La fin de Talleyrand
André Beau
Président d'honneur de l'association "les Amis de Talleyrand"
Le 18 octobre 1999, André Beau, alors président de l’association
les Amis de Talleyrand a donné une conférence à la mairie
du 6ème arrondissement de Paris sur les circonstances réelles
et peu connues de la mort de Talleyrand, lequel s'éteignit le 17 mai
1838 en son hôtel du 2, rue Saint-Florentin. Nous vous en présentons
des extraits tirés de LA GAZETTE BERRICHONNE de PARIS-n°159-1er
tr.2000 (edit.note nov. 2004)
La mort chrétienne de Monsieur de Talleyrand fut particulièrement
commentée, d'autant plus que le passé agité de l'individu
permettait bien des doutes et suscitait bien des interrogations, quant à
la manière dont l'ex-évêque d'Autun tirerait sa révérence.
Peu d'hommes furent autant décriés que Talleyrand : renégat,
évêque défroqué coureur de bonnes fortunes, vénal,
enfin traître à tous ceux qu'il avait successivement promis
de servir. La plupart de ces défauts tombent d'eux-mêmes, lorsqu'on
examine objectivement les mœurs de l'époque.
Renégat ? Certes, Talleyrand se comporte en mauvais serviteur de l'Eglise,
mais sans avoir perdu la foi. Evêque défroqué ? Talleyrand
n'eut jamais la vocation cependant acceptée par faiblesse, eu égard
à son handicap physique. Vénal ? Sans aucun doute. Sa soif
de l'argent est incommensurable. Le plus souvent c'est le moyen de faire
rétribuer les «services» qu'il rend.
Traître ? Talleyrand s'en est toujours défendu. C'est
pourtant un point sur lequel il est encore attaqué. Mais que de pouvoir
de persuasion de sa part vis-à-vis successivement, des révolutionnaires,
directeurs, consuls, empereur et rois ! Le prince de Talleyrand démissionne
de toutes fonctions diplomatiques officielles en novembre 1834, âgé
de quatre-vingts ans.
C'est à ce moment précis que se met en place autour de sa personne,
un petit réseau de bonnes âmes qui, au fil du temps et durant
près de quatre ans, va oeuvrer au retour de Son Altesse dans le giron
de l'église catholique. Tâche difficile.
Avec détermination la nièce du prince qui est aussi sa maîtresse,
la duchesse de Dino, 41 ans se met à l'ouvrage et prend la direction
du processus de repentir. Elle est aidée en cela par sa fille, Pauline
de Périgord, future marquise Henri de Castellane, née en 1820,
qui se trouve faire le lien naturel avec un autre personnage-clé,
l'abbé Félix Dupanloup le futur évêque
d'Orléans. L'abbé est le catéchiste de Pauline, en même
temps que le confesseur de la mère et de la fille. Et puis, le clergé
parisien est sous la direction du sémillant archevêque Mgr de
Quelen, successeur depuis 1821, de l'oncle même du prince de Talleyrand,
un saint homme.
Tous ensemble, ces 4 personnages vont, chacun dans leur rôle, amener
patiemment Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, à regretter
ses mauvaises actions passées.
Ce ne fut pas de tout repos. Mgr de Quelen, notamment, après s'être
entouré des avis théologiens les plus fiables, définit
un catalogue de conditions préalables particulièrement sévère
: exiger tout le repentir et une réparation officielle dont le prince
est redevable à l'Eglise et aux fidèles ; exiger que cette
réparation soit faite par lui-même, et non par un tiers ; lire
le texte arrêté devant témoins et inviter le malade à
le signer, avant même qu'il ne se confesse et reçoive l'absolution
in articulo mortis ; s'il était trop tard pour recueillir
l'approbation non équivoque du malade, demander aux témoins
à l'affirmer par écrit ; enfin, si l'abbé Beuzelin,
le curé de la Madeleine dont relevait la rue Saint-Florentin, était
appelé trop tard, mais que le malade se soit déjà manifesté
comme il vient d'être dit, les témoins le consigneraient par
écrit, dans l'attente d'une autorisation ultérieure pour la
promesse de sépulture chrétienne.
Nous sommes en janvier 1836, et depuis plus d'un an, la santé du Prince
périclite, oscillant entre périodes d'inquiétudes et
de rémissions plus ou moins prolongées, voire étonnantes,
qu'on serait tenté de dire miraculeuses. Mme de Tallevrand était
décédée en décembre 1835, ce qui avait hâté
la décision de Mgr de Ouelen. En pure perte dans l'immédiat,
le vieillard recouvrant un regain de santé, en dépit de sa
mauvaise jambe.
Le 27 janvier 1838, Talleyrand chute dans ses salons de l'ambassade d'Angleterre.
Dès lors, Mme de Dino tremble encore davantage mais sait mettre à
profit son influence sur Mgr de Quelen pour que les injonctions de l'archevêque
soient assouplies. Mgr de Quelen en réfère à Rome pendant
que sur le terrain, le jeune abbé Dupanloup s'active. Ce dernier sait
par la duchesse et sa fille, toutes les sueurs froides que le vieux prince
leur inflige, qu'il soit à Paris, Valençay ou à Rochecotte.
Du reste, les archevêques de Bourges et de Tours ont reçu les
mêmes consignes que l'abbé Beuzelin, en temps opportun. Au cas
où...
En février 1838, voilà que le Prince invite l'abbé Dupanloup
à venir le voir. L'abbé refuse mais, sur ordre de son
archevêque, il se rend rue Saint-Florentin dès le 18 du même
mois. Le vieillard ne décide rien, s'estimant toutefois heureux de
cette visite. «Votre abbé me plaît, il sait vivre!»
dit-il à Mme de Dino. Le 3 mars 1838, dernière apparition publique
de Talleyrand à la tribune de l'Académie des Sciences morales
et politiques dont il est membre, il prononce sans lunettes, l'éloge
funèbre de son collègue Reinhard, mort en décembre précédent.
Le 28 avril 1838, le frère puîné du Prince, Archambaud
l'auteur de la branche des Talleyrand-Valençay, meurt à son
tour. «Encore un avertissement, ma chère enfant »
déclare Talleyrand à sa nièce. Et voilà que,
quelques jours plus tard, il se décide à rédiger un
projet de déclaration, soumis immédiatement à l'archevêque
mais que celui-ci trouve écrit en termes peu canoniques. A ses observations,
succède un texte définitif, composé en fait de deux
volets : une lettre de soumission à S.S. le Pape Grégoire XVI
et un acte de rétractation proprement dit.
Le vieux prince se déclare satisfait de cette mouture laquelle précisons-le,
est d'une main anonyme mais ne cesse d'en retarder la signature. Le 15 mai,
alors qu'il est bien mal (il souffre d'un anthrax à la fesse), le
prince refuse de signer il veut d'abord relire les papiers que lui présente
l'abbé Dupanloup.
Le 16 mai au matin, il refuse encore se prétextant trop fatigué
et déclarant vouloir ajouter quelque chose. Le 16 mai au soir, Talleyrand
annonce qu'il signera, demain, entre 5 et 6 heures. Dans la nuit, nouvelle
tentative de Pauline à laquelle le prince fait remarquer qu'il n'est
pas 6 heures. Nous en sommes au quatrième refus consécutif.
A 5 heures du matin, entre dans la chambre la jeune Marie de Talleyrand,
une cousine qui allait faire sa première communion, elle vient implorer
la bénédiction du mourant. Sept personnes sont dans la chambre
: l'abbé Dupanloup, Adolphe de Bacourt, le duc de Valençay
(petit-neveu du prince), Mme de Dino, Pauline, le dr Cruveilhier et Hélie,
le valet de chambre. Les cinq témoins exigés par Mgr de Quelen
se tiennent dans l'embrasure de la porte : le duc de Poix, le comte de Sainte-Aulaire,
le comte Molé, le baron de Barante et Royer-Collard. Six heures sonnent
: Mme de Dino relit lentement les précieux documents. Le prince acquiesce
à chaque phrase, puis péniblement installé dans son
lit où il est retenu par des sangles, prenant son temps, il signe
: « Charles-Maurice, prince de Talleyrand -signé à
Paris, le 17 mai 1838, écrit le 10 mars 1838 ».
L'acte de rétractation se termine par ses mots : « Jamais
je n'ai cessé de me regarder comme un enfant de l’Eglise. Je
déplore de nouveau les actes de ma vie qui l'ont contristée
et mes derniers vœux seront pour elle et pour son chef suprême »
. Dans la lettre au Pape, on lit : «Le respect que je dois à
ceux de qui j'ai reçu le jour, ne me défend pas non plus de
dire que toute ma jeunesse a été conduite vers une profession
pour laquelle je n’étais pas né.. ».
Talleyrand ne s’était pas confessé depuis janvier 1789 soit
49 ans. Après la confession, l’abbé Dupanloup administre les
derniers sacrements dans le brouhaha du salon tout proche envahi par la bourgeoisie
parisienne.
Dès 8 heures du matin, le roi Louis-Philippe et sa sœur, Madame
Adélaïde rendent visite au mourant. « Je souffre comme
un danné » murmure Talleyrand, ce à quoi le roi aurait
répondu « Déjà ! » et à 3
heures 35 de l’après-midi, M. de Talleyrand remet son âme à
Dieu. Il avait 84 ans 3 mois et 15 jours.
Le monde jase, certains en bien tel Royer-Collard, d'autres en mal, tels
Thiers ou Châteaubriand. De toute évidence, Mme de Dino, sa
fille Pauline, l'abbé Dupanloup et surtout Mgr Quelen s'estiment récompensés
de leurs pieux efforts.
Après l'embaumement du corps à la manière égyptienne,
ce qui pousse Victor Hugo à prétendre que «la cervelle»
oubliée sur une table, est jetée à l'égout, des
funérailles officielles ont lieu en l'église de l'Assomption
toute proche, le 22 mai. L'inhumation définitive à Valençay
a lieu le 5 septembre seulement, le caveau n'est pas achevé. Un témoin
remarque alors que mises à part les notabilités valencéennes,
aucune autorité administrative ou religieuse n'assiste à cette
ultime cérémonie.
Pour en revenir à l'archevêque de Paris, rappelons que depuis
bientôt 3 ans, il ne cessait d'implorer la Vierge Marie et qu'il avait
chargé les sœurs du couvent de la Délivrance,
près de Caen, de prier pour la conversion du grand pêcheur.
Se voyant exaucé, Mgr de Quelen offrit à la communauté,
aujourd'hui Sœurs Notre-Dame de Fidélité, une statue
en bronze de la Vierge Fidèle, toujours sur place, depuis le
8 septembre 1838. Deux répliques de la statue furent fondues, l'une
pour les Soeurs du Bon Secours, rue Notre-Dame des Champs, l'autre
pour le Sacré-Cœur de la rue de Varenne, laquelle, donnée
aux Pères-Blancs, n'est autre que Notre-Dame d'Afrique, à
Alger.
André Beau,
Président honoraire le l’association Les Amis de Talleyrand
Pour d’autres informations , voir :
· LA CONVERSION ET
LA MORT de M. DE TALLEYRAND, Récit de l'un des cinq témoins
le Baron de BARANTE
· Les statues
jumelles de Notre Dame d'Afrique", Sur les traces de Talleyrand en Normandie