mais, Valençay
sera plus favorable si nous voulons évoquer la figure de Talleyrand.
A Rochecotte, on s'est avisé d'élever une chapelle à la
place de la chambre qu'habita le grand homme -chrétienne pensée,
mais un peu paradoxale.
L'accès de Valençay est très imposant. Une large et droite
avenue mène de la forêt au château. Séparé
de la première grille par deux cours immenses que bordent les communs,
les écuries et les orangeries, se dresse un merveilleux donjon de la
Renaissance, flanqué de deux tourelles pointues. A droite et à
gauche, s'étendent deux corps de logis inégaux. Une aile en retour
date du XVIIe siècle. Il y a ici des disparates et des fautes de goût
: les toits du XVIe siècle ont été percés d'affreuses
petites mansardes ; les tours rondes à mâchicoulis qui s'élèvent
aux extrémités de la construction sont coiffées de malencontreuses
lanternes en ardoises ; mais l'ensemble conserve un aspect noble et vraiment
princier. La cour intérieure se termine par une belle terrasse qui domine
les verdures du parc et les prairies du val où coule le Nation.
L'intérieur du château a été dépouillé
de ses meubles, de ses tapisseries et de ses tableaux les plus précieux.
On se rappelle les ventes qui eurent lieu naguère à Paris, cette
réunion de peintures aux attributions douteuses, ce pêle-mêle
de pièces rares et de vulgaire bric-à-brac, cette série
si curieuse d'effigies de Talleyrand et, - délicieuse synthèse
d'une grande destinée politique, - cette suite des portraits de tous
les souverains servis par le châtelain de Valençay; et l'on se
souvient des enchères un peu folles auxquelles le snobisme entraîna
les bons collectionneurs. Valençay fut alors démeublé.
Pas tout à fait, cependant : il reste, pour le curieux, quelques aubaines
dans les salles de l'aile Louis XIV, celle qui fut habitée par Talleyrand.
Dans la salle à manger, un bon mobilier simple et confortable, le mobilier
d'une salle à manger où le maitre sait composer et ordonner un
repas. Talleyrand avait un excellent cuisinier. Lui-même mangeait peu.
Mais le service était chez lui magnifique. Sous l'Empire, les gourmets
ne savaient laquelle préférer, la table de Cambacérès
ou celle du vice-grand électeur. La cave était d'ailleurs digne
de la cuisine, et le moka qu'on buvait chez Talleyrand était renommé.
Lui-même découpait les viandes et il s'adressait à ses convives
dans l'ordre suivant :
- Monsieur le duc, Votre Grâce me fera-t-elle l'honneur d'accepter de
ce boeuf?
- Mon prince, aurai-je l'honneur de vous envoyer du bœuf ?
- Monsieur le marquis, accordez-moi l'honneur de vous offrir du boeuf.
- Monsieur le comte, aurai-je le plaisir de vous envoyer du boeuf?
- Monsieur le baron, voulez-vous du boeuf ?
Quand il arrivait au simple monsieur, il frappait sur son assiette avec la main,
fixait ses yeux sur le visage du convive, et d'un ton interrogatif lui disait
ce simple mot: boeuf
Le « monsieur», ainsi interpellé, était assurément
moins étonné de la désinvolture avec laquelle il était
traité, que de la jolie subtilité de toutes ces nuances de politesse
C'est pourquoi Talleyrand ne déplaisait pas à la société
démocratique issue de la Révolution; par son ton d'ancien régime,
il la stupéfiait d'admiration.
Çà et là, des portraits de famille trop précieux
ou trop médiocres pour avoir été envoyés à
I'hôtel des ventes. Dans un salon, la table ronde sur laquelle a été
signé le traité de Vienne: dle toutes les reliques de Talleyrand,
peut-être la seule qui rappelle le souvenir d'une action utile !
Des bibelots insignifiants, quelques belles gravures, la somptueuse chambre
à coucher de Talleyrand, puis des uniformes, des croix2. Dans la bibliothèque
les rayons sont vides, mais les vieux meubles de cuir élimés et
avachis donnent encore l'illusion qu'ici quelqu'un a vécu et travaillé.
La merveille de cette résidence, c'est son parc. Il couvre le flanc de
la vallée du Nahon de ses belles et hantes charmilles. Au pied du coteau,
sur le bord de la petite rivière, il est dessiné à l'anglaise
avec un art parfait. J'ai peine à croire que Talleyrand ait en personne
présidé à la composition de ces jolies perspectives. Ce
que nous savons de son goût est proprement désolant. Dans une lettre
publiée par Sainte-Beuve, il déclare admirer certains vers inspirés
au général Dupont par une promenade au Jardin des Plantes et il
cite notamment cette strophe qu'il trouve très belle:
| Loin du rivage de Golconde, L'hôte géant de ces déserts De sa solitude profonde Chérit l'image dans ses fers. Jamais son épouse enchaînée Ne veut d'un servile hyménée Subir les honteuses douceurs ; L'amour en vain gronde et l'accuse; Sa jalouse fierté refuse Des sujets à ses oppresseurs... |
Quand on a vu les collections de Valençay, l'aménagement du château, le choix des meubles, on s'aperçoit que Talleyrand, avec son luxe et son génie de brocanteur, n'eut qu'un goût misérable, un goût d'homme d'État, presque le goût d'Adolphe Thiers. Le beau parc doit être l'ouvrage d'une femme, probablement de la duchesse de Dino. Si Talleyrand goûta le charme de ces bosquets, ce fut pour la retraite fraîche et ombreuse qu'ils offraient à ses méditations ; on le voit clopinant sous les magnifiques charmilles, occupé à inventer et polir un de ces « mots » brillants qu'il amenait, ensuite, dans la conversation, « à tout propos et à tout venant », et qui devait prendre place dans les Talleyrandiana.
*
* *
S'il préférait Rochecotte à Valençay, c'était
peut-être que Valençay lui rappelait d'une façon importune
l'un des souvenirs les plus embarrassants de sa vie publique.
Il voulait à toutes forces que son nom ne fût point associé
à la pire des fautes de Napoléon, la guerre d'Espagne. Il prétendait
que, à cette époque, il avait révélé à
l'Empereur « les dangers qui allaient naître en foule d'une agression
non moins injuste que téméraire », et il racontait que telle
avait été la cause de sa disgrâce. Beugnot et Mme de Rémusat
confirment ses dires d'une manière plus ou moins formelle. Lui-même,
clans ses Mémoires, rapporte une scène terrible qu'il aurait eue
avec Napoléon peu de temps après le guet-apens de Bayonne. «
Qu'un homme dans le monde, aurait-il dit à l'Empereur, y fasse des folies,
qu'il ait des maîtresses, qu'il se conduise mal avec sa femme, qu'il ait
même des torts graves envers ses amis, on le blâmera sans doute;
mais, s'il est riche, puissant et habile, il pourra rencontrer encore les indulgences
de la société. Que cet homme triche au jeu, il est immédiatement
banni de la bonne compagnie qui ne lui pardonnera jamais. » L'Empereur
aurait alors pâli, serait resté embarrassé, et de ce jour-là
n'aurait plus parlé à Talleyrand.
Tout cela est très beau, très courageux ; mais il y a une objection,
une terrible objection.
Lorsque Napoléon eut attiré à Bayonne toute la famille
royale d'Espagne, il expédia le roi Charles IV, la reine et Godoy à
Fontainebleau; mais ce fut Valençay, acheté par Talleyrand trois
ans auparavant, qu'il assigna comme résidence à Ferdinand VII,
à don Carlos et à son oncle don Antonio.
Que Talleyrand ait accepté de donner l'hospitalité aux princes
espagnols, cela ne saurait nous surprendre. Napoléon, locataire du château,
payait un loyer considérable pour le logement de ses prisonniers, et
le prince de Bénévent n'était pas homme à négliger
d'ajouter ce nouveau bénéfice aux 495.000 francs d'appointements
qu'il touchait, chaque année, comme vice-grand électeur, grand
chambellan, prince de Bénévent et grand cordon de la Légion
d'honneur. Mais que Napoléon ait confié la garde de ces princes
à un homme qui condamnait si vertement sa politique, qu'il ait mis ses
ennemis entre les mains d'un ministre « disgracié », et qu'il
ait maintenu, durant cinq années, cette situation qui eût paru
périlleuse même à un souverain moins méfiant que
Napoléon, voilà l'objection.
Talleyrand l'a sans doute aperçue. Dans ses Mémoires, il n'y a
point répondu et pour cause. Il ne pouvait nier qu'il eût été
bel et bien le geôlier des Bourbons d'Espagne, un bon geôlier respectueux
et plein de pitié, s'il faut l'en croire, mais enfin un geôlier.
Le moment ou les princes arrivèrent à Valençay «
a, dit-il, laissé dans mon âme une impression qui ne s'effacera
point. Les princes étaient jeunes, et sur eux, autour d'eux, dans leurs
vêtements, dans leurs voitures, dans leurs livrées, tout offrait
l'image des siècles écoulés. Le carrosse dont je les vis
descendre pouvait être pris pour une voiture de Philippe V. Cet air d'ancienneté,
en rappelant leur grandeur, ajoutait encore à l'intérêt
de leur position. Ils étaient les premiers Bourbons que je revoyais après
tant d'années de tempêtes et de désastres. Ce n'est pas
eux qui éprouvèrent de l'embarras; ce fut moi, et j'ai du plaisir
à le dire ». La phrase est exquise; mais quel imprudent que Napoléon,
si tels étaient les vrais sentiments de Talleyrand en 1808 !!
Il est alors pour ces Bourbons d'Espagne aussi prévenant qu'aurait pu
l'être un homme d'État doué de seconde vue et certain de
retrouver, un jour, les Bourbons de France sur le trône de l'usurpateur.
On a adjoint aux princes un colonel de gendarmerie. Talleyrand a vite fait d'expliquer
à cet officier de police que « Napoléon ne règne
ni dans les appartements ni dans le parc de Valençay ». Il entoure
ses hôtes « de respect, d'égards et (de soins ».
« On ne les approchait jamais, écrit-il, qu'en habit habillé;
je n'ai moi-même jamais manqué a ce que j'avais prescrit à
cet égard. » Il les laisse se promener en liberté dans le
parc, les invite à chasser, leur fait donner des leçons d'équitation
par Foucaut, qui avait été élevé dans la grande
écurie du roi et avait particulièrement servi Madame Élisabeth
de France. Boucher met « tout son art et tout son cœur à leur
faire de mauvais ragoûts espagnols ». La terrasse du château
est transformée en salle de bal. Des guitares résonnent dans tous
les coins du jardin.
Il cherche à leur faire passer quelques heures dans la bibliothèque;
point de succès. Ayant échoué par l'intérêt
seul des livres, il leur montre des images : peine inutile. Les princes préfèrent
« les exercices et les amusements qui font à la campagne le charme
des soirées d'été ».
A ces distractions se joignaient les « consolations de la religion ».
Ici, je ne puis me retenir de citer ces lignes trop peu connues de Talleyrand
: « La journée finissait par une prière publique à
laquelle je faisais assister tout ce qui venait dans le château, les officiers
de la garde départementale, et même quelques hommes de la gendarmerie.
Tout le monde sortait de ces réunions avec des dispositions douces ;
les prisonniers et leurs gardes priant à genoux, les uns près
des autres, le même Dieu, paraissaient se moins regarder comme ennemis
; les gardes n'étaient plus aussi farouches, les prisonniers n'avaient
plus autant d'alarmes, peut-être même quelques signes d'intérêt
leur faisaient-ils concevoir un peu d'espérance. »
Il parait que Napoléon témoigna une grande irritation de la manière
dont les princes étaient traités à Valençay. «
Les personnes qui l'entouraient m'ont dit souvent qu'il ne parlait de Valençay
qu'avec embarras, quand ses discours, ses questions portaient sur ce lieu. »
Mais Talleyrand n'en continuait pas moins de braver la colère de l'Empereur
et de prodiguer les marques d'intérêt et de respect aux prisonniers.
Ceux-ci, dans leur reconnaissance, lui offrirent un jour les vieux livres de
prière dont ils se servaient à l'église. Il les reçut
« avec une émotion qu'il n'aura jamais la témérité
d'exprimer ». Réserve louable et délicieuse.
Vitrolles raconte qu'un jour Talleyrand lui donna lecture des pages de ses Mémoires
où il peignait l'arrivée de Ferdinand VII et de son frère
à Valençay : « Les détails de leur séjour,
les traits ridicules de leur ignorance de toutes choses, fruits d'une éducation
à la Philippe II, étaient peints avec une grâce et une finesse
charmantes. » Il est probable que Talleyrand avait des versions diverses
de ses Mémoires qu'il choisissait selon ses auditeurs; car Vitrolles,
s'il les avait connus, n'aurait jamais oublié ni l'épisode de
la prière du soir ni celui des trois paroissiens. D'ailleurs, tout ce
récit a dû être à plusieurs reprises corrigé
et remanié 3.
Le souci de montrer sous un jour favorable sa conduite à l'égard
de Ferdinand VII, souci bien naturel chez le Talleyrand de la Restauration,
l'a vraiment entraîné un peu trop loin, car plus il insiste sur
son dévouement aux Bourbons, plus il rend invraisemblable la confiance
de l'Empereur. « Les princes, affirme Talleyrand, n'avaient pas été
trois mois à Valençay que Napoléon croyait déjà
en voir sortir toutes les vengeances de l'Europe. » Et il vécut
dans cet effroi, pendant cinq ans, sans songer qu'il y avait en France des prisons
plus sûres et des geôliers moins attendris!
*
* *
Près du château, à l'entrée du parc, vis-à-vis
d'une belle pelouse, s'abrite, dans une épaisse charmille, un banc de
bois en demi-cercle : son dossier droit figure une croix de la Légion
d’honneur.
Le décor est à souhait pour y ressusciter la figure du vieux Talleyrand,
du « renard octogénaire » (l'expression est de George Sand).
Sur sa vie à Valençay, les anecdotiers nous ont abondamment renseignés.
Levé tôt, il a procédé à une interminable
toilette, car il a le goût de l'hygiène et se défend contre
le temps comme une vieille coquette; il efface ses rides, poudre ses longs cheveux,
compose son visage. En vieillissant, le joli abbé de Périgord
« avait tourné à la tête de mort; ses yeux étaient
ternes, de sorte qu'on avait peine à y lire, ce qui le servait si bien;
comme il avait reçu beaucoup de mépris, il s'en était imprégné
et il l'avait placé dans les deux coins pendants de sa bouche ».
Vous avez reconnu la touche de Chateaubriand : elle est admirable, mais trop
cruelle. Ary Scheffer a peint Talleyrand, la dernière année de
sa vie : le front et le regard ont de la grandeur. C'est, selon l'expression
populaire, un beau vieillard, bien conservé.
Ayant fait son visage à la façon des comédiens, Talleyrand
se met au travail. Il a coutume, à Valençay, de travailler plusieurs
heures chaque jour. A quoi travaille-t-il? A ses Mémoires, toujours à
ses Mémoires qu'il reprend, corrige et amende sans cesse. C'est qu'il
s'agit maintenant, pour lui, d'une autre toilette aussi importante que la première.
Après avoir soigné ses traits, il soigne sa gloire. Cet homme,
qui semble blasé sur tout, est hanté de l'idée qu'on le
jugera quelque jour, et il pense qu'il lui sera plus difficile de mystifier
la postérité que ses contemporains.
Il est paresseux. Longtemps, l'ambition de parvenir et surtout la volonté
de s'enrichir l'ont stimulé et arraché à sa nonchalance.
On a souvent dit que cette nonchalance était un artifice pour mieux piper
les hommes et, naturellement, il a laissé dire ; cependant, à
y regarder de près, on voit que tel est le fond de sa nature. Mais le
voici, maintenant, au déclin de sa vie, comblé d'honneurs et de
richesses, et il ne s'en acharne pas moins à écrire ses Mémoires,
relisant, choisissant, classant les documents de ses archives, composant, avec
quel art et quelle habileté! cinq énormes volumes qui devront
être sa défense... lorsque les témoins de sa vie auront
tous disparu. Et en se parant et se fardant pour la postérité,
il fait encore devant son miroir des mines de vieille courtisane : rappelez-vous
seulement les passages que je citais tout à l'heure sur le séjour
des princes espagnols à Valençay.
Satisfait de la formule qu'il a enfin imaginée pour donner un tour honnête
à ses incertitudes de conduite, il descend clans le jardin, appuyé
sur sa béquille et redressant sa taille dans sa longue redingote bleue
strictement boutonnée ; il y retrouve un visiteur ou une visiteuse et
fait à l'un ou à l'autre les honneurs de sa dernière «
pensée ».
Sainte-Beuve a mis en scène la conversation de Talleyrand avec un de
ses voisins de campagne, Royer-Collard, qui demeurait à quelques lieues
de Valençay. Il faut relire cette page après avoir vu les lieux.
Les deux figures du vieil homme d'État blanchi, mais toujours vert et
impérieux, et du doctrinaire à l'écorce rugueuse, se dessinent
ici avec un relief extraordinaire. On entend le « creux » de Talleyrand
et la voix mordante de Royer-Collard échangeant des sentences brèves
sur la destinée des peuples... Comme fond de tableau, la charmille un
peu roussie par l'automne et le banc vert dont le dossier représente
la croix de la Légion d'honneur.
*
*.. *
Tandis que nous sommes assis sur le banc de Talleyrand, un écureuil
sort du taillis, file sur la pelouse, en un clin d'ail escalade un arbre, et,
de la branche la plus haute, nous regarde, railleur et grignotant. « Un
revenant ! » dit l'un de nous. « Le blason de Valençay !
» fait un autre.
Sans doute, Talleyrand fut l'homme le plus agile de son temps ; sa vie tout
entière est un miracle d'agilité ; chaque fois qu'il a senti une
branche craquer sous lui, on l'a vu en saisir une autre, puis, confortablement
installé sur son perchoir, contempler de là l'humanité,
la pauvre et méprisable humanité. Mais tout n'est pas dit sur
Talleyrand, quand on a admiré la virtuosité de ses tours, l'adresse
de ses roueries et la prodigieuse souplesse de son caractère. Il y a
bien des sortes d'intrigant, celui qui aime l'intrigue pour le plaisir d'intriguer,
celui qui la pratique pour se pousser ou s'enrichir, celui qui s'y résigne
comme ait moyen le plus efficace de servir, parmi les hommes de mauvaise foi
ou de mauvaise volonté, une cause noble et désintéressée...
et encore ces distinctions sont-elles bien grossières. Dans ce qu'on
appelle la perversité, les nuances sont infinies. Quelle fut donc au
juste la perversité particulière de Talleyrand ?
Les Mémoires sont de peu de secours pour deviner l'énigme.
Sainte-Beuve écrivait en 1870 : « Que seront ces Mémoires
si attendus, si désirés ? Aura-t-il menti tout à fait?
Non pas, il aura dit une partie de la vérité. Comme le meilleur
des panégyristes et le plus habile, sans avoir l'air d'y toucher, il
aura montré le côté décent, présentable, acceptable
; il aura fait là ce qu'il faisait quand il se racontait lui-même,
ne disant qu'une moitié des choses. S'il a su être agréable
dans ses Mémoires et si, en écrivant comme en causant, il réussit
à plaire, il aura bien des chances de regagner en partie sa cause et
de se relever même devant la postérité. »
Les prophéties de Sainte-Beuve ne se sont qu'à moitié accomplies.
Talleyrand a dit une partie de la vérité, et l'a dite d'une façon
assez agréable; mais ses Mémoires fort incomplets esquivent les
questions les plus graves, et, là où ils sont habiles, leur habileté
est trop apparente; ou bien, peut-être étions-nous trop prévenus
? Quoi qu'il en fût, le panégyrique fit long feu et ne modifia
l'opinion de personne sur Talleyrand.
Nous en sommes donc toujours réduits à interroger ceux qui furent
les témoins de la vie du personnage. Parmi les portraits de Talleyrand
peints par des contemporains, il y en a trois dissemblables entre lesquels il
nous faut choisir.
Il y a d'abord le Talleyrand des Mémoires d'outre-tombe. Ces pages-là
sont un long cri de haine, de dégoût et de mépris. L'éloquence
en est superbe, écrasante. Chateaubriand n'admet ni atténuations,
ni excuses. Talleyrand est pour lui un simple bandit, qui dut tout son prestige
à la nigauderie des révolutionnaires. « Supposez M. de Talleyrand
plébéien, pauvre et obscur, n'ayant, avec son immoralité,
que son esprit incontestable de salon, l'on n'aurait certes jamais entendu parler
de lui. Otez de M. de Talleyrand le grand seigneur avili, le prêtre marié,
l'évêque dégradé, que lui reste-t-il ? Sa réputation
et ses succès ont tenu à ces trois dépravations.»
Son habileté est une légende. Il ne prévoyait rien. Il
a trahi tous les gouvernements; il n'en a renversé ni élevé
aucun. Il ne songeait qu'à augmenter sa fortune ; et, jusque dans le
Congrès de Vienne, il a « brocanté » ses opinions.
« Il ignorait cette ampleur d'ambition, laquelle enveloppe les intérêts
de la gloire publique comme le trésor le plus profitable aux intérêts
privés... » Tels sont, relevés au hasard, quelques-uns des
traits de cette furieuse invective qui se termine par ces lignes célèbres
« Les hommes de plaies ressemblent aux carcasses des prostituées
; les ulcères les ont tellement rongés qu'ils ne peuvent servir
à la dissection. »
Vitrolles est moins dégoûté : il dissèque. Il n'est
guère plus indulgent que Chateaubriand ; mais il consent à étudier
le problème moral que pose la vie de Talleyrand 4. Il découvre
d'abord à ses succès d'autres causes que la sottise démocratique
et l'avilissement du public. Il reconnaît la finesse et le charme de sa
parole, son art des sous-entendus, son humeur facile avec ses subordonnés
et sa bonté pour les gens à son service : « Dans la société,
il portait toute la grâce qu'on peut accorder avec la plus complète
indifférence du sentiment; mais, fantasque dans ses relations, il ne
lui est resté ni une amitié, ni un dévouement. De bonne
heure, il avait appris à caresser le scandale et à mépriser
l'opinion des honnêtes gens. Les deux grands mobiles de sa conduite furent
: l'amour des femmes et l'amour de l'argent; la politique était son industrie.
» Sa vénalité était notoire ; il a gagné sa
fortune en vendant tous ceux par lesquels il s'était fait acheter5. Il
avait toutes « les faiblesses, les mièvreries et la mollesse d'un
autre sexe ». Mais la vie de cet « habile acrobate » n'en
a pas moins été un prodige de savoir-faire. Jamais il ne s'endormait
sur sa fortune ; il s'attachait fortement aux réalités prochaines.
Il atteignit donc « le sublime dans le genre le plus bas » ; car
toute cette habileté n'était dépensée que pour le
lucre. « Deux fois, cependant, ses intérêts personnels de
position, d'amour-propre et peut-être de vengeance, la placèrent
dans la ligne des grands intérêts publics. » Vitrolles veut
ici parler d'Erfurth et de Vienne. Cette psychologie est à peu près
la même que celle à laquelle s'était arrêté
Sainte-Beuve, sans d'ailleurs avoir lu Vitrolles dont les Mémoires ne
furent publiés qu'en 1884.
Selon Vitrolles, il n'était resté à Talleyrand ni une amitié
ni un dévouement. Vitrolles se trompait, les Mémoires de Mme de
Rémusat l'ont montré.
Talleyrand avait fait dans sa vie privée et publique une si large place
aux femmes que celles-ci eussent été ingrates si elles n'avaient
point plaidé pour lui les circonstances atténuantes. A dire vrai,
il n'avait eu à se louer ni de Mme de Staël, à qui d'ailleurs
il avait emprunté de l'argent, ni de George Sand, qui l'a outragé
dans des pages d'une rhétorique intolérable (Lettres d'un voyageur).
Mais Mme de Rémusat l'a un peu dédommagé de toutes ces
injures de bas-bleus.
Mme de Rémusat était liée à Talleyrand par la reconnaissance.
Le prince de Bénévent fit beaucoup pour la fortune de M. de Rémusat.
D'autre part, il daigna prendre plaisir à la conversation de Mme de Rémusat,
et celle-ci avoue que sa « petite vanité » en fut très
satisfaite. « On examina, dit-elle, cette petite femme de vingt-sept ans,
médiocrement jolie, froide et réservée dans le monde, que
rien d'éclatant ne dénonçait, dévouée aux
habitudes d'une vie pure et morale et qu'un si grand personnage s'amusait à
mettre en évidence. »
Les premières causeries de la « petite femme de vingt-sept ans
» et du « grand personnage » sont un peu froides; mais, peu
à peu, la glace fond, les rangs se rapprochent, et, à la faveur
de cette intimité, Mme de Rémusat voit surgir devant elle un
Talleyrand assez imprévu, un Talleyrand affectueux et consolateur, en
présence duquel elle se livre à ses chagrins et ne retient point
ses larmes, puis un Talleyrand sentimental qui parle de lui-même avec
regret, presque avec dégoût. Elle s'enhardit en écoutant
ses confidences, et lui dit, un jour : « Bon Dieu! quel dommage que vous
vous soyez gâté à plaisir! Car, enfin, il me semble que
vous valez mieux que vous ! » Alors, Talleyrand lui ouvre le fond de son
âme ; il raconte avec amertume son enfance sevrée d'affection,
sa vocation forcée, la dureté de ses parents, sa passion pour
Charlotte de Montmorency, et les grandes déceptions qui l'ont jeté
dans la Révolution. On serait tenté de croire que cette confession
presque romantique est simple coquetterie de la part de Talleyrand. Mais son
amie nous affirme que tel est le vrai de cet étrange personnage : «
Il sent le prix de la vertu chez les autres; il la loue bien; il la considère
et ne cherche jamais à corrompre par aucun système vicieux...
Je l'ai souvent entendu vanter des actions qui devenaient une amère critique
des siennes... Il estime les bons prêtres... Il a de la bonté et
de la justice dans le coeur, mais il n'applique point à lui ce qu'il
apprécie dans les autres... Il est faible, froid...
Son esprit est supérieur, souvent juste; il voit vrai, mais il agit faiblement.
Il a de la mollesse et ce qu'on appelle du décousu ; il échappe
à toutes les espérances ; il plait beaucoup, ne satisfait jamais
et finit par inspirer une sorte de pitié à laquelle se mêle,
quand on le voit souvent, un réel attachement... » Comme l'analyse
est fine ! comme l'impression est humaine !
A en croire Chateaubriand, Talleyrand fut un monstre. Si l'on écoute Vitrolles, il fut un vilain homme. D'après Mme de Rémusat, il fut un pauvre homme. Pour ma part, entre ces trois hypothèses, j'incline vers la troisième. Elle est la plus vraisemblable. Talleyrand devait valoir mieux que lui-même; et cela n'est pas encore beaucoup dire.6
21 septembre 1900
1 Amédée Pichot, Souvenirs intimes sur Talleyrand.
2 Une partie de ces uniformes a figuré à l'Exposition universelle
de 1900 dans la Rétrospective du vêtement, notamment le costume
d'archi-chancelier. On avait placé au-dessous de cet uniforme l'énorme
chaussure qui dissimulait le pied-bot de Talleyrand.
3 Voici, par exemple, un trait que rapporte M. de Rémusat dans l'appendice
aux Mémoires de sa mère, et que l'on ne retrouve plus dans les
Mémoires de Talleyrand. Celui-ci, parait-il, racontait que les princes
espagnols « achetaient des jouets d’enfants à tous les petits
marchands des foires du voisinage et que, lorsqu'un pauvre leur demandait l'aumône,
ils lui donnaient un pantin ».
4 Mémoires et Relations politiques du baron de Vitrolles, t. III. Notes.
5 Cette formule n'est point de Vitrolles, mais du ministre Decrès, célèbre
par son esprit, sous Napoléon.
6 Un article de M. Geoffroy de Grandmaison, paru dans le Correspondant du 25
mai 1900 sous ce titre : Les Princes d’Espagne à Valençay,
donne des renseignements inédits et curieux sur la captivité de
Ferdinand VII dans le château de Talleyrand. M. Geoffroy de Grandmaison
montre que Napoléon mit quelque malice à choisir Valençay
pour y interner les Bourbons d'Espagne. Il constate aussi que la conduite de
Talleyrand et l'attitude de l'empereur ne permettent pas de penser que, du moins
à cette époque, Talleyrand s'indignait du guet-apens de Bayonne.