Talleyrand "La soie de l'esprit français"
Dans mon travail de morphopsychologue, j’ai du apprendre à ne pas me laisser influencer par ce que la personne me dit d’elle-même, tout en tenant compte de cette perception subjective. Ici, il faut essayer de ne pas se laisser influencer par la légende construite autour de Talleyrand, à laquelle il a largement contribué.
Ce que nous observons et déduisons est que Charles-Maurice a de grands besoins affectifs (1) de donner et recevoir de l'amour, ce besoin n'a pas été sevré, il reste dans une demande pathétique d'affection fusionnelle, maternelle et comblante. Mère et nourrice lui ont peut être donné l’attention et l’affection que l’on donnait aux enfants d’alors, mais quelque chose à été rompu dans la confiance de l’enfant dépendant du regard tendre et attentif, valorisant de la mère. Il en est resté une demande lancinante, une attente perpétuelle de réparer cette blessure, un sentiment permanent d’incomplétude, de besoin ardent d’être aimé et admiré, et en même temps une défiance envers l’amour qui vous comble et puis vous abandonne. Sa disgrâce physique a multiplié et focalisé sa blessure. Ses parents ont dû en être particulièrement affectés, et même si comme le démontre Emmanuel de Waresquiel (2) , elle était sans doute congénitale et donc probable, les "tares" familiales étaient particulièrement mal vues à l’époque et assombrissait sans doute leur regard sur leur enfant premier né, héritier du nom.
Si comme nous le verrons plus loin, le "QI " (3) est celui d'une intelligence exceptionnelle, le "QE", son "quotient émotionnel" est en fait celui d'un jeune enfant qui recherche le regard et la tendresse de sa mère, regard amoureux qui le rassure sur sa valeur et sur le fait d'être "aimable". Son narcissisme, c'est à dire la capacité à s'aimer soi-même et à se reconnaître une estime de soi juste et évolutive, en est fortement affectée. Ne pouvant s'aimer lui-même, il aura du mal à aimer l'autre pour lui-même. Le but de la rencontre amoureuse est, pour lui, de combler cette faille douloureuse, en recherchant l'attention entière de l'autre. Ses traits (4) vont être en corrélation avec un besoin de séduire effréné. Toute personne conquise lui mettra un baume au cœur éphémère, sans résoudre le problème. C'est donc une tâche qu'il faut chaque jour remettre sur le métier.
Deux autres caractéristiques des grands blessés narcissiques :
Cette analyse nous permet de comprendre beaucoup de choses. L'air grandiose, dont parlait Maupassant (8) , de ces jeunes hommes, au visage fin et au front haut qui hantent les ministères, reflète, en fait, leur immaturité et leur peur de ne "pas être à la hauteur", justement. La sécheresse de cœur que lui ont reproché toutes les femmes qu'il a aimé, vient sans doute de là. Il séduisait délicieusement et y mettait tout son art, se faisant aimer et cherchant alors éperdument à combler son manque d'amour. Devant la déception de ne pas y arriver, il se lassait alors de sa conquête et devenait froid et méprisant, sans doute très dévaluateur. Toutes les personnes qui l'ont aimé ont dû avoir l'impression d'être utilisées par lui, bien traitées sur le plan matériel, pour ensuite se dessécher par le manque d'affection qu'elles auraient voulu recevoir en retour et le manque de reconnaissance pour leur valeur, leur dévouement ou leurs dons.
Est-ce qu'un des nombreux mystères entourant notre personnage, en particulier le pourquoi de son mariage avec Catherine Grand, femme ravissante mais déjà vieillissante pour cette époque, peu cultivée et non aristocrate, alors qu'il aurait pu épouser un parti élevé, pourrait être levé? Sut-elle être suffisamment maternelle quand il en avait besoin et suffisamment centrée sur elle-même quand il se repliait dans sa grandeur, pour représenter un certain temps une sécurité affective. Fut-elle une figure d'anima (9) , projection voluptueuse et passive de sa part féminine? Sans doute, son portrait morphopsychologique y correspondrait (mais ceci est une autre histoire).
Ne pouvant remplir son manque d'amour par l'autre, une autre façon d'essayer de le faire est de "se remplir" avec des objets matériels, on parle de "faim d'objets" insatiable. Et l'on sait son besoin incessant d'acheter des livres et tout ce qui coûtait cher et augmentait son goût pour le grandiose, la parure et l'épate. Bien sûr avec beaucoup de goût et de classe, mais quelle accumulation!
Les éléments juvéniles de sa morphologie vont lui faire considérer son éducation comme un acquis. Ce qui vient du passé est particulièrement chéri, rassurant, enveloppant comme les soins qu'on aurait voulu de sa mère (la nostalgie de ce qu'on n'a pas eu étant toujours tellement plus forte que ce qu'on a eu et que l'on oublie).
Ce sera le ferment permanent pour développer son intelligence. Il la mettra au service de sa séduction, en particulier en développant cet art délicieux de la conversation que tout le monde lui a reconnu. Ce sera un travail constant de perfectionnement et de préparation à chaque échange pour l'amener au niveau de virtuosité du grand artiste qu'il fut. On peut lui faire confiance qu'il devait préparer chaque jour les sujets qu'il aborderait, les anecdotes qu'il peaufinerait, les bons mots ciselés avec la finesse conjointe de son esprit poétique et de la conformité à une éducation aristocratique idéalisée.
Pour séduire, toutes ses antennes étaient en alerte pour saisir la personnalité de son interlocuteur. Son sens de l'observation et de l'écoute (10) , mais aussi une sensibilité très fine (11) , étaient exacerbées par son besoin d'être apprécié. Cela donne du "feeling" c'est-à-dire une capacité à ressentir l'état émotionnel de son interlocuteur. Ressentir, c'est à dire participer émotionnellement, au moins en partie, à ce qu'il ressent, éprouver par des canaux qui ne passent pas par l'intellect mais par une sensibilité qui agirait comme un détecteur à vibrations sensibles. Cela permet de ressentir les atmosphères, quand elles commencent à virer à l'orage, comme l'état émotionnel de son interlocuteur, avant même que les participants parfois ne s'en rendent compte. Il pouvait alors changer de sujet, apaiser les tensions par une flatterie, une anecdote ou un bon mot.
Ce qui est paradoxal, c'est qu'avec le peu de retenue (12) que nous avons démontré, ce travail est fait par la stratégie séductrice et l'intelligence. Il sera réservé, feindra un quant à soi pour mieux comprendre ses interlocuteurs et les étudier. Cela ne m'étonnerait pas qu'il ait fait des fiches sur chacun, sur leurs besoins et travers, éventuellement ce qu’il leur avait dit ou raconté (et surement ce maitre de maison exceptionnel devait aussi savoir ce qu'on leur avait servi à sa table, et leurs penchants culinaires)
Il feignait d'être discret et serein, alors que c'était une fouine à ragots et potins, qu'il voulait se mêler de tout et être toujours le centre de l'attention. Il s'est magnifiquement arrangé pour être le centre permanent de l'attention, tout en affectant d’y être indifférent. Quelle mise en scène, élevant au niveau de grand art sa propre prestation ! On y retrouve encore la patte narcissique du besoin de s'élever au niveau de perfection idéal où l'on voudrait se situer. En fait, ce sont les éléments adolescents et dépendants qui le rendent humain et attendrissant dans son effort puéril d'attirer l'attention, mais aussi agaçant, sans doute, pour ceux qui le pratiquaient de près.
En plus, il garde quelque chose d'optimiste (13) , il devait être persuadé qu'il retomberait toujours sur ses pieds avec une inconscience adolescence. Il en était sans doute persuadé et faisait ce qu'il fallait pour que ça marche.
De même, il devait tout contrôler en permanence, affectant un détachement des choses demandant un effort, ce qui n'auraient pas été compatible avec son rang. A quel travail devait-il s’obliger pour donner une telle impression de dilettantisme, il ne faut pas oublier que dans son enfance, faire effort pour un noble était déroger.
On peut se poser la question : quand le masque, à force d'être présenté comme une carapace protectrice et permanente, finit par devenir le caractère acquis et incrusté dans la personnalité comme dans la face?
Il a ainsi ciselé un savoir faire relationnel avec tous, une autorité incontestée par sa seule présence imposante, tout en sachant particulièrement bien déléguer, puis coordonner pour ensuite retirer tous les marrons du feu. Il était d'une directivité constante mais discrète, il vous manœuvrait dans les délices d'une flatterie fine et presque indétectable. Toujours à l'écoute, vous valorisant et vous cajolant, comme il aurait voulu l'être, disponible, attentif et plein d'esprit. Patient et persuasif, ne poussant jamais son avantage, créant une atmosphère propice et y revenant délicatement jusqu'a obtenir ce qu'il voulait. Même ses ennemis avouaient ne pouvoir y résister.
Son besoin de reconnaissance éperdu d'enfant disgracié était si peu affiché alors que tout son parcours, ses titres et palais, ses fêtes somptueuses et mémorables ne parlent que de ça ! Il avait besoin d'un public qui lui renvoie l'image flatteuse et idéale de lui-même qu'il peaufina toute sa vie, devenant un des meilleurs acteurs du siècle!
Nous savons quel diplomate et négociateur hors pair il fut, nous verrons plus loin la partie intellectuelle de ce volet, pour la partie de son caractère, nous avons vu comment il n'avait pas besoin de s'affirmer de façon virile face à un autre, il voulait le séduire pour mieux le manipuler. Charme, ruse et dissimulation sans état d'âme, stratégie complexe laissaient peu de chances à des adversaires qui n'avaient que rarement un entrainement de ce niveau.
Ce qui devait être particulièrement énervant pour Napoléon, était ce recul permanent par rapport à l'engagement et aux responsabilités, il devait donner l'impression de ne pas être concerné. Il disait qu'il allait faire les choses et en fait, il faisait exactement comme il voulait. Une anguille, une savonnette sur laquelle on n'avait aucune prise. Il pliait et était déjà ailleurs, laissant une impression de malaise, sans que l'on n'ait rien de tangible à lui reprocher. Comme nous avons vu, son narcissisme lui faisait tout retraduire en ses termes (est-ce que cela va servir mon intérêt et ensuite est-ce que cela va servir l'intérêt de la France?). Son caractère souple et fuyant en surface faisait le reste.
Peut-on parler de sens de l'amitié chez ce grand égocentrique? Il avait besoin d'amour et d'amitié, d'un public, donc il a su cultiver des amitiés de façade, rendre les services qu'il faut, donner l'attention et les services nécessaires (et avoir ses fiches à jour pour le faire), mais de chaleur de cœur, une fois la période de séduction terminée, il ne devait plus en avoir de disponible. Il avait besoin de recevoir de l'amour et peu de possibilité d'en donner. C'est l'homme des paradoxes!
Son besoin d'appartenance était réduit à sa caste, faire partie du monde des puissants, il est devenu prince avec Napoléon, et garder ses titres fut une des conditions de son ralliement à Louis XVIII.
Il avait aussi un besoin inconscient d'affiliation (toujours les éléments juvéniles). Son orgueil d'aristocrate ne trouvât plus de suzerain suffisamment formidable pour y soumettre son panache. Son impertinence rebelle ne pouvait de toute façon que le remettre en question, comme un adolescent raille son père, tombé du piédestal (mais seulement dans son for intérieur, il est peu probable que son intelligence lui ait permis de le faire en présence de qui que ce soit d'autre). Dans un premier temps, Napoléon fut peut-être ce suzerain auquel il aurait désiré se vassaliser.
Si nous regardons Talleyrand dans sa facette de dirigeant, nous pouvons penser qu'en tant que chef hiérarchique de sa maison et de ses ministères, il devait avoir une certaine capacité à mobiliser les hommes, à les convaincre de le servir, il devait être passionnant à suivre dans ses stratégies, je le vois bien nourrir les membres de son cabinet d'anecdotes dont ils pouvaient se flatter auprès de leur propre public. Leur donnait-il l'illusion qu'il avait de l'estime pour leurs qualités et leurs services rendus? Il avait besoin de plaire à tous. En plus, c'était un homme consensuel, qui n'aimait pas les rapports de force, mais les engrenages bien huilés. Il voulait emporter l'adhésion, il recherchait une certaine concertation, et ne pouvait sans doute contraindre ouvertement. On devait faire ce qu'il demandait en se sentant flatté qu'il vous l'ait demandé, comme un privilège. Il ne devait pas recruter des personnalités trop indépendantes, mais ayant aussi besoin de retour approbatif d'une figure d'autorité pour pouvoir asseoir la sienne. Puis, il devait se détourner de vous, de façon glaciale, s'il jugeait que vous ne pouviez plus servir.
S'estimant peu lui-même, il avait du mal à estimer les autres, encore un paradoxe narcissique, soit il idéalisait, soit il considérait les personnes en ce qu'elles pouvaient lui apporter et donc, comme des pions à manœuvrer. C'est un des autres difficultés avec le vide narcissique, les personnes perdent de leur substance deviennent plus abstraits, comme des quantités (les "casualités" ou "dommages collatéraux" des militaires). Cela se sent et crée des réflexes de défiance. C'est sans doute la source de sa réputation de reptile, d'animal à sang froid, car il n'y a pas l'éprouvé chaleureux qui vous approche dans votre humanité, mais une tête froide qui calcule ce qu'il peut obtenir de vous. Evidement, sans chaleur humaine, sans sentiment de proximité ou de fraternité, il était passionnant, subjuguant de charme déployé, mais n'avait pas de charisme. On peut être très performant dans de nombreux domaines, mais sans chaleur humaine, on ne peut pas créer d'élan d'adhésion des hommes envers vous, pour qu'ils veuillent vous suivre dans vos projets. Je pense que nous avons là l’explication de tant de détestation sur sa personne, personne n’aime avoir été manipulé froidement comme un pion dont on a soupesé l’importance, fait faire l’action pour laquelle on a été séduit, puis laissé sur le bord du chemin, une fois l’utilité consommée, comme un rebut inutile.
Nous comprenons maintenant mieux le paradoxe de celui qui promenait son air supérieur dans une affirmation personnelle marmoréenne, alors qu'au fond de lui se battait une intime conviction de sa supériorité écrasante qu'elle soit intellectuelle ou aristocratique et un enfant blessé, assoiffé d'amour et de reconnaissance.
Sa confiance en lui-même a du se construire sur le désir d'être parfait pour obtenir l'attention et l'amour de ses parents et éducateurs, et compenser son infirmité physique. Ces injonctions, enfouies dans l'oubli ont dû fonctionner comme un programme caché. Leur caractéristique est qu'elles peuvent surgir en période de stress entrainant un contrôle excessif de l'entourage, un sentiment de persécution aggravé par son extrême sensibilité à toute marque de défiance ou de changement d'atmosphère, mais aussi dès qu'on n'était pas d'accord avec lui.
Ce qui devait payer le prix de ces contraintes, en période de stress, était sans doute aussi le corps. Sa fonction refoulée étant sans doute la sensation (14) , le corps était certainement ce dont il s'occupait le moins et qu'il pliait, lui aussi à sa volonté, sans l'écouter.