André Beau
Président d'honneur de l'association "Les Amis de Talleyrand"
Mon intérêt pour Valençay et le plus illustre de ses propriétaires
remonte à plus de soixante ans. Depuis lors, je m'efforce de recenser
les hôtes de M. de Talleyrand, devenu propriétaire des lieux en
1803.
Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord est âgé de 49 ans
lorsqu'il arrive en Berry pour la première fois. Il y restera propriétaire
ou usufruitier durant 35 années. Avec un sérieux intermède
de 6 ans lorsque l'Empereur lui impose la charge de geôlier des Infants
d'Espagne et, quittant Valençay en août 1808, il n'y reviendra
qu'en avril 1816.
Achetée à M. de Luçay pour 1.600.000 francs, la terre de
Valençay ne contient guère, alors, que 12.000 ha : les 20.000
ha sont une légende créée de bonne foi par la duchesse
de Dino. En effet, cette nièce du prince par alliance confond arpents
et hectares lorsqu'elle rédige sa Notice sur Valencay.
Donc, c'est à la fin août 1803, au retour de Bourbon-l'Archambault,
là où il soigne son pied malade, que Talleyrand s'arrête
en son domaine pour la première fois. Il boite.
Il est accompagné de sa femme, épousée l'année précédente,
de Radix Sainte-Foy, ancien surintendant des Finances du comte d'Artois et du
comte Philippe de Cobenzl, diplomate allemand. Le premier acte local du ministre
Talleyrand, c'est d'accepter le parrainage de la fille du notaire du coin, déjà
âgée de sept ans, et qui, de Aimée Hérisson à
l'état civil, deviendra le 1er septembre 1803, Caroline-Charlotte Hérisson.
Mais apparemment, aucune douceur particulière ne viendra concrétiser
ce geste pieux...
S'il est de tradition de dire que l'achat de Valençay devait permettre
au ministre des Relations extérieures de recevoir dignement les diplomates
étrangers dont la France serait contente, force est de constater que
les premières réceptions furent rares :
- en 1804, Jérôme Lucchesini, ministre de Prusse et son épouse,
accompagnés du couple Mastrilli, marquis de Gallo, ambassadeur du royaume
de Naples. Les uns et les autres résident une douzaine de jours ;
- en 1805, le prince Guillaume de Wurtemberg, héritier du prince-électeur
Frédéric, lequel sera fait roi par Napoléon, séjourne
une quinzaine à Valençay ;
- en 1806, lord Lauderdale, diplomate anglais, ne fait que passer quelques jours
en Bas-Berry.
L'année 1806 se termine par le brillant mariage de l'officier de marine,
Amédée Godeau d'Entraigues, un voisin qui se retrouvera un jour
préfet d'Indre-et-Loire, avec la jeune Anne, princesse Santa-Croce, pupille
de Mme et de M. de Talleyrand, quoique la mère de l'épousée
vive toujours. Mais le Prince de Bénévent est absent, courant
l'Europe à la suite de son empereur.
Durant l'année 1807, c'est essentiellement Varsovie qui retient le Prince
de Bénévent.
L'année 1808 est marquée par
l'internement à Valençay des infants d'Espagne : Ferdinand,
le futur roi Ferdinand VII, accompagné de son frère don Carlos
et de don Antonio, leur oncle. C'est en mai que Talleyrand vient les accueillir,
avec force ménagements et attentions. Mme de Bénévent est
du voyage et restera même quelques semaines de plus que son mari, lorsque
celui-ci partira pour Erfurt, et elle se laissera séduire par le chambellan
de Ferdinand, le duc de San Carlos.
Ces Espagnols constituent une étape bien à part dans la vie du
Valençay de l'époque. Les princes sont plus naïfs que méchants.
Leurs distractions sont simples, mais ils souffrent de la promiscuité,
de la rudesse du climat, de la rigueur des trois gouverneurs successifs. Ce
qui n'empêche pas amours, mariages et aussi complots d'évasion,
tous voués à l'échec. Sans regret, ils regagneront l'Espagne
en 1814 où d'autres soucis les attendent.
Le prince de Bénévent, devenu Prince de Talleyrand, ne reparaît
en Berry, qu'en avril 1816. Il est plus entiché que jamais de sa jeune
nièce par alliance, 23 ans, née Dorothée, princesse de
Courlande, qu'il avait emmenée à Vienne, pour tenir grande place
au Congrès de 1815. Et l'on peut dire que c'est vraiment à partir
de 1816, que Valençay s'anime à la française.
Quelque peu arbitrairement, on peut alors classer les visiteurs en plusieurs
catégories.
Ces dames, tout d'abord. Si Mme de Talleyrand est délaissée depuis
1814, on voit dorénavant à Valençay, la comtesse Tyszkiewitz,
née princesse Poniatowska. Elle était la sueur du maréchal
Poniatowski avec lequel elle s'était battue dans sa jeunesse, au point
d'y perdre l'oeil gauche. «Comment vont vos affaires, Prince», disait-elle
à Talleyrand, et celui-ci de répondre : «Comme vous voyez
Madame». Amie fidèle et toujours présente, la «Princesse»
comme l'appelait Talleyrand qui l'avait connue à Varsovie, finit son
existence à Tours, place SaintVenant, en 1834, à l'âge de
74 ans. Elle fut inhumée à Valençay et repose dorénavant
près du Prince.
N'oublions pas la duchesse de Courlande, la mère de Dorothée précitée.
Excessivement riche et influente de par ses attaches avec le Tsar Alexandre,
elle fut la maîtresse du prince avant sa fille. A Valençay, elle
occupait la chambre d'honneur. Talleyrand se dit très malheureux lorsqu'elle
vint à décéder, loin de France, dès 1821.
Citons Mme de Jaucourt, née Perrette Bontemps, ex-Mme de La Châtre,
épouse du diplomate chargé de l'intérim des Relations extérieures
durant le Congrès de Vienne. Citons aussi la jeune et mystérieuse
Charlotte, née à Londres, en 1799, et sans doute la fille des
époux Talleyrand. Un jour, le prince lui promit Valençay : il
se contenta de la marier à un cousin germain baron de Talleyrand, lequel,
sous la première Restauration, fut à la fois préfet et
député du Loiret.
Georgine, duchesse d'Esclignac, autre nièce de Talleyrand, est présente
à Valençay en 1818, en même temps que Mme de Coigny. Cette
dernière n'est autre que «la Jeune Captive» immortalisée
par André Chénier. Ex-femme de Casimir de Montrond, elle est alors
la maîtresse de Bruno de Boisgelin et avait partie liée avec Talleyrand
au moment du rétablissement de Louis XVIII.
La vicomtesse de Laval, célèbre par son salon parisien où
se jouait beaucoup d'argent, vint aussi en Berry. Sa compagnie n'était
pas pour déplaire au Prince qui, comme chacun sait, adorait le tric-trac
et le whist.
En 1822, prenant en quelque sorte l'appartement laissé libre par la duchesse
de Courlande, arrive à Valençay la princesse Louise de Lorraine-Vaudémont.
Très influente dans les milieux orléanistes, elle fut toujours
la fidèle correspondante du Prince. Aussi bien, lui devons-nous quantité
de lettres privées où transparaît son admiration sans borne
pour le châtelain de Valençay.
Plus amer se révèle être le séjour effectué
en Berry, en 1836, par l'intrépide princesse de Lieven, courlandaise
d'origine, épouse de l'ambassadeur de Russie à Londres. Cette
noble dame ne trouve aucun appartement à sa convenance : elle en change
trois fois. Elle se plaint de l'absence de compagnie et trouve le lieu sinistre.
La nièce qui l'accompagne, baronne de Mengden, n'est autre que son souffre-douleur.
Guère plus exaltant se révèle le passage de Mme Dosne,
en 1837. Mme Dosne et ses deux filles accompagnent Adolphe Thiers venu se ressourcer
auprès du diplomate. Alors âgé de 40 ans, Thiers vient d'épouser
l'une des demoiselles Dosne, 19 ans. Ce qui serait idyllique si ces dames n'avaient
pas pour habitude de voyager avec leurs fauteuils, leurs tapis, leur argenterie,
sans parler de leurs malaises à répétition.
Ce ne fut pas une partie de plaisir, sauf que le prince et sa nièce en
profitèrent pour emmener Thiers près de Royer-Collard, le voisin
de Châteauvieux.
De la famille proprement dite, arrêtons-nous sur la célèbre
Dorothée, évoquée à l'instant. Quatrième
et dernière fille de la duchesse de Courlande, elle était la seule
à ne pouvoir se parer d'un titre de duchesse. Mariée au lendemain
d'Erfurt au neveu de Talleyrand, elle n'était, jusqu'en 1817, que la
comtesse Edmond de Périgord. Pour elle, pour son neveu, et pour lui-même,
le prince de Talleyrand obtenait du roi de Naples et des Deux-Siciles le duché
de Dino. C'est sous ce nom que Dorothée est passée à la
postérité, bien que successivement elle fût par la suite
duchesse de Talleyrand et enfin duchesse de Sagan.
Edmond de Périgord, duc de Dino, eut l'occasion de venir à Valençay
au moment où son épouse lui échappait. C'était un
joueur effréné aux armées et le père officiel des
trois enfants de Mme de Dino : Louis, futur duc de Valençay ; Alexandre,
futur marquis de Talleyrand ; et Pauline, la mystérieuse Pauline, née
en 1820 et dont d'aucuns, nombreux parmi les ecclésiastiques, attribuent
la paternité au Prince de Talleyrand lui-même. Par son mariage
avec Henri de Castellane, Pauline sera la souche d'une nombreuse descendance
et, grâce à sa mère, la châtelaine de Rochecotte,
en Touraine.
Les frères puînés de Talleyrand, Archambault, duc de Talleyrand,
et Boson vinrent à plusieurs reprises pour chasser en forêt de
Gâtines.
Antonin de Noailles, neveu du prince et diplomate présent au Congrès
de Vienne, vint également sur les bords du Nahon, la petite rivière
qui traverse la propriété.
Les Talleyrand-Périgord de la branche aînée, ducs de Périgord
et princes de Chalais, châtelains de Saint-Aignan-sur-Cher, furent également
les bienvenus à Valençay.
Mais n'oublions pas le comte Charles de Flahaut. né en 1785 et le moins
contesté des enfants naturels de Talleyrand. Nous savons tous qu'il fut
le père du duc de Morny, lequel se trouvait être le demi-frère
de Napoléon III. Mais nous ne sommes que sous la Restauration et le Prince,
malgré sa mauvaise jambe, reçoit en grand seigneur, plutôt
oublieux de sa condition d'ancien évêque d'Autun.
Talleyrand n'éprouve d'ailleurs aucun complexe en recevant des ecclésiastiques,
tels Mgr Bourlier, évêque d'Evreux, en 1817, Mgr Mannay, évêque
de Rennes, en 1824, Mgr de Villèle, archevêque de Bourges, en 1830
et en 1836. A propos de ce dernier, évoquons ce qu'écrivait le
Prince à Flahaut, en 1830. «Nous avons ici une espèce de
fête que vous n'avez pas en Ecosse (Mme de Flahaut était écossaise).
L'archevêque vient confirmer quatre cents petits enfants: aussi, l'année
prochaine, nous aurons sûrement des chemins, nos manufactures seront prospères
et on aura besoin à Paris d'augmenter pour nous le nombre des membres
de l'Ecole polytechnique... ». Quelques jours plus tard. Talleyrand disait
encore à Flahaut : «Nous avons eu 12 curés au dîner
d'hier. Si, après cela je ne vais pas bien, dites-moi ce qu'il faut faire...
». Il en ira tout autrement au second passage de l'archevêque, à
un moment où Mme de Dino, Mgr de Quelen et l'abbé Dupanloup préparaient
le retour du prince dans le giron de l'Eglise. En effet, lors de la réception
de Mgr de Villèle, en 1836, le prince veilla tout particulièrement
à ce que les jours maigres fussent bien observés par son cuisinier.
Quoi qu'il en soit, le prince conviait fréquemment à sa table
les curés de Valençay et des alentours.
Plus relevée était la compagnie des diplomates de carrière
parmi lesquels on doit citer le comte de La Besnardière, célibataire
et châtelain de Longueplaine en Touraine. Il a été souvent
désigné, à tort ou à raison, comme le porte-plume
de Talleyrand ; le comte de Laforest, propriétaire de la terre de Freschines,
en Blésois et qui, sous l'Empire finissant vint signer à Valençay,
en 1813, le traité qui rendait les princes espagnols à l'Espagne;
le comte Golovkine, diplomate russe ; Henry Greville, du Foreign Office ; Brenier
de La Renaudière, très en confiance avec le prince devenu vieux
; enfin, Raulin, maître des requêtes au Conseil d'Etat.
Sans doute conviendrait-il de ranger parmi les diplomates le général
Alava, retiré à Tours d'où il correspondait familièrement
avec le prince. Il y eut aussi le général Baudrand, aide de camp
du jeune duc d'Orléans; le général Petit, celui de la cérémonie
des Adieux de Fontainebleau ; le général Verbigier de Saint-Paul,
commandant le département de l'Indre; aussi, le vice-amiral de Sercey.
Parmi les hauts fonctionnaires, ce sont essentiellement les préfets qui
eurent l'honneur d'être reçus à Valençay. Curieusement
ce sont ceux du Loir-et-Cher qui furent les plus appréciés. Monsieur
de Corbigny, puis Albert de Lezay-Marnésia. Ceux du département
de l'Indre, par contre, dont le prince redoutait sans doute le regard inquisiteur,
ne vinrent pas tous au château. Citons cependant Dessoles, Milon de Mesne
et Meynadier, celui-là même qui, disant au prince que lui, préfet,
était à cheval sur la Loi, s'entendit répondre: «Ma
foi, vous montez une fière rosse!»
Deux préfets sont à mettre à part. Je veux parler de ce
baron de Talleyrand, Alexandre, cousin germain du prince déjà
cité, et que M. de Talleyrand avait eu la bonne idée de marier
en 1814 à la mystérieuse Charlotte, sans lieu de naissance connu
et vraisemblablement née des amours du citoyen Talleyrand-Périgord
et de sa maîtresse du moment, la belle Catherine Grand. Cet Alexandre
fut un temps préfet du Loiret, au tout début de la Restauration,
mais aussi député de ce même département comme la
loi le permet alors : il s'est illustré en faisant brûler, place
du Martroi, les emblèmes impériaux.
Le second de ces préfets d'exception vous est bien connu: c'est Amédée,
baron d'Entraigues, qui oeuvra comme préfet d'Indre-et-Loire, de 1830
à 1847. Sous son administration, la ville de Tours connut bien des aménagements.
Mais qui se souvient, aujourd'hui, en parcourant la rue qui lui est consacrée,
que ce brillant fonctionnaire avait épousé, comme nous l'avons
dit, une des pupilles de Mme et de M. de Talleyrand, pour lesquels elle était,
tantôt «Nanette», tantôt «Nana», ce qui,
pour l'époque, n'avait rien de péjoratif.
Des médecins aussi sont les hôtes de Valençay. Le premier
à citer est le Docteur Alin, «médecin du ministère
des Relations extérieures», présent au tout début
de l'Empire et qui sera plus tard le médecin de Mme Charles, l' «Elvire»
de Lamartine. Au temps de la présence des princes d'Espagne, on trouve
à Valençay un certain Dr Nicod ; il y sera toujours présent,
en 1816. Vient ensuite, Jean-Baptiste Mège, auvergnat au service du prince
et qui le restera, de 1819 à 1834. Il est l'auteur d'un grand nombre
d'écrits à prétention scientifique tels la «Description
d'une fièvre locale» qui nous renseigne utilement sur la vie de
la population valencéenne en 1821, les «Secours à donner
aux malades en attendant l'arrivée du médecin» dédiés
à la duchesse de Dino, en 1830 ; et plus tard, des écrits de portée
politique. C'était un fouriériste et ses idées avancées
lui interdirent l'accès à l'agrégation de médecine.
A Valençay, il avait été le dispensateur des soins aux
indigents. Séparé de Talleyrand, il se retira aux Trésorières,
à Saint-Cyr-sur-Loire, là où Alexis de Tocqueville fut
un temps son locataire. C'est là qu'il mourut, en 1871, âgé
de 84 ans. Un médecin tourangeau autrement célèbre vint
à Valençay. C'est lui dont le Professeur Emile Aron s'est révélé
le grand connaisseur, j'entends le docteur Bretonneau. Ne voilà-t-il
pas qu'appelé d'urgence à Valençay, en 1835, il chevauche
à travers Touraine et Berry pour venir ausculter le vieux châtelain
en proie à des palpitations cardiaques, du reste, sans conséquence
fâcheuse. Dès 1836, le dernier médecin «suiveur»
de Talleyrand en province sera le «jeune docteur Cogny». Elève
de Marjolin, il était originaire de Luzy, dans la Nièvre. Il s'est
fait remarquer à Valençay par sa peur panique de l'orage.
Parmi les hôtes ou visiteurs davantage portés vers la littérature,
personne n'est encore parvenu à identifier le «jeune poète»
présent à Valençay, en 1816. Car c'est un fait, le prince
aimait la poésie. Lorsqu'en 1820, parurent sous la forme anonyme, les
Méditations poétiques de Lamartine, Talleyrand déclara
tout net : «Il y a là un homme, nous en reparlerons!» Le
château avait son bibliothécaire particulier: le plus fameux fut
M. Fercoc, oratorien d'origine bretonne, qui avait été professeur
de rhétorique à Bourges et à Paris ; là, les élèves
du lycée Henri IV l'adoraient. Signalons aussi la présence du
précepteur du jeune duc de Valençay, un certain M. Martin, qui
finira sa carrière comme recteur de l'académie d'Amiens. A Valençay,
il avait succédé à M. Amédée Thierry, le
frère du grand Augustin Thierry. Mais la visite la moins attendue fut
sans conteste celle de George Sand. C'est en septembre 1834 que l'auteur d'Indiana
se présente aux grilles de Valençay, accompagnée de quelques
amis berrichons. C'est Mme de Dino qui reçoit les visiteurs, tandis que
le prince ne se montre pas. La duchesse prétend même qu'on lui
a présenté Alfred de Musset, alors qu'en fait, il s'agissait de
François Rollinat, le père de Maurice. Sans doute a-t-on voulu
se payer la tête de Mme de Dino. Ce qui d'ailleurs fut fait quelques semaines
plus tard par le biais d'une cinglante diatribe publiée par George Sand
dans la Revue des Deux Mondes dès le 15 octobre 1834, sous le titre Le
Prince. Ce sera la VIIIème lettre d'un voyageur et restera le texte le
plus noir écrit à l'encontre de Talleyrand et de sa nièce.
Par contre, Balzac, s'il eut, grâce à un orage providentiel, l'occasion
de dîner à Rochecotte, chez Mme la duchesse de Dino, ce qui lui
permit d'observer ses hôtes tout à loisir, Balzac, dis-je, bien
qu'invité ce jour-là par le prince à le venir voir à
Valençay, n'aura pas l'occasion de faire cette halte en Berry. Nous étions
en 1836 et le prince n'avait plus que dix-huit mois à vivre.
Les financiers et hommes d'affaires ne sont pas les moins nombreux à
se presser à Valençay. Outre un mystérieux M. Davière
que l'on rencontre fort longtemps, on voit au château, Henry Simons, le
frère du fameux Michel Simons, Philippe-François Rihouet, ancien
administrateur général des domaines de la duchesse d'Orléans,
souvent chargé de régler les problèmes lorsque les intérêts
de son maître sont en péril. Ou encore Gabriel Perrey, secrétaire
infidèle, assez téméraire pour faire chanter le prince
après qu'il eut quitté sa maison en emportant des papiers plus
ou moins compromettants, Casimir de Montrond, taxé d'«âme
damnée» de Talleyrand. Rappelons qu'au moment de la Révolution,
Montrond s'était enfui en Angleterre, accompagné d'Aimée
de Coigny fraîchement séparée du duc de Fleury.
Grand mondain, diseur de bons mots, agioteur, comploteur, Montrond fut chargé
par Talleyrand de bien des missions secrètes. Il fit de longs séjours
à Valençay, en 1826, 1828 et 1834, année durant laquelle
il se brouilla avec Mme de Dino, ce qui l'obligea à partir précipitamment
du château. Mais à cette même période se trouvait
à Valençay le banquier anglais Pierre-César Labouchère,
époux de Dorothée Baring, issue de la célèbre dynastie
financière des Baring. Un peu plus tard, c'est le propriétaire
du château de Villandry, le baron Hottinguer, qui vient parler d'argent
et de transactions avec le propriétaire de Valençay; ils sont
d'ailleurs voisins, lorsque le prince se confie au soleil de Touraine, à
Rochecotte, chez sa nièce. A partir de la Restauration, relativement
nombreux sont les hommes politiques qui passent par Valençay pour causer
avec le maître des lieux. Certains sont des piliers du pouvoir, d'autres
non. Le plus en relation avec le prince, pour aussi curieux que cela puisse
paraître, est son voisin de Châteauvieux, Pierre-Paul Royer-Collard,
homme vertueux et digne, un peu bourru, fondateur du parti «Doctrinaire».
C'est Talleyrand et sa nièce qui insistèrent pour créer
ces rapports amicaux. Après avoir cahoté le long des chemins qui
conduisirent Talleyrand à Châteauvieux pour la première
fois, le prince n'aurait pu s'empêcher de dire au philosophe en arrivant:
«Monsieur, vous avez des abords bien sévères» faisant
ainsi allusion au rocher escarpé supportant la demeure, et peut-être
aussi, en arrière-pensée, à l'aspect rébarbatif
de son hôte. Et Royer-Collard de répliquer aussitôt: «Châteauvieux
est escarpé, certes, mais ce n'est tout de même pas une île»
discrète allusion au prisonnier de Sainte-Hélène, récemment
décédé en cette année 1821. Quoi qu'il en soit,
l'amitié ira grandissante entre les deux hommes, de 1821 à 1838.
Notons, en 1823, la venue du comte de Sainte-Aulaire, pair de France et beau-père
du duc Decazes. En 1825, c'est au tour de M. de Scévole, doctrinaire
un temps député de l'Indre, de venir d'Argenton-sur-Creuse, consulter
l'oracle de Valençay. En 1826, voici Théobald Piscatory, ardent
défenseur de la cause grecque et futur député de Chinon,
et sur l'heure l'amant privilégié de Mme de Dino. Au même
moment, se trouve en Berry, le baron Prosper de Barante, lequel, outre sa célèbre
Histoire des ducs de Bourgogne, nous a laissé sur Valençay la
page la plus élogieuse qui soit «sur ce grand château où
tout est magnifiquement hospitalier, où règne une richesse aristocratiquement
dépensée...»
Le règne de Louis-Philippe est marqué par la venue à Valençay
de son fils aîné, Ferdinand, ami de jeunesse de Louis, duc de Valençay.
En dépit d'une crise ministérielle malencontreuse, les festivités
locales durèrent plusieurs jours durant lesquels la population valencéenne
fut largement associée. M. Bertin de Veaux, journaliste en second du
Journal de Débats, est accueilli en 1835, suivi l'année d'après
par le publiciste Cuvillier-Fleury, et l'historien Mignet. Adrien, duc de Laval
et ancien ambassadeur à Londres dont le bégaiement agace Mme de
Dino, précède le duc Decazes en personne. Celui-ci reviendra d'ailleurs
l'année suivante. Mais le terme des belles et grandes heures de Valençay
approche à grands pas. Adolphe Thiers, «le petit Thiers»,
dont nous avons déjà évoqué le «sérail»
tout à l'heure, s'annonce: à l'automne 1837. Ce sera l'occasion
d'une précieuse visite à Châteauvieux et la dernière
réception d'importance. L'hiver approchant, il faut, pour la dernière
fois, conduire ses vieilles jambes sous le climat plus doux de Rochecotte.
Bien que M. de Talleyrand ne fût jamais un grand amateur de musique, il
ne concevait pas Valençay sans la présence d'artistes plus ou
moins en renom. Ce fut tout d'abord l'emploi de Jean-Ladislas Dussek, pour l'agrément
des prisonniers espagnols. C'était un gros bonhomme, très paresseux
mais aussi un grand virtuose du piano-forte, heureux d'utiliser le bruit du
vent dans les tours de Valençay pour expérimenter sa «harpe
éolienne». Dussek mort e n 1812, c'est Sigismond Neukomm, natif
de Salzbourg, qui lui succéda. Après avoir suivi le prince à
Vienne, en 1814, où il se fit remarquer pour sa messe composée
en mémoire du feu roi Louis XVI et exécutée magistralement
le 21 janvier 1815, Neukomm, très vraisemblablement utilisé comme
agent secret par Talleyrand, séjourna à Valençay où
il composa quelques-unes de ses 2.000 oeuvres. Sigismond Neukomm est complètement
oublié de nos jours, alors que Jean-Ladislas Dussek est encore
joué, ne serait-ce que par les utilisateurs de la Méthode rose.
D'autres musiciens, la plupart non identifiés, firent le déplacement
de Valençay. Notons cependant parmi eux, le corniste virtuose belge Joseph
Mengal; lui aussi n'a guère laissé de traces connues, si ce n'est
l'orchestration d'un pâle opéra-comique en un acte, intitulé
Une nuit au château et dont l'action est située en Touraine. Il
s'agit d'une oeuvre datée de 1818 et tout naturellement dédiée
au prince de Talleyrand.
J'ai gardé pour la bonne bouche, un mot sur les cuisiniers de M. de Talleyrand.
Tout le monde sait que Carême, le mal nommé, fut le plus célèbre
d'entre eux. Mais Antonin Carême, pâtissier de son état vint-il
à Valençay ? C'est vraisemblable, quoiqu'il n'en existe aucune
preuve tangible. C'était avant tout un «extra» et c'est à
ce titre qu'il fut employé à Paris. Carême mourut en 1833
et fut secondé, voire remplacé par Boucheseiche, dit Boucher,
Lasne, Riquette, Savard, Chevalier et enfin Ebralt.
Ainsi s'achève cette évocation des grand moments vécus
en ce grand château par les hôtes de Monsieur de Talleyrand.