Sur le plan intellectuel

Talleyrand "La soie de l'esprit français"

Pour l'étude de son esprit décrit par tous comme si brillant, je me servirais surtout du masque mortuaire qui est au Musée de l'Homme, et qui montre un front particulièrement subtilement sculpté, tout en délicatesse. Comme en toute science humaine, un élément ne veut rien dire par lui-même, il faut le ramener à un ensemble, il faut étudier le visage tout entier et ses intersections systémiques. L'intelligence est une fonction globale qui se développe parallèlement à toutes les autres compétences de la personne. Même la délicatesse du dessin de la bouche va intervenir dans son amour de la belle langue, du mot ciselé comme la problématique d’estime de soi va féconder le travail de développement de ses grands talents intellectuels (1) .
Par ces caractéristiques morphologiques, nous avons une pensée rapide, vive, dispersée, avec un champ de conscience particulièrement vaste. Il est curieux comme une chatte, s'interesse à tout, sans rien trier, au futile comme à l'important. Il devait être aussi friand de potins que d'avancées stratégiques ou scientifiques (si on les lui présentait de façon vivante et pleine d'esprit, car il devait fuir les esprits tristes et besogneux) Très rapide dans ses associations, avec une mémoire photographique (2) , et comme il l'a travaillé comme un de ses outils d'excellence, elle devait être encyclopédique.

Par ce besoin de se remplir l'esprit avec gourmandise et le besoin de toujours progresser, il adorait certainement apprendre, se cultiver, et par son besoin relationnel, le faire plutôt dans les échanges que dans de longues lectures solitaires. Les études ont dues être pénibles, s'il n'avait pas de spectateurs.

Il devait aimer ce qui était nouveau, en émergence, être en avance sur son temps, lancer les modes, découvrir un nouveau talent, une nouvelle façon de faire. (Ce qui n'empêche pas non plus son attachement nostalgique au passé pour ce qui est de son environnement protecteur, son caractère d’enfant blessé le tournera vers le passé, son esprit sera au contraire en avance sur son temps, conservateur et innovateur à la fois, toujours tiraillé entre les deux termes de cet impossible paradoxe, ce qui aiguisa encore plus son esprit).

Avec la paupière mobile lourde qu'on lui voit dès la jeunesse, il y a une réceptivité quasi féminine ici, quelqu'un qui regarde autour de lui en se laissant imprégner par les impressions comme un artiste et en fait une sensation d'ensemble qui reste dans le flou. C'est sans doute important de savoir que l'on part d'un sens de l'observation qui ressemble à celui d'un peintre ou d'un poète, plutôt que celui d'un entomologiste comme l'on avait tendance à le décrire. Pour cela, il faudrait une structure de pensée logico-déductive qu'il n'a pas à priori (3) . D'où cet esprit à tiroir caractéristique des "cerveaux droits (4) ", une idée en ouvre une autre qui entraîne une autre idée, comme des poupées gigognes. Cela exaspère les esprits logiques qui s'y perdent et ravit ceux qui aiment qu'on leur raconte des histoires en les baladant dans la brillance d'un esprit cultivé. Le tout étant bien-sûr aiguillonné par le besoin de séduire et délicatement peint par son sens esthétique, son besoin de qualité et son esprit poétique.

En effet, regardez les yeux à la paupière mobile rêveuse que ce soit dans les portraits de David, Gérard ou même Scheffer à la fin de sa vie, c'est celle d'un homme qui fatigue dans une longue extraversion et qui rêvasse pour se reposer de cet effort. Cela lui permet d'entrer dans son monde intérieur, de stratifier toutes les impressions gravées dans sa mémoire sensorielle pour les métaboliser dans l'œuvre d'art qu'était sa conversation.

Les éléments d'organisation de son esprit vont venir plutôt de l'apprentissage et ne domineront jamais, car cela aurait modifié la structure de son front. Ce que l'on va voir évoluer dans le temps ne sont ni un enfoncement important des yeux ou l'aplatissement des côtés du nez (comme le confirme ses derniers portraits et son masque mortuaire) comme chez la plupart des hommes qui intériorisent la part de souffrance que la vie leur fait subir, mais un durcissement de la bouche. C'est sans doute un essai pour sortir de la dépendance que lui faisait subir son besoin de reconnaissance (toujours avoir le regard des autres sur lui pour avoir le sentiment d'exister) et aussi le besoin de maitriser l'environnement. Jeune, son extrême souplesse de caractère et d'intelligence le poussait plutôt comme une plume au vent à suivre l'esprit du temps et à en profiter de façon assez épicurienne.

Plus porté sur la globalité que le détail, la synthèse que l'analyse, il devait sous-traiter celle-ci comme une tâche inférieure à la brillance de son esprit. C'était un esprit intuitif, qui saisissait autant ce qui se passe au sommet de l'iceberg que sans doute ce qui se passe sous la ligne de flottaison des événements. De plus, il était tourné vers ce qui va se passer (5) . C'était un homme du projet, de demain, tourné vers le futur dont il voulait être l'artisan. Ses idées, en avance sur son temps devaient féconder ses stratégies complexes, son plaisir le plus intense devait être de monter patiemment des stratégies à "trois bandes avant". Il pouvait y mettre toute son imagination et sa complexité qui flirtait souvent avec la perversité. C'est peut-être là qu'on trouve sa passion pour le jeu de whist, ancêtre du bridge auquel il jouait toutes les nuits.

Il devait avoir du mal à se concentrer, à aller à l'essentiel, l'esprit trop vif et dispersé par cents projets ou intérêts différents. Comment s'est-il autodiscipliné pour arriver
à se concentrer dans la préparation des traités, à avoir l'esprit de synthèse dont il pouvait faire preuve. J'imaginerais bien que tout ce travail soit fait par des secrétaires le connaissant bien et les le lui exposant. Ensuite, "il dormait dessus", et il avait la solution par des intuitions fulgurantes au réveil.

Etait-il réaliste et pragmatique? Sans doute plus par son caractère (6) que par son esprit. Il devait pouvoir monter des plans un peu fous, puis en les exposant à son auditoire favori, les modifier en fonction de la réalité de ce qui était possible. Il avait besoin d'un auditoire pour "faire des balles", comme au tennis, et avait dû choisir des interlocuteurs privilégiés pour le faire, sans doute des femmes fines et admiratives (la duchesse de Dino a dû être admirable sur ce plan).

Si la pensée était claire par souci pédagogique, nous pouvons penser qu’elle était plus à tiroir que structurée. Mais il devait y avoir un vrai souci pédagogique, sans doute plus par les images pertinentes et explicatives que par l'esprit déductif du raisonnement. Il avait fait ses humanités et il savait sans doute établir un plan logique et structuré, mais ce n'était pas sa manière de faire et de montrer son esprit.

Un élément qui m'a surpris est la netteté des crêtes temporales qui délimitent un front large, ce qui apporte des bornes à l'expansion des intérêts, les limitant légèrement, permettant de s'arrêter avant le trop plein, l'exagération, une pointe de classicisme que renforcent les deux méplats qui suivent ces crêtes, indices de rétraction, donc d'organisation personnelle. Il avait son ordre, comme sans doute celui de sa bibliothèque. La rondeur de son front dans la partie centrale montrant bien que l'intuition, la globalité précédait toujours la logique et la méthode.

Pensée qui survole, agacée par les détails matériels, amoureux des détails esthétiques, tout devait être parfait dans le sens de la beauté et du goût. Il avait développé comme Fouquet, l'art de s'entourer des meilleurs collaborateurs. Ceux qui préparaient tout, que ce soit l'organisation ou le concret que son œil d'esthète pouvait embrasser d'un seul coup. Nous imaginons bien ses collaborateurs guetter son approbation ou leur terreur devant une marque d'agacement.
Sa gestion des priorités devait être tout aussi personnelle, qu'est-ce qui était important pour lui ? Ce qui allait permettre à ses interlocuteurs de l'admirer, d'être enchantés par sa conversation, sa brillance et sa façon de recevoir.

Nous allons en venir à sa partie imaginative qui lui permettait une résolution de problèmes créative et originale (7) , il avait la solution avant d'y avoir réfléchi, puis il devait la polir, la laisser se développer dans son esprit avant de la ciseler par la confrontation à son auditoire. Vaste réservoir de rêves et d'idées, les connexions se faisant en évitant la logique cartésienne, ce qui permet la brillance des associations, le surgissement de la solution inattendue. Tous ces éléments, que ce soit sa créativité imaginative, son intuition, sa capacité à se projeter dans l'avenir, d'improviser de façon originale, sa vision globale et prospective en ont fait un stratège exceptionnel. Comme Napoléon, il était capable de voir une stratégie dans sa globalité spatiale et temporelle. Par contre il l'a mettait au service de la négociation, où il pouvait déployer cette stratégie avec une finesse d'esprit particulièrement ingénieuse et subtile. Son gout de la victoire se savourait dans les résultats obtenus sur le long terme, et non en terme de victoire affirmée sur l'adversaire.

Cette imagination débridée devait aussi lui apporter quelques défauts.
Sans doute une difficulté à trancher et prendre des décisions. Il voyait trop de conséquences possibles à une décision, et comme nous l'avons vu son tempérament était plus ondoyant et prudent, qu'affirmé.
Il devait parfois avoir du mal à faire la différence entre ses souhaits, ses rêves et ce que la réalité pouvait lui permettre.
Nous pouvons retrouvons ici le problème d'idéalisation que l'on peut relier à son imaginaire peu cadré et aux éléments narcissiques que nous avons vu plus haut. Cela devait se traduire par une idéalisation excessive des grandes figures historiques et éventuellement de celle de son temps jusqu'à ce qu'il s'aperçoive de la médiocrité de certains de leurs traits de personnalité et qu'il réagisse alors en tout ou rien. Il avait surévalué, il méprisait en proportion, pouvait-il accepter la complexité des personnalités, leur valeur et leurs aspects moins présentables, comme chez tout humain. Ah! S'ils avaient pu être aussi splendides et parfaits en honneur et bravoure que les dépeignaient les Anciens qui ont amené à se leurrer toutes les générations cultivées de cette époque.

Cette hauteur de front s'allie souvent à un besoin de transcendance et de spiritualité. A-t-il inventé une spiritualité personnelle qui satisfasse son besoin d'idéalisation d'une figure suprême? Malgré le cynisme que devait entraîner une trop longue fréquentation de la comédie qu'était la religion chez ces prêtres aristocrates, en ces temps ? Et il ne faut pas oublier la comédie qu'il joua lui-même à la Fête de la Fédération du 14 juillet 1790, où il célébra la messe. Il aurait alors dit à La Fayette (8) : « Ne me faites pas rire »!

Dernier "défaut", s'il avait sans doute des mots cinglants de drôlerie envers ses contemporains, il y a fort à penser que ses failles d’estime de soi empêchaient tout humour et dérision envers lui-même, ou alors c'était tellement travaillé au deuxième degré que cela apparaissait comme des compliments déguisés.

J'espère vous avoir transmis une partie de la complexité de ce personnage hors du commun, certainement un des plus grands diplomates que la France n'ait jamais eu. Mon admiration va à l’incroyable construction de sa personnalité publique pour masquer ses fragilités et faire oublier sa disgrâce physique. J’ai été particulièrement étonnée que le personnage soit à ce point fabriqué, ciselé admirablement pour parvenir à ses fins de grandeur et d’influence sur le cours de l’histoire. C’est souvent de la correction de leurs "défauts" que les grands hommes tirent leur excellence. Talleyrand, avec un pied sans malformation, aurait fait un militaire bien moins brillant que le diplomate qu’il fut, et aurait sans doute perdu sa tête pour avoir voulu rester fidèle aux traditions aristocratiques de son rang. Alors que pour toute armée, au Congrès de Vienne, il n’eut que son esprit et sa personnalité, peaufinées comme des œuvres d'art; le meilleur cuisinier de son temps, Carême, quelques jolies femmes et un art unique de recevoir. Cela lui permit de retourner la défaite française de Waterloo en une victoire, il revint avec un traité très favorable à la France, prouvant que ce qu'il y avait dans le bas de soie était un des esprits les plus brillants de son temps.


  1. On observe un très grand front, expansif comme une boule ronde que ne viennent marquer que des aplats discrets près des tempes, celles-ci sont fortement aplaties par la rétraction latérale, ce qui va dynamiser la pensée. Avec des yeux grands et très légèrement abrités, car ses bosses sus-orbitaires sont fines et discrètes comme celles d'une femme
  2. Trop peu de rétraction frontale pour bloquer la mémoire de rappel
  3. Celle des ingénieurs au front plus contrasté et à la rétraction latéro-nasale faisant craindre le monde mouvant et irrationnel du sentiment
  4. Théorie du prix Nobel Roger Sperry (1981) qui modélise notre cerveau. Nos deux hémisphères cérébraux, reliés par le corps calleux auraient des fonctions et modes d'activité très différents. Le cerveau droit intuitif, global et créatif, le gauche, analytique, rationnel et séquentiel
  5. La rétraction latérale générale et l'aplatissement de ses tempes
  6. Mandibule solide, front abstrait
  7. Vaste bulbe imaginatif du haut de son front, auquel il avait accès sans garde-fou que lui aurait apporté de plus grand creux dans le front.
  8. Waresquiel p192-X