Jacques Jourquin
Rédacteur en chef de la Revue du Souvenir Napoléonien
Talleyrand à table
Plus fin gourmet peut-être que Cambacérès,
Talleyrand eut une table célèbre dans toute l'Europe. Son cuisinier,
Carême, qui le servit pendant douze ans et a laissé un nom dans
l'histoire de la gastronomie, excellait surtout en pâtisserie qu'il traitait
en somptueuses pièces montées. Le maître de maison, lui,
excellait dans l'art de recevoir et de traiter ses convives avec un sens délicat
du protocole. Cette politique de réceptions diplomatiques voulue par
l'Empereur, Talleyrand la transporta à Vienne pour le congrès
où il emmena Carême. Un jour qu'on comparait les fromages de toute
l'Europe, Talleyrand fit présenter du fromage de brie qui fut proclamé
par les ambassadeurs présents le « roi des fromages ». D'où
l'inévitable épigramme : « Le seul roi qu'il n'ait pas trahi
».
Talleyrand parisien
Talleyrand est parisien de cœur et d'esprit, et jamais
il ne s'éloigna longtemps des hauts lieux du pouvoir et de la société.
Il pestait assez quand il devait courir les routes à la suite de Napoléon.
Il naquit rue Garancière, et rencontrait ses parents rue Saint-Dominique.
Ministre, il logea dans l'hôtel de Gallifet, rue de Grenelle, eut un hôtel
rue d'Anjou, acquit en 1808 l'hôtel Matignon et son voisin, l'hôtel
d'Angennes, rue de Varenne, ensemble qu'il habita jusqu'en 1811, et finit par
acheter en 1812 l'hôtel Saint-Florentin (rue Saint-Florentin), construit
pour Phélypeaux, duc de La Vrillière, comte de Saint-Florentin.
A la chute de l'Empire, Talleyrand mit son hôtel à la disposition
du tsar Alexandre avant qu'il n'aille loger à l'Elysée. C'est
dans cet hôtel que fut discutée la déchéance de Napoléon
et élaborée la Charte. La duchesse de Dino, épouse d'Edmond
neveu de Talleyrand, y habita, et Talleyrand y mourut après une longue,
difficile et solennelle réconciliation avec l'Eglise.
Talleyrand châtelain
Comme il le fit plus tard pour nombre de ses grands dignitaires,
Bonaparte poussa Talleyrand à s'acheter un domaine à la campagne,
dans son cas pour y traiter avec faste le corps diplomatique. C'était
en 1803. Le superbe château de Valençay et ses 20 000 hectares
étaient à vendre par le préfet des palais consulaires.
Le Premier consul « compléta » la somme que Talleyrand prétendait,
malgré sa fortune déjà importante, ne pas pouvoir payer.
En fait, il versa plus de la moitié du montant. Importante bâtisse
de style Renaissance continuée au XVIIe siècle, complétée
au siècle suivant, le château connut sous Talleyrand une nouvelle
campagne de travaux : orangerie, communs, appartements, jardins.
De 1808 à 1814, Valençay fut la résidence
forcée mais dorée du roi Ferdinand d'Espagne, de son frère
et de son oncle accompagnés d'une suite nombreuse. Pendant six ans les
prisonniers y vécurent de fêtes et de projets d'évasion
inaboutis. Talleyrand apprécia peu le rôle de geôlier royal
qu'on lui faisait jouer. Napoléon lui avait écrit malicieusement
:
« … votre mission est assez honorable ; recevoir
trois illustres personnages pour les amuser est tout à fait dans le caractère
de la nation et dans celui de votre rang. » Dans sa réponse, Talleyrand
ironisait à son tour : « …je leur donnerai la messe tous les jours…»
Après 1816, Talleyrand reprit ses habitudes à
Valençay, faisant réaménager le château dégradé
par le séjour des princes espagnols. Il y venait avec sa nièce
et maîtresse, la duchesse de Dino et il y écrivit ses Mémoires.
En 1823, à la suite de l'intervention de Talleyrand dans la nouvelle
affaire d'Espagne (décidément !), Louis XVIII veut lui faire comprendre
d'avoir à se retirer sur ses terres :
- Combien y-a-t il de Paris à Valençay ?
- Sire, je ne sais pas au juste, mais il doit y avoir
à peu près la même distance que de Paris à Gand.
Le mot, toujours le mot.
L’incroyable mariage de Monsieur d’Autun
Des amies, des maîtresses, une seule épouse,
mais quelle épouse ! Talleyrand eut beaucoup de femmes dans sa vie. Ce
n'était pas un amant exceptionnel. Mme de Flahaut (dont il eut un fils,
le père du duc de Morny) disait crûment mais en latin qu'il agissait
« suaviter in modo » mais, hélas non « fortiter in
re ». Ses aventures furent toujours brèves, enchevêtrées
et, comme il restait l'ami de ses ex-maîtresses, c'est tout un essaim
de femmes et du meilleur monde qui gravita autour de lui. Il les fascinait.
En revanche, elles ne comptèrent guère dans sa vie, sauf sa femme
et sa nièce. En 1798, il rencontra Catherine Grant, « une beauté
céleste » dont il fut longtemps épris, malgré son
peu d'intelligence. « Je suis d'Inde » déclarait-elle, car
elle y était née et s'y était mariée. De maîtresse
devenue concubine, elle tint la maison du ministre au grand dam de Bonaparte
qui, pour le détacher d'elle, proposa de lui faire obtenir le chapeau
de cardinal. Talleyrand résista et la belle Catherine obtint du Premier
Consul la permission d'épouser son amant, qui céda, à la
grande surprise des contemporains.
Mais le ministre était toujours évêque
et, qui plus est, évêque « jureur », et la dame était
divorcée. La négociation du Concordat permit de trouver une solution.
Le pape Pie VII, « dilatant les entrailles de notre charité paternelle
[sic] » fit semblant de croire que l'ex-évêque regrettait
ses erreurs passées (il en était bien loin) et le rendit à
l'état laïque en juin 1802. A Paris, on fit semblant de croire que
le bref papal incluait l'autorisation de se marier. Le pape, si l'on peut dire,
avala sa tiare, et Talleyrand épousa « Kelly » le 10 septembre.
Dans l'acte de mariage, il fut précisé que les parents du marié
étaient tous deux décédés alors que sa mère
vivait encore, qui aurait sûrement refusé son consentement. Un
curé complaisant donna la bénédiction nuptiale le lendemain.
Pour faire bon poids, on fit envoyer M. Grant au cap de Bonne-Espérance
par le ministre des Affaires étrangères de la République
batave. Avant le mariage, et le divorce de sa mère, une fille, Charlotte,
était née, probablement de Talleyrand qui lui fera épouser
un neveu… Bien plus tard, ce n'est pas la princesse de Bénévent
mais Dorothée de Dino, femme de son neveu Edmond, que Talleyrand emmènera
au congrès de Vienne. Il en tombera amoureux, elle deviendra la châtelaine
de Valençay, la maîtresse de sa maison à Paris, le trompera,
lui donnera peut-être une fille que Talleyrand aimera et avantagera dans
son testament, et assistera à ses derniers instants. Quant à la
princesse, éloignée de force et dûment rentée, elle
mourra à Paris en 1835, en douairière repentie.
Talleyrand dans son intimité
Talleyrand prenait grand soin de sa santé. Il se
couchait fort tard dans la nuit après avoir fait salon chez lui ou à
l'extérieur, presque assis dans son lit – comme tout le monde à
l'époque – les pieds relevés et au creux d'un profond sillon de
peur de tomber. La tête était recouverte d'une espèce de
tiare en percale recouvrant quatorze bonnets de coton. Vers 10 heures, il prenait
un petit déjeuner au lit (il ne prendrait ensuite qu'un seul repas abondant
au dîner) puis, au milieu d'un grand concours d'intimes, commençait
sa toilette. Les valets le décoiffaient, lui enlevaient force flanelles,
caleçons et gilets. Les coiffeurs s'activaient sur son abondante chevelure,
le barbier faisait son office. Eau de Cologne et nuage de poudre sur les mains
et le visage. Ensuite venaient le bain de son fameux pied-bot qu'il exhibait
sans vergogne et une étrange et bruyante ablution où il aspirait
par le nez des quantités d'eau impressionnantes qu'il dégorgeait
par la bouche. L'habillement de deux caleçons, deux gilets de flanelle,
deux paires de bas, d'une culotte et d'un gilet, terminé, on attachait
sur la jambe l'anneau de cuir fixé à une barre de métal
reliée à la chaussure orthopédique. Le premier valet de
chambre nouait enfin la haute cravate qui rend ses portraits si reconnaissables.
Après quelques tasses de camomille, il sortait lentement de sa chambre,
s'asseyait dans son salon ou son cabinet de travail, tapotait de sa canne l'armature
en métal de sa jambe. M. de Talleyrand était entré en scène.
tirés de l'article "Talleyrand un diable d'homme" du même auteur